Dans la peau d’androïdes

CHRONIQUE / J’ai une expérience à vous proposer et ça concerne l’intelligence artificielle.

Ici, je ne voudrais surtout pas décevoir personne, mais non, je ne vous proposerai pas un truc surréaliste qui consiste à rendre visite à un milliardaire qui a tout investi dans l’intelligence artificielle et qui vous fera visiter ses laboratoires. En fait, cette expérience vous semblera peut-être décevante au premier abord, mais croyez-moi, ça en vaut vraiment la peine.

Alors maintenant que je vous ai bien préparé mentalement à vous dire « Bordel, il nous a fait languir juste pour ça ? », laissez-moi vous inviter à jouer à un jeu vidéo intitulé Detroit : Being Human.

Oui oui, c’est ça mon expérience, un jeu vidéo, mais vraiment pas n’importe lequel.

Tout d’abord, si vous êtes de ceux et celles qui ont hurlé de plaisir en vous prêtant à la récente expérimentation de Netflix, le fameux Black Mirror : Bandersnatch, un film interactif où le spectateur est appelé à faire des choix afin d’influencer le cours du récit, vous ne serez pas trop en terrain inconnu avec Detroit, car même s’il s’agit avant tout d’un jeu vidéo, c’est aussi par extension un très long-métrage.

Grosso modo, Detroit vous propose de vivre le parcours initiatique de trois androïdes à la veille d’un éventuel soulèvement de l’intelligence artificielle, en l’an 2038. Dans ce futur proposé par le réalisateur David Cage, le génie derrière les excellents Heavy Rain et Beyond : Two Souls, Detroit est désormais une ville où les androïdes font partie du quotidien des humains, tout en étant à leur service. Or, depuis quelque temps, voilà qu’on constate qu’une défaillance commence à lentement se propager chez certains androïdes, qui développent ce qui ressemble en toutes lettres à des émotions humaines.

J’en conviens, ce n’est pas le premier récit du genre à émettre une telle hypothèse – petite pensée ici pour l’étrange film Heartbeeps, qui mettait en vedette Andy Kaufman –, mais la raison pour laquelle Detroit frappe là où aucun autre récit n’y était encore arrivé jusqu’ici, c’est dans son articulation.

Comme vous incarnez à tour de rôle les trois personnages principaux qui sont des androïdes, vous devenez en quelque sorte leur conscience. Mais étant donné qu’un robot est programmé afin de suivre des instructions très précises, vous vous retrouverez rapidement confrontés à des situations où en temps normal, vous interviendriez sans hésiter. Or, votre « code » fera tout en son possible pour vous empêcher.

La suite, je vais vous laisser le plaisir de la découvrir, mais au cours de la dizaine d’heures que dure ce périple, le récit vous placera dans de nombreuses situations où votre conception de notre rapport en tant qu’humains avec l’intelligence artificielle risquera d’être particulièrement chamboulée.

Sinon, s’il y a un autre aspect de Detroit qui m’a vraiment fasciné, c’est qu’à la fin de chaque scène, nous pouvons connaître les décisions qui ont été prises par les autres joueurs, et c’est plutôt troublant de constater que lors des dilemmes moraux les plus déchirants, la communauté de joueurs est presque parfaitement divisée.

Évidemment, on ne parle pas ici des résultats d’une élection, mais de toute évidence, le jour où l’intelligence artificielle deviendra un enjeu majeur, gageons qu’on aura de la matière pour en débattre très longtemps.

Et vous, laisseriez-vous un robot s’occuper de vos enfants pendant vous n’êtes pas à la maison ? Et accepteriez-vous de subir une chirurgie par un robot ? Tomberiez-vous en amour avec une intelligence artificielle ?

Je sais, ça peut encore sembler absurde comme questionnements, mais ceux-ci ont déjà commencé à s’immiscer dans nos vies. On n’a qu’à penser aux voitures intelligentes qui peuvent effectuer des trajets sans la moindre intervention humaine et dont on risque de se méfier encore longtemps, et ce, même si elles sont statistiquement de meilleures conductrices que nous.

Et qui sait, peut-être que le jour où la planète sera inhabitable, ce seront les androïdes que nous aurons créés à notre image qui fouleront le sol à notre place ?