Katia Deschênes interpelle l’administration municipale à déployer plus d’efforts pour faciliter le quotidien des personnes malvoyantes, notamment par l’installation de feux de circulation avec signaux sonores.

«Je vais y aller à mes risques et périls»

CHRONIQUE / « Quand j’arrive à une intersection, j’écoute le trafic pendant quelques minutes pour savoir quand je peux traverser, explique Katia Deschênes, une personne malvoyante de Saguenay, alors que nous sommes à l’intersection la plus achalandée de Chicoutimi, au croisement du boulevard Talbot et du boulevard de l’Université, pour illustrer cette chronique.

– N’y allez pas, Katia, dis-je.

– Je vais y aller à mes risques et périls.

– Non, ce n’est pas nécessaire. Les photos sont parfaites comme ça. C’est sûrement une des intersections les plus dangereuses, surtout que les voitures peuvent tourner à droite sur la lumière rouge.

(Katia s’aventure à traverser)

– Je ne pensais pas qu’elle le ferait. Je n’aime pas ça, lancé-je à la collègue photographe Sophie Lavoie.

– Moi non plus, je n’aime pas ça. Faudrait pas qu’il arrive quelque chose, répond-elle.

(Katia arrive de l’autre côté, près du McDonald’s)

– Revenez ! Ne faites pas tout le tour.

(Katia traverse à nouveau le boulevard de l’Université)

– Je ne pensais pas que vous alliez y aller !

– C’est vraiment dangereux comme intersection, vous avez vu ? , dit-elle

– Oui, vous m’avez fait peur. »

Katia Deschênes interpelle l’administration municipale à déployer plus d’efforts pour faciliter le quotidien des personnes malvoyantes, notamment par l’installation de feux de circulation avec signaux sonores.

Voilà le quotidien de Katia Deschênes, 45 ans, de Saguenay. La dynamique dame, à qui « rien ne fait peur et que rien n’arrête », désirait faire une sortie publique pour réclamer des feux de circulation avec des signaux sonores pour malvoyants.

« J’ai vécu une vingtaine d’années à Québec, et il y en avait beaucoup. Ici, j’en ai juste vu un à Jonquière. Ça prend ça pour qu’on puisse traverser en sécurité. Il en faudrait plus et il faudrait savoir où ils sont », fait-elle valoir, invitant l’administration municipale à considérer davantage les risques avec lesquels doivent composer les personnes malvoyantes.

« C’est une question de sécurité, mais aussi d’autonomie. Ce que je fais, c’est que j’étudie le trafic. J’écoute beaucoup. Ensuite, je me lance. Mais avec des feux sonores, ça me faciliterait beaucoup la vie. Il faut que ce soit plus adapté », souligne-t-elle, expliquant suivre des itinéraires avec lesquels elle est familière ou qu’elle a pratiqués avec un instructeur en orientation et en mobilité du Centre en réadaptation en déficience physique (CRDP) de Jonquière.

« Je n’ai pas eu le choix de développer d’autres sens, principalement l’écoute. Mais je n’ose pas aller à plusieurs endroits seule ; c’est trop risqué, poursuit-elle. Quand je ne suis pas en confiance, j’appelle le transport adapté pour être reconduite à la porte. Mais j’aimerais avoir plus d’autonomie. »

Consciente des coûts engendrés par une telle mesure, Katia Deschênes suggère de cibler les intersections près des services, des commerces et des parcs.

En 2016, Sherbrooke, une ville de taille comparable à Saguenay, a installé plusieurs feux sonores sur son territoire, dans le cadre d’un plan d’action visant l’intégration des personnes vivant avec un handicap. Le Quotidien a fait une demande d’information pour savoir le nombre exact de feux sonores et pour connaître les intentions de l’administration municipal, mais cette requête est restée lettre morte.

Diabète de grossesse

Katia Deschênes est malvoyante depuis sa naissance – deux jours après être venue au monde, pour être précis. « Mon handicap visuel vient du fait que ma mère a fait du diabète de grossesse. J’ai fait un coma diabétique deux jours après être née. Ç’a attaqué mon nerf optique des deux côtés », raconte celle qui est née à Jonquière, mais qui réside présentement à Chicoutimi, dans une ressource.

Mme Deschênes arrive à distinguer des ombres et à voir partiellement les éléments à proximité d’elle, mais sa vision est « très limitée ». Elle a aussi une légère déficience intellectuelle et est épileptique.

Elle utilise l’aide vocale disponible sur son cellulaire, un iPhone 6s Plus, pour pouvoir discuter avec ses proches, et détient une carte « basse vision » qu’elle attache après ses vêtements, afin de sensibiliser les gens à sa réalité. La canne blanche est aussi un outil indispensable, tout comme le braille, qu’elle a perfectionné à Québec.

« J’aimerais ça avoir un chien Mira aussi, mais c’est compliqué, soulève-t-elle. J’en suis à ma troisième démarche. J’ai eu deux refus. J’attends ma prochaine évaluation. »

Concernant son parcours scolaire, Katia Deschênes se désole d’avoir dû arrêter en troisième année du primaire. « L’école, c’est un gros défi. Dans mon temps, il y avait beaucoup moins de ressources. Je pense que c’est beaucoup mieux aujourd’hui, que les jeunes malvoyants ont plus la chance de réussir », se réjouit Mme Deschênes, qui peut compter sur « de très bons parents » et beaucoup d’amis.

« Trop dangereux »

Selon Mme Deschênes, Saguenay n’est pas une ville suffisamment accessible et adaptée pour les gens malvoyants. Des efforts doivent faits en ce sens, scande-t-elle. Évidemment, elle dénonce également les récentes coupes en matière de transport adapté par la Société de transport du Saguenay (STS).

« Il y a beaucoup d’endroits dangereux, trop dangereux ; la Zone portuaire, l’hôpital, le centre commercial... L’hiver, aussi... Ah ! L’hiver ! C’est terrible. Le déneigement est tellement mal fait sur les trottoirs. C’est risqué pour nous de sortir », dénonce celle qui aimerait déménager dans un appartement supervisé.

Katia Deschênes interpelle l’administration municipale à déployer plus d’efforts pour faciliter le quotidien des personnes malvoyantes, notamment par l’installation de feux de circulation avec signaux sonores.

« La population, aussi, n’est pas assez sensibilisée. Les gens ne font pas attention à nous. Ils ne regardent pas où ils vont. Je n’ose plus aller à Place du Royaume seule. Ça prendrait également une association pour qu’on puisse échanger sur nos trucs et nos forces, qu’on puisse se rencontrer et se connaître, entre personnes malvoyantes. J’aimerais ça être plus active », confie Katia Deschênes, qui participe notamment à l’activité de quilles de l’Association pour le développement de la personne handicapée intellectuelle du Saguenay (ADHIS).

« J’essaie d’avancer, d’être active. Moi, je veux tout faire. Je suis ouverte à tout ! Trouve-moi un bon guide, et je vous suis n’importe où. J’aimerais ça faire plus de loisirs, connaître du monde, faire du bénévolat ou même avoir un petit boulot », note-t-elle, concernant le « manque de ressources sur le territoire ».