Le gars avec un barbe qui écoute du rock

CHRONIQUE / « Papa ! Maman ! On a tous dû se cacher, et là, j’ai eu le temps de courir jusqu’ici, mais on a vu un pédophile ! »

Charlot venait alors de rentrer en coup de vent dans la maison et était visiblement à bout de souffle.

Dans un film américain, le père aurait probablement bondi de sa chaise pour immédiatement aller s’enquérir de son fusil de chasse afin d’aller s’en prendre à ce prédateur, mais bon, ici, on est dans la vraie vie, alors j’ai pris le temps de finir de lire ce que je lisais, et puis après, j’ai demandé : « Comment ça ? Il vous a montré son pénis ou quoi ? »

Là, on a eu droit à un déluge de mots, mais de ce que j’ai cru comprendre, la new generation jouait à proximité du terrain de tennis, puis à un moment donné, un des enfants aurait affirmé qu’un homme qui était dans son pick-up blanc – je vous le jure, je vous invente pas ça – était pédophile.

L’instant d’après, les enfants auraient tous pris la fuite, cherchant désespérément un endroit pour se mettre à l’abri. Quant à mon fils, il aurait trouvé un banc de neige derrière lequel se cacher, puis il aurait couru jusqu’à la maison.

« O.K., mais votre pédophile, comment vous avez su qu’il était pédophile ? Est-ce qu’il a essayé de vous parler ou est-ce qu’il a fait quelque chose bizarre ? », que j’ai demandé, à la manière de l’inspecteur Patrick dans District 31.

« Non, mais tout le monde disait qu’il était pédophile, et le gars avait une barbe et écoutait du rock.»

Maintenant, je ne sais pas trop comment j’ai fait, mais je vous assure que je suis parvenu à ne pas éclater de rire. Le truc, c’est que lorsqu’on y pense, moi aussi, j’ai une barbe et j’aime bien écouter du rock.

Alors hop, on a fait comme les parents devraient faire. Du moins, j’imagine. On lui a dit qu’il avait bien fait d’être prudent et que dans l’éventualité où il se sentirait menacé, la première chose à faire était de se mettre à l’abri, et idéalement, de demander de l’aide auprès d’une personne de confiance.

Le lendemain, Charlot est reparti jouer avec sa gang au terrain de tennis, et bien que nous avions convenu avec lui qu’il devrait revenir prendre son bain à 18 h 45, vous devinerez que nous n’avions toujours pas de nouvelles de lui à 18 h 50. J’ai donc enfilé une veste et des souliers, et je suis parti faire le tour du quartier.

Entre-temps, Charlot était finalement revenu à la maison, et le pauvre était bien en peine. Grosso modo, il souhaitait jouer avec une amie un peu plus vieille, mais elle l’a rejeté sans raison. 

Idiot, 30 ans plus tard

Comme nous voulions lui faire comprendre qu’il n’avait pas à prendre ça sur lui et que c’était le genre de choses qui arrivaient à un certain âge, un vieux souvenir m’est revenu à l’esprit.

Je venais alors de déménager à Naudville, et il y avait une fille vraiment sympa qui s’appelait Valérie. Sa soeur était un peu plus vieille que nous, et pendant un moment, elle avait été amie avec ma soeur. Je crois qu’elle s’appelait quelque chose comme Isabelle.

Pendant un bon moment, Valérie et moi, on jouait ensemble tous les jours, et elle était vraiment gentille. Puis, un jour, ma soeur a voulu me taquiner en disant de Valérie que c’était ma blonde. Comme j’avais 8 ans à l’époque, ça m’avait complètement répugné de penser que des gens pouvaient croire que j’avais une blonde, et du jour au lendemain, je n’ai plus jamais reparlé à Valérie.

« Ç’a dû y faire de la peine ! », que mon amoureuse m’a fait remarquer après que j’aie raconté cette histoire à Charlot. Je peux vous dire que c’est un feeling plutôt bizarre de réaliser avec 30 ans de décalage qu’on a agi comme un idiot.

Puis, le soir venu, je repensais à toutes ces histoires de gamins, et en me revoyant mener mon enquête dans le quartier à interroger tous les enfants afin de savoir s’ils avaient vu Charlot, je me suis dit : « Bordel, ce soir, c’était moi, le gars avec une barbe qui écoute du rock ».