Joël Martel

«T’es fou ou quoi?»

CHRONIQUE / Ça faisait quelques semaines que je connaissais Pierre-David, et chaque jour, il surgissait à la maison pour m’amener me promener avec lui en voiture. Souvent, on se stationnait à des endroits tranquilles comme l’ancienne source d’eau proche de l’usine Price, ou sinon, on glandait des heures dans le stationnement du Cégep d’Alma en écoutant des cassettes copiées.

Et puis hop, voilà qu’un jour, Pierre-David m’avait conduit jusqu’à sa maison à Métabetchouan.

Ses parents possédaient une ferme, et Pierre-David m’avait annoncé : « Martel, aujourd’hui, j’vas te faire conduire des tracteurs. »

Peut-être est-ce en raison du tabac de course que nous avions fumé, mais je dois vous avouer que je n’ai aucun souvenir de moi qui ai conduit un tracteur ce jour-là. Or il y a un truc qui m’a marqué à vie.

Ça devait faire une trentaine de minutes qu’on se baladait dans les champs sur un VTT quand soudainement, Pierre-David a arrêté son véhicule pour me faire signe de ne plus faire de bruit.

L’instant d’après, Pierre-David sortait sa carabine, et puis boum, la tête d’une petite marmotte qui se tenait debout sur un piquet de clôture a littéralement éclaté devant mes yeux. C’était comme dans les dessins animés quand les yeux du coyote lui sortent de la tête, sauf que là, c’était pas marrant du tout.

Maintenant, peut-être que c’est moi qui suis une petite nature, mais je peux vous passer un papier qu’un caméléon aurait été jaloux de voir à quel point je pouvais passer rapidement du rose au blanc.

« Bordel ! T’es fou ou quoi ? », que j’ai lancé en tentant de ne pas dégobiller.

Et puis Pierre-David m’a expliqué qu’il n’avait pas le choix de chasser ces satanées marmottes qui saccageaient les champs.

Si je vous raconte ça, c’est que ce jour-là, ça avait été la première fois que j’avais été directement témoin d’une mort par arme à feu. Jusque-là, j’avais déjà entendu des détonations et vu des gens tirer, mais ça avait toujours été sur des cibles inanimées. 

Là, ça n’avait beau être qu’une vulgaire marmotte, ce truc respirait et me voyait quelques centièmes de seconde avant que sa tête n’éclate devant mon regard horrifié.

En fait, quand j’y repense, ce qui m’avait le plus choqué, c’était que je réalisais alors que les armes, c’est pas comme dans les films.

Certes, ça peut sembler con, mais dans les films, on voit le gars qui affiche toute l’assurance du monde avec son arme dans les mains, et puis, quand il tire, il y a ce gros « boum » viril qui vous chatouille les oreilles, et généralement, on va voir le pauvre type qui a été atteint s’écrouler au sol, et c’est fini. 

Mais dans la vraie vie, le « boum », il n’est pas viril. Il vous glace plutôt le sang. Et au lieu de vous chatouiller les oreilles, c’est un uppercut qu’il vous fait.

Et la victime, elle ne tombe pas gracieusement au ralenti avec une musique d’opéra en arrière-plan. Ce n’est pas un ballet, mais une danse du bacon bien dégoulinante.

Et une fois que c’est fini, ça continue. Il n’y a pas de caméra pour filmer ailleurs ou nous amener vers l’action suivante. 

Et puis, est-ce vraiment utile de le préciser, mais dans une tuerie comme celle qui s’est produite à Parkland, en Floride, cette semaine, ce ne sont pas des personnages secondaires unidimensionnels qui sont tombés sous les balles, mais des jeunes avec des vraies vies, des vraies familles et des vraies rêves.

Or, les tueries se multiplient à un point tel du côté des Américains que désormais, on n’a même plus le temps de toutes leur accorder une couverture médiatique.

Toutes ces vies fauchées se résument à un total comparable à celui d’un score de jeu vidéo, et puis, si on n’a pas battu un des scores précédents, on se contentera de vous en parler dans un entrefilet.

Il y a 20 ans, la planète avait pratiquement arrêté de tourner au lendemain de la tuerie de Columbine. Aujourd’hui, alors que 17 personnes ont perdu la vie en Floride, on soupire en ajoutant un X de plus dans la colonne, et nous prenons bien le soin de laisser un espace vide, car nous savons tous qu’il y aura d’autres X.

