À un doigt de votre 15 minutes de honte

CHRONIQUE / Il y a plus de 50 ans de cela, en mars 1968, l’artiste Andy Warhol déclarait qu’à l’avenir, tout le monde aurait droit à son 15 minutes de célébrité.

Évidemment, la citation a grandement marqué les esprits, s’inscrivant même parmi ces phrases intemporelles que plusieurs lancent sans en connaître la source. On ne compte plus les recherches, les analyses ou les exemples appuyant le fait qu’effectivement, Warhol avait vu juste.

Ce que Warhol n’avait peut-être pas anticipé, toutefois, c’était qu’un jour, la célébrité perdrait de sa rareté à un tel point qu’on ne saurait plus quoi en faire.

Ici, j’écrirai probablement ce que des dizaines et des dizaines d’autres personnes ont écrit avant moi dans les dernières années, voire dans les derniers jours, mais grosso modo, grâce à l’avènement des réseaux sociaux, tout le monde est désormais à une décision de pouvoir goûter à la célébrité.

D’ailleurs, j’aurais pu employer les expressions «à un clic» ou «à un doigt» dans la dernière phrase, mais je crois qu’il est important ici de mettre l’accent sur le fait que nous sommes avant tout «à une décision» de devoir vivre avec les conséquences de ce que nous publions en ligne, et ce, que ces conséquences nous soient favorables ou non.

Alors hop, maintenant que tout le monde peut s’afficher sur Instagram, Facebook ou TikTok, tant qu’à y être, il n’en tient désormais plus qu’à vous de prendre la décision à savoir si vous serez ou non une célébrité.

La célébrité ne dépend plus d’un imprésario, qui, avec un peu de chance, pourrait vous remarquer et vous ouvrir grandes les portes. Aujourd’hui, c’est vous qui voyez si ça vous branche.

Je pourrais évidemment vous dire : « Vous n’avez qu’à faire un truc dingue si vous souhaitez devenir célèbre. » Mais, à bien y penser, on fait tous souvent des trucs un peu dingues dans la vie. En fait, ce qui risque de vous propulser dans la grande aventure de la célébrité ne repose plus sur ce que vous êtes en mesure de faire, mais sur ce que vous êtes en mesure de donner aux autres. Un peu comme une offrande. Tu veux être connu ? Va falloir que tu nous montres à quel point tu peux être crétin. Ou va falloir que tu fasses tel truc dégueulasse. Ou que tu nous « donnes » ta famille, tes amis et ton chien, en nous partageant ton quotidien.

Mais ça, ce n’est qu’une option, bien entendu. Je ne suis vraiment pas en train de vous dire que plus personne n’est célèbre parce qu’il a du talent.

Parce que oui, même si le scénario de l’imprésario relève désormais du conte de fées, vous pouvez encore accéder à la célébrité parce que vous avez du talent.

Une fois de plus, ça peut être grâce au Web, mais au lieu de vous filmer en train de bouffer des pots complets de mayonnaise, vous vous filmez en train de chanter votre dernière chanson, et voilà que les gens vous remarquent et tombent en amour avec vous. Ça peut même être aussi à La Voix, parce que oui, les candidats ont souvent du talent.

Vous pouvez aussi devenir célèbre parce que vous êtes un sacré comédien et que vous jouez le chef de la police dans la série la plus regardée à la télé. Vous pouvez aussi devenir célèbre pour les idées que vous défendez. Bref, j’imagine qu’on se comprend.

Or, comme le disait récemment Yan Thériault dans une ses vidéos – allez découvrir ce qu’il fait sur le Web, c’est vraiment intéressant et divertissant –, la fameuse prophétie de Warhol semble avoir évolué et de nos jours, ce n’est plus un 15 minutes de célébrité qui nous attend tous, mais bien un 15 minutes de honte.

Et puis, c’est logique quand on y pense. Il y a quand même un prix à payer pour toute cette célébrité sur demande.

Alors, un jour, ça peut être un 8$ de taxi qui vous entraîne dans un lynchage médiatique, une faillite embarrassante, une déclaration maladroite sur les réseaux sociaux ou un gag qui a mal passé, mais comme le disait Félix Leclerc, dix ans avant la citation de Warhol : « Le plaisir de l’un, c’est de voir l’autre se casser le cou. »

Et de le repartager.