Deux types étranges

CHRONIQUE / C’était l’automne dernier et ce soir-là, comme nous présentions un concert à Jonquière, notre agent de spectacles avait décidé de nous louer une chambre dans un motel.

Vous le devinerez, les soirées qui suivent un concert de rock finissent souvent très tard et c’est peut-être ce qui explique pourquoi à 3 h du matin, j’étais installé à l’extérieur de ma chambre, à griller joyeusement des clopes.

Mais alors que je commençais à penser qu’il serait peut-être temps d’aller faire dodo, voilà qu’une voiture est arrivée à toute vitesse dans le stationnement pour se garer dans l’espace juste à côté de celui qui était attribué à ma chambre.

Deux types en sont sortis et ils avaient littéralement les yeux sortis de la tête.

Je les ai regardés du coin de l’œil tout en continuant à griller ma clope, mais les deux autres musiciens qui terminaient la soirée en ma compagnie les ont salués.

Le moteur de la voiture tournait toujours et les deux gars, visiblement « excités », ont commencé à nous raconter qu’ils arrivaient de présenter un concert et que le promoteur de l’événement leur avait loué une chambre.

« Chouette, qu’on a tous répondu en chœur. Nous aussi, on était en concert ce soir. » Puis, on leur a demandé à quel endroit avait eu lieu leur spectacle. Les gars ont alors bredouillé quelques noms, puis ils ont fini par déclarer qu’en fait, il s’agissait d’un concert privé.

L’un des deux gars nous a ensuite dit qu’ils étaient de Rimouski tout en précisant que son ami n’avait pas dormi depuis quelque chose comme 40 heures.

« Ça aide à comprendre le pourquoi des yeux sortis de la tête », que j’ai pensé silencieusement.

Le gars qui n’avait pas dormi est ensuite rentré dans la chambre alors que son ami nous a demandé : « Hey ! Vous autres, vous faites-tu de la patente ? »

Comme je n’avais aucune idée de quoi le gars me parlait, j’ai répondu que j’imaginais que non, puis j’ai rapidement compris qu’il faisait allusion à la cocaïne. Mon imagination ne m’avait donc pas trahi.

On a ensuite fait semblant de discuter (dans le sens que ça semblait être une discussion, mais en fait, le gars nous posait des questions sans même attendre nos réponses) quelques minutes, puis le gars qui n’avait pas dormi est ressorti de la chambre avec un sac de voyage qu’il n’avait pas avec lui en sortant de la voiture.

Et puis hop, les deux gars nous ont souhaité une bonne fin de soirée et ils sont repartis.

Le lendemain, je repensais à cette drôle de rencontre et même si je retournais l’histoire dans tous les sens, j’arrivais toujours à la même conclusion : ces deux gars avaient procédé à une espèce de transaction de drogue.

Parmi les autres théories que j’avais envisagées, il y avait aussi celle des gars en cavale qui fuient la police. Mais sur ce coup-là, j’ai l’impression que mon imagination, à défaut de m’avoir trahi, avait peut-être un peu trop donné dans l’extrapolation.

Il reste que depuis cet automne, chaque fois que je tombe sur un article comme quoi des criminels sont recherchés par la police, je ne peux plus m’empêcher d’y jeter un coup d’œil, littéralement excité à l’idée que je reconnaisse mes deux drôles d’oiseaux de l’automne dernier.

Je vous raconte ça et je réalise que c’est plutôt con, à bien y repenser. Qui sait, peut-être que ces deux gars venaient vraiment de présenter un concert et qu’ils étaient seulement passés chercher un sac oublié dans leur chambre avant de reprendre la route au cœur de la nuit ?

Mais pour vous dire vrai, si telle est la vérité, je préfère tout simplement ne pas la connaître, car il y a quand même quelque chose de chouette à vivre avec ces petits films qui s’inventent dans notre tête. Grâce à ces deux gars, je me sens maintenant investi chaque fois que je vois passer un avis de recherche, car ça s’imbrique parfaitement dans mon « histoire ».

En tout cas, j’ose croire que depuis le temps, le gars qui n’avait pas dormi a sûrement fini par dormir.