Un pas vers la « néomasculinité »

CHRONIQUE / J’avais très hâte de voir enfin Le grand bain, ce long-métrage du réalisateur de Gilles Lellouche qui comprend une distribution plutôt impressionnante, dont Mathieu Amalric, Benoît Poelvoorde et même mon préféré d’entre tous les préférés, Philippe Katerine.

Mais alors que je m’attendais à un simple « feel good movie » où on tirerait comme leçon qu’il ne faut jamais laisser les conventions nous dicter quoi faire, j’ai eu droit à bien plus et vous le devinerez, tout ça m’a grandement plu.

Grosso modo, Le grand bain, c’est un de ces films où une bande de personnages paumés qui semblent ne rien avoir en commun sont réunis par un projet plus grand qu’eux. Dans ce cas-ci, ce projet consiste à amener leur équipe de nage synchronisée masculine à un tournoi mondial.

Évidemment, quand on voit un tel synopsis, la première chose qui nous vient en tête, c’est qu’on aura droit à une tonne de blagues sur le fait que « des mecs ne peuvent pas faire ça ». Or, même si les personnages principaux sont confrontés à l’occasion à ce préjugé, n’allez surtout pas croire que le propos du film se limite à cela.

En fait, là où Le grand bain devient particulièrement intéressant, c’est qu’il se penche sur une réalité qui est totalement à l’antipode des sujets chauds des dernières années : la vulnérabilité chez les hommes.

À titre d’exemple, on trouve parmi la brochette de personnages de ce film un homme confronté au regard de sa famille parce qu’il lutte sans succès contre une grave dépression depuis deux ans, un pauvre homme qui est constamment la cible de moqueries étant donné son manque de virilité et on y suit aussi les hauts et (surtout) les bas d’un homme qui n’arrive pas à réussir en affaires.

Outre leur appartenance à cette équipe de nage synchronisée masculine, ce que ces hommes ont en commun, c’est de ne pas correspondre à ce que la société en général s’attend de la figure masculine. Tandis que le modèle masculin est très souvent représenté par la force et l’autorité, ces hommes sont tout le contraire. Ils ont peur, ils se font manger la laine sur le dos, ils échouent et ils pleurent.

Mais ce qui est encore plus fascinant dans tout ça, c’est que cette mise en situation nous confronte à cette dure réalité dans laquelle, d’un côté, on invite les hommes à s’épanouir et à sortir de ce diabolique carcan de la figure masculine, alors que de l’autre, on se retient poliment de glousser quand des hommes sortent de ce paradigme.

La preuve, c’est qu’aussitôt qu’on sait que Le grand bain traite d’une équipe de nage synchronisée masculine, la première chose qui nous vient en tête, c’est qu’on se dit que ça sera certainement une comédie.

Tout ça pourrait être une excellente prémisse afin de dénoncer haut et fort que la société tient un discours qu’elle n’est pas vraiment en mesure de soutenir, mais je préfère plutôt jeter un regard teinté d’optimisme à cet effet. Car, lorsqu’on prend bien le temps d’y penser, cette drôle d’époque où on demande aux hommes de s’ouvrir pour ensuite leur indiquer que c’est « spécial » de voir un homme agir ainsi, c’est le cœur d’une longue transformation qui ne peut pas s’effectuer en un claquement de doigts.

Pendant combien de siècles a-t-on véhiculé cette image de la masculinité comme étant synonyme de force et d’autorité ? Et depuis combien d’années avons-nous commencé à accepter que cette image relevait du mythe pour bon nombre d’hommes ? Ici, nul besoin d’être un expert pour déduire qu’il faudra peut-être deux ou trois générations avant d’arriver à renverser la vapeur.

D’ailleurs, en considérant que chaque homme qui décide d’assumer pleinement sa « néomasculinité » (c’est un mot que je viens de bricoler pour parler des hommes qui ne se reconnaissant pas dans les vieux stéréotypes associés à la masculinité) s’expose au risque d’être jugé par ses pairs ou par ses proches, n’est-ce pas là ironiquement un acte de courage, cette valeur si chère à l’image de la masculinité traditionnelle ?

Qui sait, peut-être un jour on se dira que la masculinité dans sa forme traditionnelle, c’est juste une autre boîte dans laquelle on tente de nous contenir afin de nous empêcher de déployer nos ailes pour enfin pouvoir prendre son envol ?