Le magnifique ballet des poubelles

CHRONIQUE / Il y a quelques années de cela, alors que je déambulais au début de la nuit dans les rues désertes d’Alma, j’ai été soudainement frappé par le magnifique ballet des poubelles.

Je venais tout juste de tourner le coin de ma rue quand j’ai aperçu ces rangées de poubelles qui longeaient les deux côtés de la rue et, fouillez-moi pourquoi, cette image pourtant très banale m’a curieusement fait ressentir une certaine fascination.

Pour vous dire vrai, ça m’avait grandement surpris de vivre une telle épiphanie et j’avais mis cela sur le compte du tabac de course, mais plusieurs années plus tard, ce rituel suscite toujours autant d’émerveillement chez moi.

Parmi les questions qui me reviennent fréquemment en tête, je me demande très souvent si c’est toujours la même personne qui ouvre le bal en plaçant ses poubelles. J’en conviens, ça peut sembler plutôt farfelu comme question, mais comme je fais partie de l’équipe de « ceux et celles qui mettent leurs poubelles au bord du chemin quand ils se rendent compte que tout le monde dans le quartier l’a déjà fait », je prends pour acquis qu’il faut chaque fois un leader pour lancer les « festivités ».

Un autre truc qui me fascine grandement dans ces histoires de poubelles, c’est à quel point autant de gens arrivent à suivre sans la moindre anicroche un système aussi complexe que celui de la récolte des déchets. Une semaine, ce sont les poubelles. L’autre, c’est le recyclage. Puis, la semaine d’après, c’est le recyclage et les poubelles et dès que vous pensiez avoir pigé, voilà qu’à partir de ce moment de l’année, ce sont les poubelles chaque semaine et le recyclage les soirs de pleine lune.

Évidemment, vous me direz qu’il existe des horaires afin de bien suivre ce système, mais en partant du fait que tout le monde a toujours su qu’il fallait s’arrêter pour laisser passer les piétons aux passages piétonniers alors que pratiquement personne ne l’a jamais fait, ça remet quand même les choses en perspective.

D’ailleurs, c’est justement pour cette raison que je suis de plus en plus convaincu que le rituel du « plaçage de poubelles sur le bord de la rue » débute toujours par la même personne, ou sinon, par un groupe d’initiés qui veillent au grain afin que l’horaire de la collecte des déchets soit adéquatement suivi.

Toutes ces réflexions ont donc fait en sorte qu’à un certain moment, je me suis amusé à me demander ce qui se produirait si, un jour, je décidais d’être le premier dans le quartier à placer ses poubelles tout en me trompant volontairement, en plaçant par exemple mon recyclage au lieu des déchets. Je pense même vous avoir déjà fait part de ce plan machiavélique par le passé.

L’expérience me tentait grandement, car j’étais curieux de voir si mon erreur bien volontaire causerait un malentendu qui se propagerait un peu partout, mais je n’ai jamais eu le courage de tenter le coup, de peur de devenir l’ennemi public numéro un du quartier.

Le temps m’aura finalement donné raison, car voilà qu’une version alternative de mon expérience s’est produite cette semaine et, à mon grand bonheur, elle a donné les résultats escomptés.

Mardi matin, mon amoureuse venait tout juste de se lever alors que le soleil n’était même pas encore de la partie, et c’est là qu’elle s’est rendu compte que c’était le matin de la collecte des ordures. Dehors, le ballet des poubelles prenait place et devant presque chaque maison de la rue, un bac à ordures trônait fièrement.

Comme le camion passe très tôt, Julie s’est empressée de sortir dehors pour aller placer les poubelles, puis ce n’est que quelques heures plus tard qu’elle a réalisé que les poubelles passaient seulement le mercredi matin.

En d’autres mots, cela indique qu’une personne dans le quartier a ouvert les festivités une journée trop tôt et que pratiquement tout le monde s’est fié sur cette erreur pour la répéter.

Bref, je ne sais pas trop ce que ça dit sur nous, mais je serais très curieux de lire une étude scientifique sur ce phénomène. Vous me ferez signe si ça existe.