Joël Martel

Le syndrome de Stockholm

CHRONIQUE / Me voilà maintenant rendu à ce moment du confinement où je commence sérieusement à me demander s’il y aura vraiment un après. Et là, n’allez surtout pas croire que je dis ça parce que je crois que nous serons condamnés au confinement pour les 100 prochaines années, mais bien parce que j’ai de plus en plus l’impression qu’une fois que le confinement sera terminé, on se retrouvera à jouer dans le même film qu’avant, sauf que cette version-là sortira directement en vidéo sans même passer par le circuit des cinémas. Un autre mauvais film de série B, quoi.

Je suis bien conscient que tout cela peut sonner pessimiste de ma part, mais si j’en suis venu à penser de la sorte, c’est que j’entends trop souvent les mêmes histoires depuis le confinement.

Je pense notamment à tous les propriétaires de petites entreprises locales qui, alors que le premier ministre Legault répète à qui veut bien l’entendre qu’il faudra plus que jamais encourager les commerces et les entreprises du Québec, voient bien que les stationnements des Walmart et des Costco sont tous pleins à craquer.

Je pense aussi à tous ces gens qui sont prêts à passer plus d’une heure à faire la file dans leur voiture pour continuer à manger leur traditionnel Big Mac du vendredi soir, alors qu’ils ont eu toute leur semaine pour apprendre comment se cuisiner un burger à la maison.

Mais ce qui me fascine le plus, ce sont ces gens qui ont tellement hâte de retrouver leur vie d’avant. Vous savez, cette vie où ils entamaient un réel marathon de productivité de 12 heures dès le lever parce qu’ils devaient préparer les lunchs des enfants, éviter d’être prisonniers du trafic, s’acheter un café trop cher qui ne goûte pas si bon que ça après avoir fait la file au service à l’auto, se trouver un stationnement, se faire faire la morale par leur patron qui est probablement le pire abruti parvenu de la planète, aller se chercher un truc pas bon au resto du coin pour l’engloutir en toute vitesse afin d’arriver à temps de son trente minutes de pause non payée, se refaire faire la morale par leur patron qui est officiellement la pire personne qu’on puisse rencontrer dans dix vies, rester coincé dans le trafic pendant une heure, préparer le souper en toute vitesse et enfin, espérer que leur coeur ne claque pas ce soir, car le lendemain, tout le monde comptera sur eux ?

Vous savez, cette vie où l’ultime récompense se résumait généralement à lutter contre le sommeil pendant toute la soirée en regardant des émissions à la télé ?

J’en conviens, la situation que nous vivons présentement est extrêmement dramatique pour ceux et celles qui craignent de perdre des proches, et bien entendu, pour ceux et celles qui en ont perdu. Elle l’est aussi pour ceux et celles qui travaillent dans le milieu de la santé et de l’alimentation. Et que dire de ceux et celles qui en arrachaient déjà bien avant la crise ?

Or, nous vivons tous et toutes aussi une occasion historique de se reconstruire en tant que société et j’ai la conviction que si nous en venions à manquer cette fenêtre, ce serait là une tragédie sans précédent. Alors que la mondialisation des marchés pesait souvent trop lourd sur nos ailes afin que nous puissions les déployer et enfin prendre notre envol, voilà que le grain de sable dans l’engrenage que personne n’osait espérer s’est pointé le bout du nez. Certes, cette pandémie est une catastrophe sans précédent, mais nous pourrions en faire quelque chose de merveilleux en saisissant l’occasion de se réinventer une société qui fonctionnerait pour nous, et non une société à qui nous devons tout.

Mais bon, me revoilà encore en train de rêver à un film de répertoire, alors qu’on sait tous que ce qui fait sauter le box-office, c’est la même bonne vieille histoire qu’on a vu et revu des milliers de fois avec les mêmes vedettes que dans l’autre film d’avant. En tout cas, j’espère que celui-là, on l’intitulera au moins Le syndrome de Stockholm.