Le diable est dans les détails

CHRONIQUE / Les premières fois que ça arrive, on n’y fait pas vraiment attention. Un jour, on est là à écrire un courriel ou un texte, puis en se relisant, on se rend compte qu’un « e » manque à l’appel et c’est tellement banal qu’on corrige le tout sans même se demander s’il y a quelque chose qui cloche.

Parfois, il peut se passer des jours et même des semaines avant que ça ne se reproduise et ces « e » fantômes sont si espacés que chaque fois, on finit par se dire que c’est l’ordinateur qui n’arrive pas à nous suivre, étant donné qu’on écrit trop vite pour lui.

Or, ce qui passe complètement sous notre radar, c’est que la fréquence entre chacune de ces fois s’intensifie subtilement. Les semaines deviennent donc des jours et les jours eux, deviennent des heures.

Puis, sans même qu’on ne le remarque, chaque fois qu’on s’apprête à écrire un « e », il y a une petite voix qu’on ne veut surtout pas entendre qui nous dit : « Est-ce que tu vas devoir t’arrêter au beau milieu de cette phrase pour aller corriger ce « e » fantôme ? »

Ici, probablement que ça s’apparente aux étapes du deuil et qu’il s’agit de celle du déni, car même si on a de plus en plus la certitude comme quoi notre clavier d’ordinateur déconne, on préfère se concentrer sur ces fois où le « e » apparaît.

Mais voilà qu’au fil du temps, ces fois où le « e » apparaît deviennent si rares qu’un jour, ça devient presque un événement.

J’imagine qu’à partir de cet instant, les gens raisonnables finissent alors par aller faire réparer le tout, mais en ce qui me concerne, je suis plutôt du genre à m’acharner en me disant que ça finira par se régler par magie. D’ailleurs, il faut croire que je suis un gars qui a vraiment la foi, car j’ai dû passer quelque chose comme cinq mois à m’entêter que la touche « e » de mon clavier finirait par guérir grâce à une intervention divine, mais en vain.

Mais plutôt que ma touche « e » redevienne fonctionnelle, elle a littéralement explosé puisque chaque fois que j’appuyais sur celle-ci, je l’enfonçais avec une force herculéenne dans l’espoir que le message passe.

Cela dit, quand on passe des dizaines d’heures par semaine à écrire et que notre touche « e » déconne, on réalise assez rapidement que c’est une lettre qui revient très souvent et ainsi, ce « petit » désagrément finit par tellement se répéter que ça en devient tout simplement aliénant.

Alors hop, bien trop longtemps après le moment où j’aurais dû déclarer forfait, j’ai décidé de me procurer un nouveau clavier et pour être bien franc avec vous, ça a complètement changé ma vie.

J’aimerais vous dire que c’est une façon de parler et que ça relève de la blague, mais depuis que j’ai ce nouveau clavier, chaque fois que je tape sur la lettre « e », c’est comme si une dose d’endorphine me traversait le corps.

Même que lorsque je m’apprête à écrire un mot très riche en « e », j’ai pratiquement le même petit frisson qui me traverse l’échine lorsque la serveuse du Goofy arrive avec ma poutine au barbecue.

Maintenant, tout ça m’amène à me questionner à propos de tout ce temps où j’ai repoussé incessamment ces 10 minutes que ça m’a pris pour trouver un nouveau clavier. Est-ce que tous ces mois à craindre chaque « e » m’ont permis de pouvoir pleinement les savourer par la suite ou est-ce que j’aurais été aussi satisfait en changeant de clavier dès l’instant où j’ai compris qu’il était brisé ?

Est-ce qu’on gagne quelque chose à endurer un caillou qui s’est glissé dans une de nos chaussures juste pour mieux apprécier le moment où on le retirera ?

Vous aurez probablement deviné que je n’ai pas les réponses à ces questions, mais je peux au moins vous dire que j’ai ressenti une énorme satisfaction à plus de 450 reprises depuis que j’ai entamé l’écriture de cette chronique. C’est quand même fou de réaliser que sans ce nouveau clavier, j’aurais probablement ragé 300 fois, étant donné que ma touche « e » ne fonctionnait qu’une fois sur trois en moyenne.

J’ignore si le diable est vraiment dans les détails, mais il y a certainement une partie de lui qui se terre dans les petites choses irritantes de rien du tout qui finissent par se multiplier exponentiellement.