La piège de la file d'attente

CHRONIQUE / C’était un de ces midis où je m’étais rendu compte à la dernière minute qu’il manquait des trucs afin de préparer le dîner. Alors hop, je m’étais dépêché pour aller chercher ce qu’il nous manquait à l’épicerie, et, pour mon plus grand bonheur, la file devant la caisse rapide ne comprenait que deux personnes.

Or, voilà qu’au moment de me placer dans la file, je me rends compte que pendant tout le temps où j’avais parcouru à la vitesse de l’éclair les rangées de l’épicerie, la file de la caisse rapide n’avait même pas avancé d’une miette. 

En fait, en plus ne pas avoir avancé, la file s’était considérablement allongée, faisant en sorte que nous étions sept ou huit personnes à attendre patiemment.

La dame qui semblait avoir pris le monopole de la caisse s’est alors retournée et, après avoir confronté nos regards, elle a décidé de demander à la caissière de lui expliquer en détail le programme de récompense aux clients.

Je me suis alors contenté de fermer doucement les yeux en me disant intérieurement : « Bordel, c’est pas vrai ».

Mais quelques instants plus tard, voilà qu’une caissière arrive à la rescousse, et, après avoir bondi derrière une caisse, elle nous annonce que nous pouvons passer la voir.

La dame juste derrière moi saisit donc immédiatement l’occasion, et, tout en nous adressant un regard du genre « Bien joué pour vous bande d’idiots », voilà qu’elle quitte notre file qui était jusqu’ici solidaire pour aller voir l’autre caissière.

De toute évidence, tout le monde dans la file est en train de se poser les mêmes questions : « Est-ce que je reste dans cette file ou est-ce que je tente ma chance ? Et si c’était un piège ? »

Au même instant, juste pour ajouter un brin de confusion à nos questionnements, voilà que la dame qui se faisait expliquer le programme de récompense aux clients depuis une éternité ramasse ses sacs et quitte enfin la caisse.

La file est enfin en train d’avancer, mais au même moment, un homme arrive et se présente à l’espèce de comptoir où on se fait rembourser les bouteilles vides et tout le tralala. 

Nous, les gens de la file éternelle, on est tous là à le dévisager, et, si nous pouvions parler des yeux, notre regard dirait : « Toi mon pote, tu vas devoir prendre ton mal en patience, parce qu’on est tous ici dans cette file depuis la nuit des temps ».

Or, on a tout faux, parce que la caissière se dirige aussitôt vers lui, et c’est alors qu’il sort de son veston une enveloppe de Loto-Québec. Intérieurement, je me demande : « Bordel, le président des États-Unis se serait pointé à cette caisse, et on ne lui aurait même pas répondu avec autant d’empressement. »

On est donc tous là à regarder cet homme sortir ses milliers de billets et de formulaires, et décidément, avec un peu de chance, on sortira de cette épicerie avant la tombée de la nuit.

À notre gauche, la nouvelle file qui s’était créée quelques minutes auparavant avance à un rythme infernal. Quant à notre petite dame qui avait osé quitter la file éternelle, elle doit être chez elle depuis un bon moment, déjà à s’empiffrer des biscuits au chocolat qu’elle avait achetés.

La file éternelle est plus fragile que jamais, car on sent que l’homme derrière moi va bientôt flancher pour tenter sa chance auprès de la nouvelle file. Puis, après quelques hésitations, le voilà qui fait le grand saut.

Pour ma part, je tente de faire comme si de rien n’était, mais je ne peux pas m’empêcher de suivre sa progression dans la nouvelle file du coin de l’oeil. Et puis, juste pour ajouter à la mauvaise humeur qui a commencé à m’habiter, la nouvelle file avance toujours à un rythme infernal. 

C’est alors que tout va soudainement très vite. Le gars des billets de loto s’en va, puis le type juste devant moi paie ses oranges en moins de deux, et hop, c’est maintenant à mon tour. 

Comme je suis un gentleman, je pique un brin de jasette à la caissière pour lui démontrer que je sais très bien que cette file éternelle, ce n’est pas de sa faute. 

Et puis hop, c’est là que je me rends compte... que j’ai laissé mon porte-monnaie sur mon bureau à la maison.