Jean-Marc Salvet
Le Soleil
Jean-Marc Salvet
Tout encourage Simon Jolin-Barrette à aller de l’avant : les sondages, l’air du temps, la réalité des choses.
Tout encourage Simon Jolin-Barrette à aller de l’avant : les sondages, l’air du temps, la réalité des choses.

Jolin-Barrette dans les pas de… Camille Laurin?

CHRONIQUE / Associer le nom du ministre caquiste responsable de la langue française au père de la loi 101 s’apparentera à une hérésie ou à un sacrilège pour plusieurs. Tout doux! Je ne dis pas que Simon ­Jolin-Barrette sera l’héritier de Camille Laurin. Ce n’est d’ailleurs pas ce qu’affirme un titre comme ­Jolin-Barrette dans les pas de… Camille Laurin. Ces mots indiquent simplement qu’il veut marcher dans ses pas. Reste à voir à quelle distance.

Simon Jolin-Barrette a lu Camille Laurin, l’homme debout, une biographie écrite par Jean-Claude Picard, qui a été journaliste et professeur à l’Université Laval. (L’auteur de cet ouvrage de plus de 500 pages est décédé récemment.)

M. Jolin-Barrette a voulu s’imprégner du parcours de Camille Laurin et du contexte ayant mené à l’adoption de la Charte de la langue française, en 1977.

Le ministre a trouvé de l’inspiration dans ce bouquin. De l’inspiration politique. Suffisamment en tout cas pour hisser la barre à un niveau élevé dans ses déclarations publiques sur sa volonté de renforcer le statut et l’usage du français au Québec.

Lorsqu’on fait la recension de toutes ses déclarations à ce sujet, on constate qu’il s’est engagé à énormément. Or, s’engager à beaucoup, c’est devoir livrer beaucoup. On ne peut pas s’engager autant qu’il l’a fait et accoucher d’une souris. Sinon, on en paye un certain prix politique. Sinon, on joue avec sa crédibilité.

Si tout ce que le ministre a affirmé apparaît bel et bien dans le plan d’action qu’il présentera et que les mesures qu’il contient se concrétisent, il s’agira de la plus grande mise à jour sur le front linguistique au Québec depuis deux générations.

L’appui de Legault

Simon Jolin-Barrette pourra compter sur le soutien de François Legault. Le premier ministre sait que le devoir fondamental de tout gouvernement québécois est d’assurer non seulement la pérennité de la langue française au Québec, mais son épanouissement constant.

On ne le répétera jamais trop : que ce soit dans l’ensemble canadien ou pas, l’avenir du Québec passe par la langue française. Si un jour lointain, même très lointain, celle-ci ne devait devenir qu’un hochet, qu’un élément folklorique, ce territoire ne serait plus le Québec. Il serait autre chose.

François Legault devra néanmoins se poser en arbitre entre la détermination du ministre Jolin-Barrette et les ministres économiques, qui sont et seront naturellement soucieux de ne pas effaroucher les entreprises avec des «tracasseries administratives» supplémentaires. M. ­Jolin-Barrette a tout de même aussi cette préoccupation à l’esprit.

L’avancée sera à la sauce caquiste. Mais le gouvernement veut aller le plus loin possible.

Non seulement en raison de la conviction du ministre Simon Jolin-Barrette, mais parce qu’il en va aussi de son intérêt politique. Tout l’encourage à aller de l’avant : les sondages, l’air du temps, la réalité des choses. Et on sait que «l’opinion publique» est une variable fondamentale dans les décisions de ce gouvernement. Et il sait, lui, que les questions dites «identitaires» lui permettent d’engranger des points.

Par ailleurs, nous ne sommes plus à l’époque de Camille Laurin, où les obstacles étaient aussi innombrables que solides. Même le Parti libéral du Québec se réclame aujourd’hui de la loi 101.

«Le fruit est mûr» — pour reprendre une expression d’habitude utilisée pour savoir si l’on peut ou pas «ouvrir» la Constitution canadienne. Ce fruit est mûr de tous les côtés.

Même le maire de Québec, Régis Labeaume, s’y est mis en s’inquiétant de la situation à Mont­réal et en appelant à des mesures musclées.

Dépouiller le PQ

Simon Jolin-Barrette soigne son image «nationaliste». Cette semaine, il a pris prétexte du 43e anniversaire de l’adoption de la loi 101, le 26 août 1977, pour dire aux Québécois que nous devons être fiers de la langue française. Pourquoi attendre un chiffre rond quand on veut se définir?

Le Parti québécois a peu apprécié que le ministre ait omis de préciser que c’est au... Parti québécois que l’on doit cette adoption. «Une omission bien volontaire!» note le chef intérimaire, Pascal Bérubé.

Le ministre a préféré évoquer la figure populaire de René Lévesque et celle du déterminé Camille Laurin que le nom de leur parti.

Sur un plan strictement politique, le PQ n’a pas intérêt à ce que le gouvernement caquiste aille trop loin. La défense et l’épanouissement de la langue française, c’est son pain et son beurre.

Il lui restera toujours la possibilité, ainsi qu’à Québec solidaire, de soutenir que seule l’indépendance permettra d’aller encore plus loin. On n’ose pas écrire qu’elle permettrait de «régler» la question, car rien ne la réglera jamais entièrement sur le fond. Les forces à l’œuvre en matière linguistique se moquent des frontières.

Pour l’heure, toutefois, le gouvernement caquiste pourrait bien dépouiller un peu plus le PQ de ses oripeaux — après l’avoir fait avec les symboles de foi (et après avoir embauché de très nombreux péquistes dans ses cabinets).

Le calendrier

À la CAQ, il existe des divergences sur le calendrier de présentation du plan d’action sur la langue française. Cet automne? Plus tard pour être plus près d’un contexte préélectoral?

À moins que la pandémie doive occuper tout l’espace, le plus tôt sera le mieux. Le fruit a beau être mûr, la discussion sera plus sereine si le ministre ­Jolin-Barrette présente ses propositions dans le courant de cet automne plutôt que dans un contexte plus spécifiquement préélectoral. Elle sera aussi et surtout plus concrètement porteuse.