Sans culture

CHRONIQUE / En juillet 2018, une prof de piano de Brooklyn nommée Denise Ivanoff avait publié sur Facebook un statut dans lequel elle invitait les gens à imaginer à quoi pourraient ressembler 30 journées consécutives sans culture. Cette drôle de proposition était en réaction aux gens qui répondent de façon systématique aux artistes ayant des problèmes d’argent que ceux-ci auraient dû étudier dans quelque chose de plus concret comme la technologie.

Le but d’Ivanoff était plutôt simple : faire comprendre à ces gens que nous avons autant besoin des artistes dans nos vies que de docteurs ou d’avocats. D’ailleurs, il faut croire que le message de la prof de piano était essentiel, car la publication originale a été partagée à plus de 22 000 reprises et ça, c’est sans compter les nombreux comptes de réseaux sociaux qui l’ont relayée à leur tour à leurs milliers d’abonnés.

Disons-le, ça devient rapidement très déstabilisant d’imaginer un monde sans culture.

Dès les premières minutes du matin, on n’aurait que des nouvelles, mais ici, j’imagine que ça plairait certainement à plusieurs personnes qui n’ont pas trop le cœur à la musique au petit matin. Mais bon, vous verrez que tout ça va se compliquer dans quelques instants.

Car une fois que vous auriez bu votre café et que vous vous sentiriez prêts à affronter la journée tout en vous rendant au boulot en écoutant de la musique entraînante, vous devriez soit le faire en roulant en silence, ou en écoutant une fois de plus les actualités (qui devraient être pratiquement les mêmes que quelques minutes plus tôt).

Puis, au moment du dîner, ça risquerait de vous faire bizarre de réaliser que la statue devant le bureau où vous vous rassemblez chaque midi pour griller une clope avec vos collègues aurait disparu. Même si vous n’aviez jamais pris le temps de regarder quel était le nom de l’œuvre ou même, qui avait bien pu la produire, il faut avouer que ce point de rassemblement n’aurait plus vraiment de sens sans la présence de cette statue.

La bonne nouvelle dans tout ça, c’est que la disparition de la culture vous ferait peut-être sauver quelques dollars, car comme les chaînes de restauration ne pourraient plus compter sur des graphistes pour produire des campagnes de publicité alléchantes, vous vous cuisineriez tout simplement une tranche de steak avec des patates pilées au lieu d’engloutir un autre trio Big Mac.

Toutes ces économies en dollars et en calories, ça serait bien chouette, mais il n’en demeure pas moins que vos soupers en solo ne seraient plus ce qu’ils étaient sans culture. À la télé et à la radio, il n’y aurait que les infos, donc probablement que vous mangeriez votre steak en silence.

Les soirées seraient aussi drastiquement différentes sans culture. Tout d’abord, il faudrait oublier les sorties au cinéma et au théâtre. Il faudrait aussi faire une croix sur les soirées Netflix. Pas de jeux vidéo et de bouquins non plus.

Quant aux amateurs de sensations fortes qui décideraient de meubler l’ennui en passant la soirée dans un bar ou une boîte de nuit, ceux-ci devraient trouver une façon de danser sur les infos, à défaut de danser en silence. Et même là, danser, même mal, c’est produire de la culture, alors il vaudrait mieux oublier ça.

Certes, les plus cyniques me répondront que tout ça, ce serait bien navrant, mais que ça ne tuerait pas personne pour autant. Et c’est probablement bien vrai, sauf peut-être pour ce chirurgien qui, chaque fois qu’il opère un patient, chante en secret dans sa tête la même chanson afin de garder son calme et de demeurer bien concentré. Et peut-être aussi pour ce camionneur qui a changé d’idée après avoir entendu les propos d’une comédienne à la radio alors que quelques secondes auparavant, il était pourtant bien décidé à mettre fin à ses jours.

Comme nous vivons dans un monde où l’on voudrait que tout se compte, on essaie de mettre une valeur sur la culture en comptant le nombre de disques vendus, de billets vendus, d’écoutes, de visionnements ou de spectateurs. Or, ce n’est pas en comptant qu’on comprend toute la valeur de la culture, mais bien en la racontant.