Cellule de crise au Condo de la presse

CHRONIQUE / C’est l’enfer blanc au Saguenay–Lac-Saint-Jean. Il vente à écorner les caribous. Mais à la Maison de la presse, c’est plutôt l’enfer noir. Nos bureaux sont privés d’électricité. Et selon l’Info-panne d’Hydro-Québec, il ne faut pas compter sur un rétablissement rapide.

18 h 03, lundi

Le téléphone sonne. C’est mon directeur de l’information, Marc St-Hilaire. « Il y a une panne d’électricité au bureau. Chez vous, as-tu le courant ? Combien de pages peux-tu monter ? Il faut trouver des solutions. »

Là, je le paraphrase, et il m’excusera, j’en suis convaincu.

L’important, c’est de retenir la question suivante : « Comment faire un journal sans électricité ? »

Je réponds : « Je peux clencher le journal, dis-je. Envoie du monde chez moi au pire. J’imprimerai les pages, et ils les corrigeront. Ils peuvent venir écrire aussi. »

18 h 04

Notre rédacteur en chef, Denis Bouchard, téléphone à Dominique Gobeil, qui étudie à Québec, pour savoir si elle peut se rendre aux bureaux du Soleil afin de nous donner un coup de main à distance.

18 h 12

Denis Bouchard parle avec Andréanne Simard, directrice des finances et de la production. La décision est prise : la production sera délocalisée... chez moi. Le plan d’urgence de l’entreprise est plutôt de délocaliser la production dans une autre salle de rédaction du réseau, mais grâce à l’initiative de toute notre équipe, notre « système D » est retenu.

18 h 19

Le téléphone sonne. C’est Patricia Rainville, ma collègue, qui m’annonce qu’elle a eu un accident en tentant de retourner à La Baie.

Elle me demande si elle peut profiter de ma chambre d’amis.

Je réponds : « Bien sûr. »

Après tout, plus on est de fous, plus on rit. Et plus on est d’employés, plus on va se sortir aisément de cette situation des plus exceptionnelles.

18 h 20

Le téléphone sonne. Denis Bouchard me confirme le plan de match.

18 h 22

Jonathan Hudon m’écrit. Il s’en vient me rejoindre à mon condo avec son portable. Il va compléter ses textes et m’aider au besoin.

18 h 26

J’appelle Annie-Claude Brisson, qui revient de l’aréna de Saint-Bruno, où doivent patienter plusieurs citoyens. On rigole de la situation, positivement, un peu pour décompresser. Mais surtout, c’était un appel pour qu’on se motive, qu’on se crinque comme il se doit ! Après tout, c’est excitant d’être mis au défi. Des journalistes, ça carbure souvent à l’adrénaline.

Pendant ce temps, Denis Bouchard téléphone aux Imprimeries Transcontinental afin d’établir un plan pour la transmission des pages terminées.

18 h 39

Le téléphone sonne. C’est Bernard Lamontagne, employé de la production, qui assure habituellement le lien avec l’imprimeur. Il m’annonce qu’il lui est impossible d’envoyer les pages terminées par le serveur habituel. Il m’explique comment procéder : je vais devoir générer les PDF de chez moi et les envoyer par courriel. Il me donne aussi les accès pour compléter les pages de petites annonces, en y insérant la météo. Malheureusement, le seul élément qui demeure sans solution, c’est les avis de décès. On va devoir s’expliquer aux lecteurs et les publier mercredi.

18 h 42

Le président-directeur général de Groupe Capitales Médias, Claude Gagnon, est avisé du plan d’urgence.

18 h 51

Le Nouvelliste est aussi informé. Nos collègues de Trois-Rivières sont prêts à prendre en charge la production si notre système ne fonctionne pas.

19 h 09

Le téléphone sonne. C’est Pascal Girard, le chef de pupitre en fonction. J’apprends que sa voiture a refusé de démarrer, mais qu’il est rendu chez lui, à La Baie, avec Rémi-Gilles Tremblay, son adjoint de la soirée. Ils ont même des ordinateurs et vont pouvoir travailler. Pascal sera le leader de tout ça. Ainsi, le quartier général sera à La Baie, avec un bureau satellite chez moi, à Chicoutimi.

Au même moment, Marc St-Hilaire crée un groupe Facebook impliquant tout ce beau monde, afin de bien coordonner cette « cellule de crise ».

19 h 35

« Breaking news : le courant devrait être rétabli dans une demi-heure », écrit Marc St-Hilaire, réfugié à l’hôtel Le Montagnais.

19 h 47

La dernière personne impliquée dans cette course contre la montre, Johanne Saint-Pierre, est avertie de la situation. Elle était partie souper quand la Maison de la presse s’est retrouvée plongée dans le noir. Elle fera aussi sa part en remettant ses textes de sports rapidement, et à distance.

20 h 18

Toujours pas d’électricité au journal, précise Marc St-Hilaire.

21 h 01

De la lumière chez nos voisins du boulevard Talbot, mais toujours l’obscurité dans nos bureaux.

21 h 55

Après plus de quatre heures sans courant, la Maison de la presse reprend des couleurs. Mais les employés sont dispersés et compléteront le journal à distance. L’heure de tombée (22 h 30) approche.

22 h 06

J’informe Pascal Girard que j’ai terminé la une.

22 h 19

La dernière page est transférée. Mission accomplie !

« Bravo tout le monde, immense effort », écrit notre grand patron, Denis Bouchard, qui a supervisé la production du journal tout au long de cette soirée bien spéciale.

23 h 06

Notre directeur de l’informatique, Steeve Fortin, nous informe que les pages sont envoyées à PressReader.

00 h 32

Je termine notre édition numérique – accessible sur les téléphones cellulaires et les tablettes –, et celle du Nouvelliste.

00 h 41

Je suis au lit quand je réalise que je n’ai pas programmé l’infolettre, notre nouvel outil pour annoncer nos grosses histoires du jour aux lecteurs. Je me lève et vais effectuer cette ultime tâche.

10 h 39, mardi

« Une soirée rocambolesque ». C’est le titre d’un courriel rédigé par notre rédacteur en chef et envoyé par l’entremise d’Andréanne Simard. Chaque personne impliquée y trouve un petit paragraphe pour souligner ses efforts.

Il termine : « Quand le système D supplante le plan d’urgence. »

Cette cellule de crise ne vient que confirmer la détermination et le professionnalisme de notre belle équipe. Cellule de crise ou non, panne ou non, on avait qu’un objectif : offrir un journal de qualité. Comme s’il ne s’était rien passé.

Un journal comme les autres, fait pas comme les autres.

C’est ça, une équipe unie et passionnée.

On a terminé cette soirée avec le sourire aux lèvres, fiers d’avoir relevé le défi. Il faut avouer que ça s’est bien passé, dans les circonstances. On avait anticipé un scénario plus éreintant en début de soirée. Mais quand tous les chaînons s’unissent, tout est possible !

On va en parler longtemps, de cette fameuse soirée.

Et moi, je retiendrai cela : l’équipe était encore plus exceptionnelle que la situation dans laquelle elle s’est trouvée. Tout simplement.

Chapeau !