Joël Martel

La dernière sortie

CHRONIQUE / C’était il y a une dizaine de jours et pourtant, quand j’y repense, j’ai cette curieuse impression de me souvenir d’une autre vie qui me semble déjà si lointaine.

Ce soir-là, ma blonde avait prévu une sortie avec une de ses amies et comme j’allais être en mode monoparental, j’avais convenu avec mon fils que nous irions manger tous les deux au restaurant. Charlot, il capote sur Saint-Hubert et vous devinerez donc qu’il a bondi de joie quand je lui ai annoncé que c’était là qu’on allait.

Quand on a commandé nos trucs, j’ai demandé à Charlot d’aller nous chercher une place et comme il adore être dans la salle à manger du deuxième étage, on s’est installés en haut, à un petit comptoir qui nous offre une vue sur tout le restaurant. « On va être comme les boss de la place », que j’ai lancé avec amusement. Puis, le regard lumineux de Charlot s’est soudainement assombri, après qu’il ait jeté un œil au téléviseur situé juste au-dessus de nous. « Ah… encore le coronavirus ! », qu’il a commenté.

Comme je surveille attentivement ce dossier depuis le début de janvier, en raison de mon travail de rédacteur, j’ai laissé entendre un soupir, puis sans même que j’aie à prononcer un mot, Charlot a pris son cabaret et on s’est installés à une autre table, de façon à ne plus voir la télé.

Maintenant, sans vouloir me donner le rôle du gars qui a tout vu venir, j’avais déjà commencé à me faire à l’idée depuis plusieurs jours qu’étant donné le peu de mesures prises par le gouvernement canadien afin de contrer la propagation du coronavirus, on pouvait éventuellement en venir aux mêmes mesures drastiques adoptées par la ville de Wuhan. Alors que j’étais en train de passer une magnifique soirée en tête-à-tête avec mon beau Charlot, une petite voix intérieure m’a dit de la savourer pleinement. Je ne vous cacherai pas que ç’a fait naître chez moi une certaine mélancolie.

Après ça, on est allés au cinéma, comme on l’a fait des dizaines et des dizaines de fois ensemble et alors qu’on s’adonnait à notre vieux rituel qui consiste à longer le couloir des affiches des films à venir, je me suis demandé en silence : « Est-ce que ces films vont vraiment sortir ? »

Puis, quand nous sommes allés nous installer sur nos sièges, j’ai repensé à cette scène d’un vieux film que j’étais allé voir au cinéma à l’époque où j’étais adolescent. Ça s’appelait Épidémie et je me souviens que, dans ce film, tout commençait à vraiment partir en couille lorsque des chercheurs découvraient que le virus se propageait aussi dans l’air et que là, ils fermaient les salles de cinéma.

Les bandes-annonces criardes et explosives m’ont ensuite aidé à m’enfuir de toutes ces réflexions et j’ai bien aimé le film, même si, en vérité, j’en ai plus profité pour regarder les yeux éblouis de Charlot et son bonheur d’être au cinéma.

Bordel. Si vous saviez. Ce sont des rivières qui débordent de mes yeux, alors que je vous écris ces lignes.

Lorsque le film s’est terminé, on a fait comme d’habitude. On s’est dirigés vers la voiture, alors que Charlot se remémorait tous les meilleurs moments, sauf que cette fois-là, j’avais la voix étranglée. Mon intuition me disait que ce serait peut-être notre dernière sortie du genre avant un bon moment.

Les jours ont passé, et la suite, c’est le genre d’histoire qu’on aimerait raconter à tout le monde, tellement elle est incroyable, mais le hic, c’est que tout le monde la connaît.

Hier soir, comme à tous les soirs de ma vie depuis plusieurs années, j’ai enfilé ma veste et mes bottes pour aller marcher dehors. Alors que je m’apprêtais à ouvrir la porte, Billy le Chien s’est levé du divan et il s’est invité à m’accompagner.

On a fait le grand tour du quartier tous les deux, puis je repensais à tous ces gens qui ne comprennent pas du tout la gravité de la situation actuelle et qui préfèrent se réconforter dans le déni en se répétant comme une prière que « c’est juste une grippe ». Alors hop, je me suis souvenu de ce qui se passe en Espagne et en Italie.

Peut-être qu’ils nous laisseront encore promener nos chiens quand ça merdera solide.