Le sous-sol de la médiocrité

CHRONIQUE / C’est comme un flash qui est resté là. Juste devant, il y a toute cette montagne de souvenirs trop lointains pour que je puisse les identifier, mais ça, je le vois. Pas complètement, mais j’arrive quand même à distinguer de quoi il s’agit.

Ce souvenir, c’est moi, à 3 ou 4 ans. Je suis là au milieu d’un stationnement et je me suis accroché à un des blocs jaunes en ciment qui servent à tenir des panneaux de signalisation. C’est un matin de semaine et il y a toutes ces voitures qui passent à côté de moi et je suis là à pleurer désespérément.

Le reste, c’est plutôt flou pour vous dire vrai. Il me semble que j’étais allé faire des courses avec mes grands-parents ou une de mes tantes, et puis hop !, je me suis retrouvé soudainement seul dans le stationnement.

Plus j’y pense et fort probablement que ça a duré quelque chose comme une ou deux minutes au gros maximum. Et pourtant, chaque fois que j’y repense, c’est un peu comme lorsqu’on se souvient avoir mangé un truc qui ne nous avait pas plu. Vous savez de quoi je parle. Quand on a l’impression que le goût nous revient soudainement en bouche ? Eh ben !, chaque fois que je repense à ce truc dans le stationnement, c’est comme si le goût de l’éternité me revenait en mémoire.

Parce que oui, c’est peut-être la première fois où j’ai eu un avant-goût de la profondeur du gouffre qui se cache sous l’éternité. Me retrouverait-on ? Serais-je séparé à jamais de ma famille ?

Je vous le dis, il peut s’en passer des choses dans la tête d’un gamin en deux minutes.

La suite, elle est plutôt anecdotique. On m’a finalement retrouvé et la vie a continué. D’ailleurs, je serais de mauvaise foi si j’allais jusqu’à prétendre que cet incident m’a traumatisé, mais il reste que c’est plutôt fascinant de constater que ce souvenir se soit vraisemblablement incrusté dans ma tête à jamais.

Maintenant, les lecteurs et les lectrices les plus rusés m’auront vu venir avec mes grosses bottes de ski, mais si je vous raconte ça, c’est évidemment en ayant une pensée pour ces enfants qu’on sépare de leurs parents avant de les mettre en cage, une gracieuseté de l’administration Trump aux États-Unis.

Si j’arrive encore à puiser ce sentiment de terreur en me remémorant deux petites minutes inoffensives, qu’est-ce que le souvenir de cette troublante expérience provoquera chez ces enfants ?

Mais ce qui m’horrifie le plus dans toute cette histoire, c’est que je n’arrive pas à m’enlever de la tête que tout ça, c’est un gros show de boucane.

Ça m’horrifie, mais ça me répugne encore davantage, car outre le caractère cruel de cette façon de procéder, à quel sous-sol de la médiocrité faut-il se rendre pour arriver à penser que c’est digne de séparer ainsi des familles afin d’arriver à ses fins ? Dingue oui, mais digne non, au grand jamais.

Alors quand on se retrouve confronté à un tel cul-de-sac de la dignité, on essaie de retourner tout ça en se disant qu’on finira bien par trouver un semblant d’explication logique qui nous permettra de tout rationaliser ça, mais pour ce faire, il faut s’adonner à une gymnastique pas possible de moralité. Je dirais même que ça frise la contorsion.

Certes, je veux bien croire que certaines personnes tentent de franchir les frontières américaines en étant accompagnées d’enfants dont ils ne sont même pas les parents et que c’est en partie pour la sécurité de ces enfants qu’on procède ainsi, mais ça revient un peu à arrêter une ville entière afin de trouver un voleur de bonbons.

Et puis au-delà de l’horreur et de l’indignation, il y a aussi ce sentiment de désillusion qui m’habite.

Toute notre jeunesse, on se fait chier à apprendre l’histoire avec un grand H alors que les professeurs nous rappellent sans cesse qu’il faut se souvenir afin de ne pas répéter les erreurs du passé. Ça aurait peut-être été chouette qu’on nous enseigne aussi comment s’y prendre pour empêcher que les erreurs du passé se répètent.

Ne reste plus qu’à souhaiter que les gamins d’aujourd’hui sauront comment s’y prendre quand ils hériteront du monde tout croche qu’on leur prépare.