Le cauchemar des réseaux sociaux

CHRONIQUE / Il y a quelques jours, j’ai terminé la lecture d’un livre fort intéressant de Jon Ronson intitulé La Honte. Dans cet ouvrage, Ronson nous invite donc dans un fascinant voyage où l’on y rencontre diverses personnes qui ont été publiquement « exécutées » sur les réseaux sociaux après que celles-ci aient eu le malheur de tenir des propos que les autres internautes jugeaient comme étant inappropriés.

Généralement, il s’agit d’illustres inconnus qui, afin de tuer le temps ou dans l’espoir d’amuser leurs quelques abonnés, avaient partagé des pensées qu’ils croyaient amusantes. Or, au lieu de simplement se buter à un silence radio de la part de leur petit auditoire, voilà que leurs propos ont été dénoncés auprès d’internautes influents.

Ainsi, alors qu’une femme croyait s’adresser à moins de 200 de ses amis qui connaissaient son humour bizarre, voilà qu’en quelques minutes seulement, sa blague douteuse est sortie de son cercle pour se retrouver dans la grande arène du Web, où des centaines d’internautes se sont fait un malin plaisir de la lyncher tandis que des milliers d’autres utilisateurs de Twitter se contentaient d’observer avec euphorie sa démolition à coups de tweets destructeurs et souvent très violents.

J’en conviens, ce n’est pas évident de s’imaginer à quel point une telle mésaventure peut se révéler très traumatisante pour ceux et celles qui la subissent, mais pour vous faire une petite idée, imaginez un instant que vous réalisiez que la petite blague corrosive que vous aviez faite lors d’un souper entre amis avait été diffusée dans toutes les maisons du voisinage et que du jour au lendemain, tous les gens qui croiseraient votre chemin vous jugeaient uniquement à partir de cette blague.

Sauf que dans les cas de victimes d’une croisade entreprise par des adeptes de la justice sociale, ce n’est pas seulement votre voisinage qui vous en veut, mais la population entière. Et puis, comme si ça ne suffisait pas, comme notre ami Google a la mémoire longue et qu’il raffole de ces mouvements collectifs spontanés, chaque fois qu’un éventuel employeur ou une nouvelle connaissance effectuera une recherche à votre sujet, ce seront probablement vos propos qui ont été dénoncés qui vous définiront.

Un cauchemar en deux temps, pourrait-on dire.

Mais ce qui m’a le plus fasciné dans ces nombreux cas rapportés par Ronson, c’est que chaque fois qu’un internaute était victime d’une de ces croisades, on pouvait retrouver chez ses participants des propos qui étaient très souvent d’une violence au moins aussi terrible que ce qu’ils souhaitaient dénoncer.

À titre d’exemple, à une femme qui avait partagé une photo d’elle en train de faire un doigt d’honneur tandis qu’elle se trouvait dans un cimetière d’anciens combattants, des internautes lui souhaitaient ouvertement qu’elle se fasse tuer et violer. Évidemment, on serait tenté de croire que ceux-ci se feraient rabrouer à leur tour, mais non.

Par le passé, j’ai moi-même déjà participé à de telles croisades lors de mes premières années d’activité sur les réseaux sociaux en relayant à mon tour des propos que je jugeais insupportables tout en l’agrémentant d’un petit commentaire assassin du genre: « Quel abruti », mais j’étais tout de même une voix qui s’ajoutait à toutes celles qui y prenaient déjà part.

Encore aujourd’hui, il m’arrive parfois d’être tenté de bondir sur une publication que j’ai vu passer pour ensuite me ressaisir en me disant: « Ce type a déjà le fardeau d’être convaincu qu’il n’est pas un pauvre idiot ». D’autres fois, je me dis aussi qu’il y a peut-être tout un contexte qui m’échappe.

Une chose est certaine, c’est que je suis de plus en plus convaincu que lorsque les réseaux sociaux se transforment en tribunaux populaires, on revient en quelque sorte à des centaines d’années en arrière où les humiliations publiques étaient le pire sort que l’on pouvait réserver aux indésirables. Et là, n’allez surtout pas me faire un procès sur les réseaux sociaux pour ça, parce que cette théorie, elle est de Jon Ronson.

Enfin, si la honte est un des pires sentiments qui peut nous habiter, l’indifférence n’est-elle pas le pire des châtiments?