Et c’est bien là malheureusement la seule chose dans tout ça qui ressemble à du cinéma : on continue à produire des suites. 

Chronique

Une histoire de patins

CHRONIQUE / La semaine dernière, je sentais que mon amoureuse semblait habitée par un certain stress.

Et puis, un soir, alors qu’on discutait des trucs à faire lors des prochains jours, Julie m’explique que nous allions devoir trouver des patins pour notre Charlot.

C’était donc ça, le petit stress.

Alors hop, le lendemain, Julie retrouve les « vieux » patins de Charlot, et après les avoir essayés quelques minutes, il nous confirme qu’ils sont trop petits.

Soudainement, je sens que le «stressomètre» est reparti de plus belle.

Comme la sortie scolaire de Charlot est prévue pour le lundi suivant et que nous sommes vendredi, on peut maintenant dire que c’est une question d’heures.

Puis, je vois apparaître un statut Facebook de mon amoureuse qui demande à ses contacts si quelqu’un n’aurait pas une paire de patins à vendre ou à donner.

Et juste un peu plus tard, je surprends mon amoureuse en train de répondre à une petite annonce concernant des patins pour enfant.

Décidément, Julie a décidé de remporter ce combat et elle a sorti l’artillerie lourde de la maman : la détermination.

Dans les heures qui suivent, j’aperçois Julie en train de survoler les circulaires à la recherche d’une vente de patins, mais en vain.

Pendant ce temps, le «stressomètre» poursuit son ascension.

C’est alors que votre humble serviteur décide de lancer au hasard : « On pourrait aller voir au marché aux puces ».

L’instant d’après, je ressens fort probablement la même chose qu’Albert Einstein a ressentie lorsqu’il a présenté pour la première fois sa célèbre formule devant un collègue.

Oui oui, mon idée relevait visiblement du pur génie.

Alors, on part en famille au marché aux puces, et comme dans un film, il y a cette paire de patins à l’entrée du magasin sur une petite tablette sur laquelle est inscrit : « À donner ».

On les fait donc essayer à Charlot, et notre petit bonhomme est définitif : ce sont ces patins-là qu’il veut, et ils lui font à merveille.

On rentre alors quand même dans le marché aux puces pour lui faire essayer les autres modèles, mais décidément, la seule paire qui convient à ses pieds est celle qui était à donner.

Puis, comme la sortie scolaire est prévue pour le lendemain, on décide donc d’aller voir à la patinoire de l’O.B.L. (stade Saint-Sacrement) si Charlot sera à l’aise avec ses « nouveaux » patins, et quelques minutes plus tard, on voit bien à son allure triomphante que la partie est gagnée.

Moi, je suis là à l’observer, complètement ébloui, parce que voyez-vous, le patinage, c’est tout en haut de la liste des trucs que je ne suis jamais arrivé à faire.

Et puis, c’est une bonne chose que Julie et Charlot me fassent vivre ça, car jusqu’ici, l’atmosphère des patinoires m’avait toujours donné la poisse.

D’ailleurs, alors que je regardais Charlot enlever ses patins, tout en nous confiant à quel point il était satisfait de ceux-ci, il y a ce vieux souvenir qui a ressurgi dans ma mémoire.

Je devais avoir environ l’âge que Charlot a actuellement, et c’était justement lors d’une sortie scolaire à la patinoire de l’O.B.L. Il y avait tous ces enfants de mon âge qui filaient gracieusement sur la glace, et moi, j’étais là à ne même pas être capable d’avancer d’un millimètre, et c’est à ce moment qu’une question était apparue dans mon esprit : « Mais bordel, qu’est-ce qui cloche avec moi ? »

Ce que j’ignorais alors, c’est que cette question m’habiterait pour les trente prochaines années au moins.

Puis, Julie m’a sorti de mes rêveries en lui demandant de l’aider à détacher les lacets des patins de Charlot.

Mais alors que nous étions dans la voiture et que nous revenions triomphalement à la maison, voilà que Charlot nous lance comme ça : « Monsieur Patrick, mon prof d’éduc, il est vraiment gentil. Il a dit que les élèves qui n’auraient pas de patins, il leur en prêterait. »

Ici, je vous laisse imaginer le regard que j’ai lancé à Julie, puis le fou rire qui a suivi en pensant à tout ce stress qui avait été généré inutilement pendant la semaine.

Et puis, la fin, vous vous en doutez, c’est que le lundi, la sortie scolaire a été reportée.