Ma visite à l’urgence

CHRONIQUE / C’est sur l’heure du souper que ça s’est décidé.

Ça faisait quelque chose comme deux jours que Charlot nous disait qu’il se sentait fatigué et qu’il avait mal à la gorge. Alors, tout ce qu’on pouvait faire, c’était attendre de voir la tournure que tout ça prendrait. Mais voilà que lorsqu’il s’est réveillé d’une sieste dimanche, il avait la gorge en mode Amazonie, c’est-à-dire en feu et, pour vous dire vrai, de voir son gamin pleurer de douleur, c’est le genre de vision qui fait très mal à un coeur de parent.

Comme on savait que ça pourrait prendre une éternité avant d’avoir un rendez-vous chez le docteur, nous savions ce qu’il nous restait à faire et, ici, inutile de vous dire que la perspective de passer la soirée à l’urgence de l’hôpital n’est pas nécessairement le plan de match le plus tentant qui soit.

Alors hop, après m’être fait à l’idée qu’étant donné l’état de santé pas très inquiétant de Charlot, on devrait certainement attendre deux ou trois éternités, j’ai annoncé en avalant ma dernière bouchée du souper : « Je vais y aller. »

C’est plutôt fascinant de constater à quel point on porte attention aux moindres détails lorsqu’on s’en va « attendre à l’urgence ». Dès qu’on a franchi la barrière d’accueil, on est déjà là à analyser le nombre de voitures qui se trouvent dans le stationnement, comme si ça nous donnerait une idée du temps d’attente. Même chose une fois qu’on a franchi la porte de l’urgence, mais cette fois-ci, on tente de compter subtilement et rapidement les têtes présentes dans la salle d’attente, puis on tente d’étudier chaque patient selon son « niveau de gravité ».

Après une heure ou deux à observer discrètement les autres patients, une espèce de fatigue commence à se faire ressentir et il est très important, à ce moment-là, de savoir se redonner un peu de courage. Alors, on jette un coup d’oeil à l’heure et là, on réalise qu’en réalité, ça ne fait même pas 10 minutes qu’on est arrivé.

De toute évidence, le malade le moins malade ici, c’est votre fils et c’est là que vous vous décidez de revoir votre estimation initiale à la hausse. Ce ne sont pas deux ou trois éternités que vous devrez attendre avant de sortir d’ici, mais bien une éternité d’éternités.

Alors que vous tentez d’imaginer combien de temps ça peut durer une éternité d’éternités, une infirmière vous invite à aller la rejoindre à la salle de triage et en y entrant, vous commencez secrètement à craindre qu’elle vous dira un truc du genre : « Votre présence ici est une insulte au terme urgence. Votre fils n’est pas assez malade. »

Mais non. Même si cette infirmière est visiblement débordée par le travail, elle évalue calmement votre enfant, s’assurant que tout est sous contrôle. Pendant ce temps, vous imaginez les drôles d’oiseaux qu’elle doit parfois rencontrer. Des gens en détresse pour un truc inoffensif, le gars en colère parce qu’il trouve ça long, le cas classique de la vieille dame qui veut seulement s’occuper, etc.

Puis, l’infirmière vous sort de vos pensées en vous annonçant qu’étant donné l’état plutôt stable de votre gars, on pourrait lui trouver un rendez-vous chez le médecin le lendemain et ainsi, ça vous éviterait d’attendre encore plusieurs heures à l’urgence.

Merveilleux !

Quelques heures plus tard, alors que je marchais dans les rues d’Alma, je repensais à tous ces gens qui n’avaient pas eu la même chance que nous et qui étaient toujours dans la salle d’attente de l’urgence.

Peut-être que ce soir-là, un père a appris que son enfant devrait demeurer à l’hôpital pour la nuit afin de subir des tests plus approfondis. Peut-être que cette vieille dame qui semblait épuisée a appris de très mauvaises nouvelles.

À bien y penser, c’est quand même absurde de se demander, en arrivant à l’urgence, combien de temps on devra attendre quand à la fin, la seule chose qui compte vraiment, c’est de savoir si on aura la chance de sortir par la même porte qu’à notre arrivée.