Raconter des histoires aux morts

CHRONIQUE / S’il y a une chose que j’ai détestée au plus haut point durant mes années à l’école primaire, ce fut sans aucun doute les périodes de récréation où on nous obligeait à jouer au ballon-chasseur. Et pourtant, plus j’y repense, plus je réalise que j’ai beaucoup appris grâce à ce jeu débile.

D’entrée de jeu, je dois quand même admettre que je suis plutôt chanceux que mes pires souvenirs de l’école primaire se limitent à cela. En effet, à la différence de plusieurs personnes qui m’ont confié avoir vécu l’enfer au cours de ces années, j’étais un de ces élèves qui s’en tiraient plutôt bien, étant donné que j’apprenais plutôt facilement et que j’avais généralement de bonnes notes.

Là où ça se compliquait, c’était dans le gymnase ou dès qu’il était question d’activités physiques. La volonté était au rendez-vous, mais j’en suis rapidement arrivé à la conclusion que ça ne serait pas dans cette vie-là que je deviendrais un athlète digne de ce nom. Le truc, c’est que lorsque la dextérité est passée à la maison, j’étais probablement occupé à faire autre chose.

D’ailleurs, je n’étais pas le seul à être arrivé à cette conclusion. Disons que la rumeur s’était propagée assez rapidement parmi les autres élèves. Ainsi, après quelques journées seulement de périodes de jeu obligatoire à la récré, je suis devenu l’une des cibles de choix des meilleurs joueurs. Et là, qu’on se comprenne bien, cible de choix, c’est au sens littéral et non parce que les équipes s’arrachaient ma candidature.

Chaque avant-midi, donc, dans les minutes qui précédaient la récréation, les gars costauds de la classe me faisaient savoir qu’ils étaient en excellente forme et qu’ils se feraient un plaisir de me « bouler ». Ça, c’est une expression que mon amoureuse m’a rappelée. Grosso modo, ça voulait dire « crisser le ballon de toutes ses forces sur quelqu’un qui n’a pas les capacités de gérer cette situation ».

Au fil des premières semaines de jeu obligatoire, je tentais malgré tout à faire ma marque tout en luttant constamment contre la peur de me faire « bouler » dans la face. Puis, un jour, j’ai réalisé que j’avais déjà ma place dans ce jeu de fous, mais pas sur le terrain.

C’est que, voyez-vous, à force d’être toujours parmi les premiers joueurs à se faire « tuer », j’avais découvert que mes semblables étaient un excellent auditoire pour mes nombreuses blagues et histoires à dormir debout.

Alors hop, à partir de ce moment, j’ai décidé d’en tirer avantage.

Pour ce faire, j’ai donc développé une méthode qui faisait en sorte que j’étais toujours dans les trois premiers joueurs à se faire tuer, mais comme je me sacrifiais, même les brutes ressentaient un minimum de compassion et ainsi, une espèce de force mystique les empêchait de « bouler » sur moi à leur plein potentiel.

Pour dire vrai, c’était un réel soulagement chaque fois qu’on me tuait, car je savais que je pourrais passer le reste de la récré sur mon propre terrain de jeu, cette zone réservée aux « perdants » qu’on appelait « la vache ».

Le soir, il m’arrivait parfois de préparer mes gags en prévision du lendemain et curieusement, j’en étais venu à apprécier ce jeu, ou plutôt la liberté que me procurait la défaite.

Aujourd’hui, je gagne principalement ma vie en racontant des histoires, et c’est quand même absurde de réaliser que j’ai fait mes premières armes en divertissant les « morts » au ballon-chasseur.

Certes, c’est complètement débile comme jeu, mais toute l’année, on me félicitait pour mes bons résultats tandis que les gars qui « boulaient » sur moi passaient leur temps à se faire reprendre par les profs. Tant mieux alors si les parties de ballon-chasseur les aidaient à avoir une meilleure estime d’eux-mêmes.

Cela dit, je serais curieux de savoir s’ils ont trouvé un moyen d’appliquer ce savoir-faire dans leur carrière par la suite.