Le tricycle de Bertrand symbolise la joie de vivre qu'il répandait sur son passage.

Le tricycle de Bertrand

CHRONIQUE / Il s’appelait Bertrand et à peu près tout le monde le connaissait. Il faut dire qu’il n’était pas très difficile à manquer avec son gros tricycle.

Je vous mentirais si je vous disais que je l’ai bien connu, car en ce qui me concerne, ma relation avec Bertrand se limitait pas mal à de joyeuses salutations chaque fois qu’on se croisait dans la rue, mais bon, à tous les coups, son grand sourire me procurait une bonne dose de bonne humeur.

À l’époque, j’avais quelques amis qui jouaient au hockey et quand ils se mettaient à parler de Bertrand, je peux vous en passer un papier que ça rigolait un bon coup. Les gars s’amusaient à répertorier ses meilleures répliques et moi, comme j’étais convaincu qu’ils riaient de lui, ça me mettait en rogne.

Le truc, c’est que Bertrand souffrait d’un handicap intellectuel et pendant longtemps, j’ai cru que c’était de ça que mes amis rigolaient. Or, plusieurs années plus tard, j’ai réalisé que dans ce cas-ci, c’était moi qui étais dans l’erreur et que je devrais tirer une leçon de tout ça.

En fait, ce n’est qu’il y a un an que ça m’a sauté au visage. On était là à se rappeler de vieux souvenirs entre amis, puis la discussion a fini par porter sur Bertrand. Comme les deux amis avec qui j’étais avaient été des joueurs de hockey dans leurs jeunes années, ils avaient donc eu la chance de côtoyer à l’époque ce gaillard qui était toujours prêt à donner un coup de pouce aux hockeyeurs.

C’est lorsqu’on en est venu à parler de son décès que j’ai réalisé que tout ce temps, j’avais très mal jugé la nature du lien qui unissait Bertrand aux jeunes joueurs de hockey. Certes, ceux-ci s’amusaient souvent à rire des traits de caractère plutôt singuliers de Bertrand, mais quand on y repense, ce n’était pas de son handicap qu’ils riaient, mais bien de la personne qu’il était.

Chaque fois qu’ils blaguaient sur sa façon de s’exprimer, c’était avant tout pour mettre en relief sa personnalité rayonnante et surtout, sa façon bien à lui de percevoir le monde qui nous entoure.

Alors que j’avais toujours vu du mépris dans cette relation, je ne m’étais jamais arrêté pour regarder la situation dans son ensemble, ce qui m’aurait permis de réaliser qu’en fait, c’était peut-être là une des relations les plus empreintes de tendresse dont j’avais pu être témoin.

Car aujourd’hui, quand on parle à tous ces anciens hockeyeurs des souvenirs qu’ils ont de Bertrand, il se dégage de leurs propos la même affection dont on fait preuve lorsqu’on parle d’un proche.

Plus fascinant encore: j’ai cru comprendre récemment qu’il régnait à l’intérieur du cercle des hockeyeurs une espèce de code qui consistait à ne jamais rire de Bertrand. En d’autres mots, il y avait bien des blagues qui passaient le test, mais si vous osiez franchir la ligne interdite, on vous le ferait rapidement savoir.

Alors que notre société dirigée par des adultes s’entredéchire encore à savoir ce qui est acceptable ou non en humour, des jeunes hockeyeurs arrivaient à créer un consensus quant à la ligne à ne pas franchir dans leur cercle. Je ne sais pas pour vous, mais pour ma part, je trouve ça quand même légèrement ironique.

Toujours lors de cette discussion avec mes amis, je crois que c’est Boldock qui avait lancé l’idée comme quoi on devrait installer le gros tricycle de Bertrand au Centre Mario-Tremblay.

Plus d’un an après que Boldock m’ait partagé cette idée, j’y repense fréquemment et chaque fois, je suis de plus en plus convaincu qu’un tel monument à la mémoire de Bertrand serait non seulement une façon de rendre justice au rôle qu’il a joué auprès de tous ces jeunes, mais aussi, il ferait du bien à tous ceux et toutes celles qui l’ont connu.

D’ailleurs, puisqu’on parle de rendre honneur à ces gens qui ont illuminé la ville, j’aimerais rappeler que j’attends toujours qu’on nomme un parc ou une piscine publique d’Alma en mémoire de Philippe Bisson. Des employés de la ville m’avaient fait savoir que le projet était dans l’air, donc voilà une petite piqûre de rappel!

Alors hop, si l’idée vous branche, faites-vous entendre!