Adieu Madame Lulu

CHRONIQUE / Dimanche soir, je suis allé dire un dernier adieu à mon amie Madame Lulu.

Quelques jours auparavant, son petit-fils David, qui est devenu un bon ami justement en raison de Madame Lulu, m’écrivait pour m’informer que suite à une vilaine chute, elle avait dû être hospitalisée et qu’on craignait que ses heures soient comptées.

Le soir où j’avais appris la mauvaise nouvelle, nous étions allés au salon funéraire pour Madame Pauline. Depuis plusieurs mois, Madame Pauline luttait contre la maladie et comme il s’agissait d’une des meilleures amies de mon amoureuse, son départ nous avait tous déjà affectés et là, voilà qu’une autre de nos anciennes voisines allaient bientôt nous quitter dans la même semaine.

C’est con comme ça des fois la vie. Vous pouvez passer tellement d’années sans côtoyer la mort que vous en venez presque à l’oublier, puis hop, comme un gamin qui reçoit un rappel pour ses vaccins, on vous balance tout ça d’un seul coup.

Maintenant, ça me fait un peu bizarre de vous dire ça, mais en revenant du salon funéraire, j’étais habité par un sentiment pratiquement identique à celui que je ressentais chaque fois que je revenais d’une visite chez Madame Lulu.

Tout d’abord, j’avais vu Madame Lulu et j’avais discuté avec elle. Et là, ce n’est pas ce que vous vous imaginez. J’étais pas là à parler seul devant son cercueil comme on voit dans les films. En fait, quand je vous dis que j’ai parlé avec elle, c’est en discutant avec ceux et celles qui avaient fait partie de sa vie.

Elle était là, dans les mots de ses enfants et de ses petits-enfants, dans leurs tournures de phrases et surtout, dans leurs éclats de rire.

Parce que pour moi, Madame Lulu, c’était justement ces éclats de rire qui surgissaient souvent quand on ne s’en attendait pas. Et puis hop, en partant du salon, je savais qu’elle serait encore là quand son fils Roch viendrait nous rendre visite à la maison ou la prochaine fois que je boirais une bière avec David.

Je ne vous cacherai pas que le départ de Madame Lulu a fait naître en moi une certaine tristesse, mais en même temps, il y a cette petite voix en moi qui me répète sans cesse qu’elle était prête. Certes, elle avait un âge avancé, mais au-delà des mathématiques, je croyais de plus en plus comprendre dans ses propos qu’elle avait eu de la vie tout ce qu’elle avait souhaité d’elle et qu’elle était en paix avec cela.

D’ailleurs, mes dernières discussions avec elle m’avaient grandement aidé à me réconcilier avec le décès de ma grand-maman Jeanne-d’Arc.

Pour la petite histoire, j’aimais bien aller la visiter et on parlait d’un tas de trucs. Elle me filait toujours 20 dollars pour que je puisse aller m’acheter un nouveau disque de musique, mais je vous assure que je n’allais pas la voir juste pour ça.

Puis, un jour, elle m’a lancé ça comme on annonce à quelqu’un qu’on est en train de choisir une date pour son prochain voyage à Cayo Coco : « Je pense que je suis sur le bord de partir et entre toi et moi, ça ferait mon affaire. Je suis pas malheureuse, mais j’ai fait tout ce que j’avais à faire et là, ça tomberait quand même bien. »

À peine deux semaines plus tard, elle mourait et ça avait été la première fois que je m’étais senti en paix avec le départ d’une personne que j’aimais. Mais ironiquement, cette paix avait fini par faire naître en moi une espèce de sentiment de culpabilité de ne pas avoir été assez affecté.

J’en avais glissé un mot une fois à Madame Lulu et elle avait explosé de rire : « Ben voyons, hey qu’il est drôle lui ! Tu vas lui faire regretter de t’avoir fait le cadeau d’être content pour elle. »

Ce matin, j’étais devant la maison avec Billy le chien et juste devant nous, il y avait l’ancienne maison de Madame Lulu. Cédrick et Annabelle attendent bientôt un deuxième enfant. Ça sera un garçon cette fois-ci.

Qui sait, peut-être qu’un jour ce petit bonhomme se souviendra de Monsieur Joël, ce vieil homme joyeusement bizarre qui restait de l’autre côté de la rue ?