Joël Martel

La bêtise

CHRONIQUE / Ça peut sembler être une blague, mais il m’arrive parfois de me demander si toute cette histoire de confinement et de distanciation sociale n’est pas un délire sorti tout droit de mon imagination.

L’autre fois par exemple, j’ai dû aller chercher un truc au dépanneur et alors que je venais de payer et que je m’apprêtais à sortir, j’ai vu ce gars à l’extérieur qui se dirigeait vers l’entrée du commerce. Maintenant, ça va peut-être vous sembler ésotérique, mais juste en croisant le regard de ce gars, j’étais convaincu qu’il n’en avait rien à cirer des mesures. Je n’arrive pas à trouver les mots exacts pour vous décrire cela, mais il y a clairement un truc qu’on peut déceler dans les yeux de ces individus qui sont au-dessus de tout ça. Comme un truc glacial.

Le gars est entré dans le commerce et, évidemment, il a complètement ignoré les consignes à l’accueil demandant aux clients de bien se laver les mains, puis alors que l’employé derrière la caisse tentait visiblement de rassembler son courage pour ramener l’homme à l’ordre, ce dernier lui a lancé un regard qui en disait long : « Demande-moi de me laver les mains pour voir ».

Alors que j’étais sur le chemin du retour à la maison, j’ai croisé une bande de gamins en vélo qui jouaient ensemble. Pour dire vrai, j’ai presque trouvé ça ironiquement savoureux. Il aura donc fallu qu’on adopte des mesures interdisant aux enfants de côtoyer d’autres enfants pour que ceux-ci délaissent leurs consoles pour aller jouer ensemble dans les rues.

À deux coins de rue plus loin, il y avait quelques couples de marcheurs qui discutaient ensemble en rigolant et en se faisant pratiquement des accolades.

Je vous le dis, ça semblait tellement être une journée normale qu’aussitôt arrivé à la maison, je me suis empressé d’aller voir sur les sites de nouvelles si le gouvernement ne venait pas d’annoncer la fin des mesures de confinement et de distanciation sociale. Mais non.

Billy se sent bien seul

Le pauvre Billy le chien ne pige absolument rien dans toutes ces histoires de distanciation sociale et j’imagine qu’il doit vraiment se demander pourquoi il ne peut plus aller voir ses amis du quartier. Il y a quelques semaines à peine, chaque fois que nous partions nous promener ensemble, Billy en profitait pour aller faire un coucou à Mia, Stella ou Falco, et puis hop, du jour au lendemain, tout ça a pris fin.

D’ailleurs, ça s’est fait plutôt bizarrement. Dans les premiers jours du confinement, les propriétaires de chien du quartier gardaient leurs distances, mais bon, on laissait quand même nos chiens se dire « salut ». Et puis un matin, Julie m’a dit qu’elle avait parlé avec la proprio de Stella et qu’elles avaient décidé d’un commun accord qu’il vaudrait mieux séparer aussi nos chiens. Pour ma part, j’étais de cet avis depuis le jour un, mais ç’a curieusement rendu les choses encore plus concrètes de réaliser que je n’étais pas le seul à penser ainsi.

Au cours des jours qui ont suivi, l’adaptation a été plutôt bizarre. Chaque fois que nous passions devant la maison de Mia, elle était là à l’extérieur, à nous faire des « ouh-ouh-ouh, pourquoi vous ne venez plus me voir ? » et pour vous dire vrai, c’est à vous déchirer le coeur. Encore hier soir, elle m’a refait le coup, tandis que Billy bondissait en me suppliant d’aller lui faire un coucou.

Et puis juste pour ajouter au malheur de Billy, toujours hier, le pauvre pensait pouvoir profiter d’une évasion afin d’aller rendre visite à son meilleur ami Falco, mais il n’était pas chez lui.

En tout cas, je peux vous assurer que s’il existait un truc qui nous permettrait de traduire nos pensées en langage canin, je m’en serais procuré un pour expliquer au pauvre Billy que ce n’est pas pour le punir qu’on l’empêche de visiter ses amis. J’imagine qu’il finirait par comprendre. Et puis après ça, j’essaierais pour voir si ça fonctionnerait avec les gens qui s’obstinent à ignorer les mesures. À bien y penser, peut-être que ce truc glacial que je vois dans leur regard, ce n’est que de la bêtise.