Sabotage utile

CHRONIQUE / « Ben là, pourquoi vous m’avez laissé perdre mon temps ? »

Revenons en arrière.

Je suis chez mes parents, il est 18 h. Nous sommes à l’hiver 2016.

Papa a rendez-vous avec un monsieur sérieux, bien habillé et qui s’exprime vraiment bien.

Je suis au salon ; j’écoute le hockey.

Maman est avec Papa et intervient rarement dans la discussion. Moi, j’écoute d’une oreille attentive, mais surtout avertie.

« Vous vous qualifiez pour une subvention importante, ce qui vous fera économiser beaucoup », dit-il.

Alerte rouge !

J’envoie aussitôt un texto à ma mère. « Ne lis pas à haute voix et ne réagis pas tout de suite, mais je pense que c’est une fraude. J’ai écrit là-dessus au journal. Essaie de voir son nom et celui de l’entreprise. »

Quelques mois auparavant, en septembre 2015, je signais un reportage sur le stratagème de la fraude de la thermopompe, observé à Saguenay, dans Le Quotidien.

« Il a fait un calcul pour savoir si on était admissibles pour une subvention de 3500 $ [...]. Ils disent qu’ils ont eu 23 000 thermopompes multithermiques et que le gouvernement veut aider les familles. [...] Je poursuis mes recherches, je regarde sur Google et je trouve plein d’articles. On venait de se faire avoir, mais d’aplomb », avait témoigné la plaignante interviewée.

J’avais donc écrit le scénario dans lequel mes parents se retrouvaient, 350 kilomètres plus loin.

Le synopsis: en vedette, un vendeur itinérant et mal intentionné, qui tente de flouer deux consommateurs pas assez prudents.

Mais cette fois, espion Julien et taupe Catherine se sont ajouté aux protagonistes. Une importante mission leur a été confiée !

Maman me fournit donc le maximum d’informations, commençant à s’impliquer dans la conversation, question d’aller chercher les réponses dont j’ai besoin.

De mon côté, je me mets à faire des vérifications sur le registre des entreprises, dans les médias et à l’Office de la protection du consommateur.

Au même rythme auquel je cumule des indices, Papa semble être de plus en plus convaincu de faire la bonne affaire et Maman tente par tous les moyens de refroidir son enthousiasme. Il est d’ailleurs irrité par les questions trop précises de taupe Catherine.

« Maman, trouve une excuse et viens me voir. »

Quelques secondes plus tard, ma mère arrive au salon. Je lui montre mes preuves, des articles dans les médias, un commentaire contre un vendeur itinérant du même nom actif dans Lanaudière. Et je lui dis que j’ai besoin de l’adresse de l’entreprise pour faire des liens, puisque les fraudeurs changent souvent de nom d’entreprise, mais pas d’adresse. Maman retourne à sa mission.

Survient alors le moment tant espéré. « M. Renaud, allons voir votre thermopompe au sous-sol. »

Ma mère s’empresse de dire qu’elle les attend en haut. Je me dépêche de la rejoindre et nous trouvons une carte d’affaires dans les documents sur la table. Je prends l’adresse en photo.

Ils reviennent. Papa est encore plus convaincu ; Maman, toujours plus insistante.

Moi, je trouve la preuve ultime. « Maman, si Papa vient pour signer, on intervient. Il y a eu six dénonciations à la même adresse. »

Maman active alors le mode « sabotage utile », avec succès.

« Je vais vous rappeler cette semaine », finit par dire Papa.

« Voyons, t’étais ben tannante », ajoute-t-il, une fois le méchant parti.

« C’est un fraudeur. Julien m’a averti. Il a trouvé des preuves contre lui », se défend-elle.

« Ben là, pourquoi vous m’avez laissé perdre mon temps ? »

C’est ainsi que grâce à l’histoire d’une madame de La Baie, mes parents repentignois ont évité de se faire flouer.

En espérant que les témoignages recueillis au Lac-Saint-Jean par ma collègue Annie-Claude Brisson et rapportés vendredi dans Le Quotidien auront le même impact. Que l’appel à la vigilance sera entendu.

Visiblement, le stratagème fonctionne, puisque quatre ans plus tard, le fléau s’étend. Ma collègue a d’ailleurs reçu d’autres témoignages par courriel.

Faut donc continuer de dénoncer. Pour sensibiliser.

Je suis pour ça, le journalisme utile.