La satisfaction d’une B.A.

CHRONIQUE / J’étais allé chercher quelques trucs à l’épicerie et juste avant de sortir, alors que je vérifiais si j’avais bien mes clés de voiture sur moi, il y avait cette dame qui était installée devant les chariots et elle traînait avec elle un gros sac d’épicerie et une espèce de valise de voyage sur roulettes qui était remplie d’articles qu’elle venait d’acheter.

La dame a alors gentiment demandé à une cliente qui passait devant elle si elle pouvait lui rendre service en la reconduisant jusqu’à sa maison, mais celle-ci s’est contentée de lui lancer un « non » glacial. La dame a alors répété sa demande à une seconde cliente et celle-ci l’a ignorée.

Comme j’avais eu le temps de repérer mes clés en assistant à la scène, je me suis avancé vers la dame et je lui ai demandé où elle souhaitait aller. 

Puis, même si c’était en direction complètement opposée de ma trajectoire, je me suis dit que ça ne serait certainement pas un petit détour de 5 ou 10 minutes qui m’empêcherait de continuer à passer une bonne journée.

Et puis hop, comme ce jour-là il faisait une chaleur suffocante, j’aurais certainement passé une mauvaise fin de journée en imaginant cette pauvre dame marcher sur une distance de plusieurs kilomètres avec ses gros sacs.

« Vous avez qu’à venir avec moi madame », que je lui ai lancée pour ensuite ressentir une certaine satisfaction en constatant qu’elle semblait à la fois soulagée et réjouie par cette proposition.

La dame m’a alors raconté que la veille, elle avait fait du vélo avec son fils et qu’elle s’était réveillée avec les jambes en compote.

Puis, alors que nous traversions le royaume de mon enfance, Naudville, la dame m’a expliqué qu’elle avait un ami qui ne vivait pas très loin d’ici: « Il a un cancer depuis un an et il ne peut pas manger de nourriture solide, mais il m’a dit que des fois, il faisait mettre un peu de bière dans son soluté ».

Ça n’a peut-être pas paru, mais en vérité, j’étais vraiment impressionné par cette info.

« Mais est-ce qu’il a des chances de guérir ou bien... », que j’ai demandé en craignant d’être trop indiscret, chose à laquelle la dame m’a calmement répondu: « Non, mais il semble plutôt bien prendre ça ».

Puis, alors que je m’apprêtais à emprunter la rue Price pour me rendre jusqu’à notre destination, la dame m’a conseillé de passer par le dépanneur Sainte-Anne. « Ah! Pas de problème madame! J’ai toujours le réflexe de passer par là, car mon père vit sur la rue Price », que j’ai lancé.

La dame m’a demandé quel âge avait mon père et ensuite, elle m’a dit que son père était mort d’un arrêt cardiaque à l’âge de 83 ans.

Pour être bien franc avec vous, je suis passé à deux doigts de lui dire que c’était somme toute une belle mort, car si nous pouvions choisir notre façon de mourir, ce serait l’option que je choisirais et idéalement, le plus tard possible. Mais après avoir pensé pendant quelques secondes à ma liste des pour et des contre quant au fait de « mourir du coeur », je me suis dit intérieurement qu’il serait probablement plus approprié de ne pas lui en faire part.

La dame m’a chaleureusement remercié lorsque je l’ai laissé devant le bloc où elle vivait et alors que je roulais vers ma demeure, je me suis rendu compte que j’avais ce sourire un peu idiot aux lèvres. Vous savez, ce sourire qui surgit sur nos lèvres quand on a l’impression d’avoir fait un bon coup?

Maintenant, je ne vous raconte surtout pas ça pour vous faire la morale en vous disant que tout le monde devrait rendre service à son prochain, car en toute honnêteté, si j’avais eu une journée de fou, peut-être que j’aurais été un de ces clients qui se serait contenté de lui répondre rapidement « désolé madame, on m’attend quelque part ».

En fait, si je vous raconte ça, c’est que ce jour-là, j’avais une chronique à écrire et quelques minutes avant que la dame me demande de lui rendre service, j’avais fait le souhait de trouver un sujet.

Alors hop, ce n’est pas vraiment moi qui ai rendu service à cette dame, mais c’est elle qui m’a donné un coup de pouce.

Il n’en demeure pas moins que je ne sais toujours pas si ce truc de bière dans le soluté est vrai. Mais bon.