Brigitte Perreault vit seule en appartement et s’implique dans sa communauté. Malgré son déficit moteur cérébral, elle défonce les barrières sur son chemin et continue de s’accomplir.

4 questions indiscrètes; 4 réponses franches

CHRONIQUE / « Si je suis certes lourdement handicapée et que j’ai des problèmes majeurs de locution, ma vie est loin de se résumer qu’à ces aspects. »

Brigitte Perreault m’a écrit cela après la publication d’une récente chronique sur le maintien à domicile, dans laquelle je faisais référence à un témoignage écrit qu’elle m’avait remis.

Disons qu’elle m’a servi une bonne leçon.

Mea culpa.

Après m’être confondu en excuses d’avoir pris un raccourci dans sa description, je l’ai invitée à collaborer à la chronique qui suit, afin qu’on aborde les choses directement. Parce que, comme moi, Brigitte semblait avoir horreur des tabous. Je me suis dit qu’elle pourrait être l’incarnation parfaite de l’expression « de voir plus loin que le handicap ».

Petite biographie

Brigitte Perreault, originaire de Montréal, vit depuis toujours avec un déficit moteur cérébral, lequel a été occasionné par un manque d’oxygène au cerveau à sa naissance, puis aggravé par une méningite neuf mois plus tard. Dans son cas, il s’agit d’un état non évolutif.

Brigitte, qui fêtera son 30e anniversaire de Saguenéenne d’adoption en 2021, en a vécu des embûches, notamment pour son parcours scolaire, mais elle a réussi à intégrer le réseau public d’éducation et a même « presque complété une maîtrise en études littéraires à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC) ». « J’ai été pionnière tout au long de ce parcours et j’ai, sans doute, embûche après embûche, défriché la voie aux étudiants handicapés qui m’ont succédé. »

Brigitte, 55 ans, a aussi milité au sein de deux organismes pour la promotion des droits des personnes handicapées, ce qui l’a même menée jusqu’à Vancouver, où elle a été déléguée dans le cadre du Colloque international sur les transports adaptés, en 1986.

Au quotidien, elle gère les préposés qui assurent son maintien à domicile. Elle adore lire. Elle écrit des nouvelles et de la poésie. Certains de ses textes ont même été récompensés.

Quatre questions indiscrètes ; quatre réponses franches. Tout ça, sans détour et sans filtre, dans le but de sensibiliser. Voici le résultat de notre correspondance écrite.

1 Avez-vous parfois l’impression que votre intelligence, en raison de votre trouble de locution, est prisonnière de votre corps ?

« C’est plus qu’évident. Je considère mon trouble d’élocution comme étant ma plus grande et ma plus grave limitation. Celui-ci m’empêche d’entrer librement en relation avec les gens. Encore aujourd’hui, on assimile trop fréquemment à un problème de locution une déficience intellectuelle. Ayant un QI de 135, je me situe plutôt du côté des surdoués. C’est pourquoi je préfère parfois me taire plutôt que d’être « étiquetée » déficiente intellectuelle. [...] Dans certains contextes, surtout en public, ou dans des situations qui augmentent mon stress, ma spasticité se fait plus présente, accentuant par là l’impression que je peux transmettre d’être atteinte de déficience intellectuelle. Cela survient justement dans ces moments où, paradoxalement, j’aimerais paraître le plus à mon avantage. C’est frustrant ! »

2 Quelle est la réaction des gens à votre contact ?

« Lorsque je déambule et que l’on s’adresse à moi en m’infantilisant ou en s’enquérant de savoir si je suis accompagnée, ça m’afflige. Si je suis seule, ce n’est pas parce que j’ai échappé à une quelconque surveillance, mais bel et bien parce que j’ai les aptitudes pour l’être. [...] Trop souvent, on s’arrête à mon fauteuil ; on voit très peu la personne qui y est assise. Même si je suis vêtue à la dernière mode et maquillée, il est rare qu’on le souligne. Quand ma préposée me rejoint, il arrive fréquemment que je l’exhorte à confier que je demeure seule, dans mon logement, depuis plus d’une trentaine d’années. Les sentiments de mes interlocuteurs sont alors partagés : ils oscillent entre surprise et incrédulité. Il est certain que l’ensemble de ces circonstances entraîne des frustrations qui peuvent mener à un sentiment d’exclusion et de solitude. »

3 Comment vivez-vous avec ce sentiment d’exclusion ?

« Au jour le jour, il est clair que je me suis fait une carapace. Je m’évertue à faire fi des regards qui s’attachent à une première apparence. J’ai eu la chance d’avoir des parents qui, bien que peu fortunés, m’amenaient partout où ils allaient malgré les réactions quelquefois fort perturbantes des divers entourages, autant le familial que le public. Ça m’a donné confiance en moi, et les diverses réalisations que j’ai accomplies par la suite ont su affirmer une image très positive et, sans vouloir me vanter, qui est très enviable. Contrairement à ce qu’on peut appréhender d’emblée, elle n’a en rien à être plainte. J’ai quasiment complété une maîtrise en études littéraires et j’ai des connaissances dans des domaines aussi variés que l’art, l’histoire, la psychologie, la spiritualité ou encore le cinéma – pour ne citer que ceux-là. Il est seulement dommage que si peu en ait conscience. »

4 Quel message aimeriez-vous lancer à la population en général dans le cadre de cet exercice ?

« Lorsque je croise la route de certaines ou certains d’entre vous qui, au réflexe initial, me prenez en pitié ou m’infantilisez, ce qui se manifeste malheureusement encore trop souvent, j’aimerais que vous puissiez apercevoir la dame assise dans ce fauteuil roulant. Au-delà du handicap, des limitations qu’il m’impose, je suis une dame qui, à l’instar de toutes les autres que vous rencontrez au jour le jour, est dotée de « goûts et de couleurs », comme le veut l’adage. J’ai des champs d’intérêt divers ainsi que des projets variés qui me tiennent à coeur. Je me lève chaque matin les ayant en tête et je m’efforce de me réaliser. »