La métaphore des ampoules

CHRONIQUE / Un soir de l’été dernier, je suis allé me laver les mains à la salle de bains, puis c’est alors que j’ai remarqué que c’était plus sombre que d’habitude. J’ai donc rapidement inspecté les lieux pour me rendre compte qu’une des ampoules du miroir a décidé de déclarer forfait.

Quelques instants plus tard, je suis allé voir dans notre grosse armoire bleue afin de vérifier si nous avions des globes en réserve, mais en vain. Je me suis donc promis d’aller en acheter dans les plus brefs délais, mais bon, l’opération a nécessité plus de temps que prévu.

Le truc, c’est que chaque fois que j’y pensais, ce n’était pas le bon moment. En d’autres mots, ça se produisait uniquement lorsque, le soir venu, je me rendais à la salle de bains et j’ouvrais la lumière pour constater qu’une fois de plus, j’avais oublié la promesse que je me suis faite.

Ç’a donc duré comme ça pendant plusieurs mois, puis un soir, alors que mon amoureuse est passée me voir dans mon bureau, elle m’a fait remarquer que la pièce était très mal éclairée en raison d’un autre globe qui ne fonctionnait plus. Le lendemain, même, Julie arrivait avec une boîte de globes et voilà que l’instant d’après, j’étais debout sur une chaise à tenter de dévisser l’abat-jour dégueulasse de mon bureau afin de remplacer l’ampoule défectueuse.

Quelques heures seulement après avoir accompli cette opération, je me suis rendu à la salle de bain pour me moucher et, à ma grande surprise, voilà que cette fois-ci, il n’y avait tout simplement plus de lumière. Le globe de miroir qui avait survécu à son collègue pendant des mois était parti le rejoindre.

J’ai alors affiché un air triomphant en me rendant jusqu’à la réserve de globes, mais ceux qu’on venait d’acheter n’étaient pas compatibles avec la salle de bains.

Le lendemain, Julie arrivait à nouveau avec des globes, mais ceux-ci allaient être destinés à la salle de bains. On a ensuite tenté de remplacer les ampoules défectueuses pour se rendre compte que ce n’était pas le bon format, puis le jour d’après, voilà que nous retrouvions enfin, après plusieurs mois, un éclairage digne de ce nom pour la salle de bains.

Le soir même, je m’apprêtais à faire la vaisselle lorsqu’en voulant ouvrir la lumière de la cuisine, voilà que je réalisais que l’ampoule était morte.

On l’a donc changée en utilisant celle qui nous restait de la dernière fois, mais le lendemain, c’était l’ampoule de la salle à manger qui décidait de prendre sa retraite.

Maintenant, je ne veux surtout pas nous lancer des fleurs, mais si l’industrie des ampoules électriques s’est portée à merveille au cours des dernières semaines, on peut dire qu’on a quand même joué un petit rôle dans tout ça.

Mais ce qui est le plus dingo-dingo dans cette histoire, c’est que ça m’a fait réaliser que chaque fois que je me décide enfin à remplacer une ampoule dans cette maison, c’est comme si je déclenchais une espèce de séquence qui fait en sorte que toutes les ampoules de la maison s’autodétruisent l’une après l’autre.

Ça va peut-être vous sembler ridicule, mais ç’a considérablement occupé mes pensées pendant plusieurs jours. Comment expliquer une telle synchronisation ?

Jusqu’ici, la seule théorie plausible qui m’est venue en tête, c’est que ma négligence chronique pourrait être à l’origine de cette étrange situation. En d’autres mots, comme il faut que la situation soit rendue extrême pour que je finisse par remédier au problème, je recrée accidentellement sans cesse le même cycle d’usure des ampoules, ce qui fait en sorte que j’ai l’impression que le destin s’acharne soudainement sur moi, alors qu’en fait, il n’y a que mon inaction qui est à blâmer dans tout cela.

Je ne sais pas trop si c’est une métaphore de notre négligence collective quant à la crise climatique depuis quelques décennies, mais bon, faudrait peut-être commencer à changer rapidement les ampoules avant qu’on ne puisse plus voir où on a rangé celles qui fonctionnent encore.