La forteresse de souvenirs

CHRONIQUE / Ce jour-là, on était parti en famille à Saint-François-de-Sales afin d’aller fêter l’anniversaire de mon ami Fastlight Salvail.

Le matin même, nous avions aussi dit à mon parrain et à ma marraine qu’on leur rendrait visite dans la journée, car c’était dimanche de Pâques et mon amoureuse tient beaucoup à cette tradition, car il y a une quinzaine d’années, c’est à cette occasion qu’elle avait rencontré ma famille pour la toute première fois.

Alors hop, en fin d’après-midi, on repartait de Saint-François-de-Sales, mais pour être bien honnête avec vous, on était un peu claqués de notre journée une fois arrivés à Alma. Mais bon, comme mon parrain me fait encore peur après 38 ans, je n’ai pas pris de chance et on s’est dit qu’une petite visite de quelques minutes serait toujours mieux que de briller par notre absence. Et puis, je fais bien des blagues, mais je l’aime beaucoup mon parrain.

Évidemment, ce qui ne devait être qu’une courte visite s’est rapidement transformée en invitation à souper digne de mon parrain, c’est-à-dire: « Martel, fais pas ton imbécile pis déniaise, je t’invite pas à souper, je te dis de souper icitte ».

J’ai donc piqué une bonne jasette avec mon parrain qui m’a raconté des histoires très cool qui lui étaient arrivées à l’époque où il travaillait pour Lucien Bouchard. « T’as pas envie d’écrire un livre là-dessus? », que j’ai demandé. « Joël, je suis à la retraite pis c’est ben correct de même », que mon parrain m’a répondu avec assurance et sérénité.

Puis, quand on s’est installé à la table pour manger, j’ai vu ce petit plat juste devant moi.

« Bordel, c’est la sauce à Charlotte! », que j’ai presque hurlé, les yeux remplis d’eau.

Ma marraine m’a regardé un peu surprise en me confirmant que oui.

Le truc, c’est que ça faisait au moins 20 ans que je n’y avais pas goûté et ainsi, depuis quelques années, j’y pensais chaque fois que je mangeais du steak ou des saucisses en me disant que ma mère n’avait certainement plus la recette. Or, ce que j’ignorais, c’est que cette fameuse recette de sauce s’était propagée dans la famille et depuis tout ce temps, la recette n’était qu’à un coup de téléphone.

Alors on s’est tous régalés de ce festin et quelques minutes plus tard, voilà que ma tante Lise nous appelait via Skype. 

Il y avait quelque chose de rigolo à voir ma marraine et mon parrain qui jasaient tout bonnement avec ma tante en direct de la Floride alors qu’il y a 15 ans à peine, une telle technologie relevait toujours de la science-fiction.

Ma tante Lise a donc pris des nouvelles de tout le monde tout en nous fournissant quelques détails par rapport à son retour au Québec et, alors que je la saluais, c’est là qu’elle m’a fait cette annonce incroyable.

C’est qu’il y a quelques années, j’avais écrit une chronique sur mon oncle Yvon avec qui j’adorais écouter de la musique country pendant qu’il grillait des clopes en tapant du pied. Il avait des valises qui étaient remplies de cassettes 8-pistes et depuis son décès il y a une trentaine d’années, j’ai toujours regretté de ne pas avoir récupéré ces fameuses valises.

Mais une fois de plus, la solution n’était qu’à un coup de téléphone, car il se trouve que depuis tout ce temps, ma tante Lise avait conservé ces fameuses valises et voilà qu’elle me les a offertes.

Alors si vous vous demandez ce que je ferai cet été, je peux vous passer un papier que je passerai certainement quelques soirées à écouter ces cassettes de « western », comme mon oncle Yvon aimait les appeler.

Tout ça pourrait sembler bien banal pour bien des gens, mais ce que ça m’a fait réaliser, c’est à quel point on oublie trop souvent qu’une famille, c’est un peu comme une forteresse qui conserve tous ces petits souvenirs qu’on laisse en cours de route en n’étant pas conscients qu’un jour ou l’autre, l’absence de ceux-ci laisseront de petits vides ici et là dans notre histoire de vie.

Je tâcherai désormais de bien m’en souvenir chaque fois que je prêterai l’oreille à ces cassettes 8-pistes de musique western. Et qui sait, peut-être bien que je me grillerai une clope tout en tapant distraitement du pied en mémoire de mon oncle Yvon.