Banni dans 46 pays, mais pas à Naudville

CHRONIQUE / Chaque fois qu’on entrait dans le dépanneur, c’était comme si la pochette voulait qu’on sache qu’elle nous voyait. Même quand on était à l’autre bout du dépanneur et que le présentoir de films à louer était hors de notre champ de vision, on la voyait encore en train de nous regarder.

Il faut savoir qu’en matière de pochette de film, je ne pense pas qu’on soit parvenu par la suite à faire plus glauque que ça. Grosso modo, on y voyait la tronche d’un type au visage barbouillé de sang qui avait les yeux bandés. Sur sa tête, il y avait cette espèce de casque de chaise électrique. C’était sans compter cette mention à l’attention des spectateurs en grosses lettres majuscules noires sur fond jaune qui vous prévenait que ce film avait été « banni dans 46 pays ». Et enfin, comment oublier son titre à vous glacer le sang : Face à la mort ?

Pour vous dire vrai, plus on passait souvent devant cette pochette, plus elle nous foutait la trouille.

Et puis, un jour, la rumeur avait commencé à se propager dans le quartier comme quoi un des gamins de Naudville était parvenu à le louer, même si sur la pochette, il était clairement indiqué que ce film était « strictement interdit aux moins de 18 ans ».

On a bien dû attendre deux ou trois semaines avant de finalement se décider à faire le grand saut. C’était à l’époque où il fallait retirer un petit jeton attaché avec du Velcro à la pochette du film qu’on souhaitait louer et dans mon souvenir, cette fois-là, le moment où le velcro du jeton s’était détaché de la pochette m’avait semblé durer une éternité.

Je vous mentirais si je vous disais que nous avons tous été traumatisés à la suite du visionnement, mais bon, le résultat était quand même à la hauteur des trucs les plus horribles que nous avions osé imaginer. Ici, je pense notamment au segment à propos du condamné à mort qu’on filmait jusqu’à sa toute dernière seconde sur la chaise électrique.

Ça aura pris plusieurs années avant que je découvre qu’en fait, la plupart des « vraies images » présentées dans le film étaient le fruit de trucages cinématographiques très classiques.

À titre d’exemple, ce type sur la chaise électrique, c’était un comédien, et la scène avait été entièrement tournée dans un appartement.

J’avais commencé à sérieusement douter de l’authenticité de ces images le jour où mon ami Simon-Pierre nous avait présenté des cassettes qu’il avait commandées aux États-Unis. Ça s’appelait Banned from TV et là, il n’y avait aucun doute à se faire quant à la nature de ces images, qui, comme le titre le précisait si bien, avaient été bannies des ondes de la télé. Ici, je vous épargne les détails du genre de trucs qu’on pouvait y voir, mais je peux quand même vous dire que je sais à quoi ça peut ressembler une pauvre dame qui n’avait pas entendu un train arriver alors qu’elle avait décidé de traverser un chemin de fer.

Maintenant, si ça peut vous rassurer, non seulement ces images n’ont pas fait de moi un psychopathe, mais vingt ans plus tard, je dois vous avouer que je n’aurais plus la force, et surtout pas l’enthousiasme, de me taper à nouveau de telles images.

Malheureusement, il y a actuellement des dizaines de milliers de gens pour qui une telle activité constitue leur lot quotidien. Vous savez, quand on signale une vidéo sur les réseaux sociaux parce qu’on juge que celle-ci n’a pas sa place dans l’espace public ? Eh ben ! Il y a des gens pour qui c’est le boulot de regarder ces vidéos afin d’approuver ou non votre demande. À côté des trucs horribles que ces gens voient chaque jour au travail, regarder Face à la mort, ça revient à regarder Deux filles le matin.

Il y a d’ailleurs un papier très intéressant au sujet du travail de ces modérateurs sur le site The Verge. Croyez-moi, ce n’est vraiment pas un boulot de rêve. Ça s’appelle The secret lives of Facebook moderators in America, si jamais ça vous intéresse.

En tout cas, j’espère pour eux que leurs journées de travail ne leur semblent pas aussi longues que cette fois où on avait enfin trouvé le courage d’arracher ce jeton de location de la pochette de Face à la mort. Au moins, nous, on n’était pas obligés de le faire.