Jean-Simon Gagné
Le Soleil
Jean-Simon Gagné
À 77 ans, Joe Biden n’est certainement pas le pépère sénile qu’on voulut dépeindre ses adversaires. Il n’est pas non plus le tribun électrisant qui trouve les mots pour illuminer l’avenir.
À 77 ans, Joe Biden n’est certainement pas le pépère sénile qu’on voulut dépeindre ses adversaires. Il n’est pas non plus le tribun électrisant qui trouve les mots pour illuminer l’avenir.

Joe Biden en mission impossible

CHRONIQUE / Si l’histoire américaine était un film conçu dans un studio d’Hollywood, nous en serions arrivés au moment où le superhéros arrive à la rescousse pour apaiser les esprits et guérir les blessures. Vu les circonstances dramatiques, le public ne serait pas trop exigeant. N’importe quel héros ferait l’affaire. Superman. L’homme-araignée. Capitaine America. Peu importe.

À la rigueur, on se contenterait du «Garçon coloré» [Color Kid], une créature dont l’unique super pouvoir consiste à changer de couleur à volonté. Rouge fluo, bleu piscine ou vert hôpital. Un vrai caméléon. En politique, avouez que ça peut être utile. Et si le «Garçon coloré» n’était pas disponible, on ne refuserait même plus l’aide du «Garçon au bras qui tombe» [Arm Fall Off Boy], un superhéros très bas de gamme qui détache son bras gauche pour l’utiliser comme maillet afin de défendre la veuve et l’orphelin...

Hélas. Les superhéros ne sont jamais là lorsqu’on en a besoin d’eux. Pour sauver son système démocratique et affronter ses crises existentielles, l’Amérique devra (probablement) s’en remettre à Joe Biden. Un gars peut-être très gentil, mais que personne ne risque de confondre avec Abraham Lincoln, Nelson Mandela ou même Tom Cruise dans les films Mission: impossible. Des adversaires l’ont même déjà décrit à la blague comme «superpoliticien». Un superhéros manqué qui, lorsqu’il aperçoit la lumière au bout du tunnel, s’empresse de rallonger le tunnel.

Soyons beaux joueurs. À 77 ans, Joe Biden n’est certainement pas le pépère sénile qu’on voulut dépeindre ses adversaires. Il n’est pas non plus le tribun électrisant qui trouve les mots pour illuminer l’avenir. Le candidat Biden bafouille. Il multiplie les gaffes. Le jour des élections, il a causé un profond malaise en confondant ses deux petites filles. De quoi ajouter aux blagues méchantes qui se moquent de ses trous de mémoire et de ses moments de confusion...

«Joe Biden s’apprête à partir de chez lui pour aller voter, lorsque son directeur de cabinet lui barre la route.

— M. Biden, je remarque que vous portez une chaussure blanche et une chaussure noire. Est-ce vraiment approprié?

— Oui, j’ai remarqué, moi aussi, répond Biden.

— Alors pourquoi ne les avez-vous pas changés, demande le directeur, un peu décontenancé.

Et Joe Biden répond.

— Voyez-vous, j’ai pensé à les changer. Mais dans mon garde-robe, c’était la même chose. Là aussi, il n’y avait qu’une chaussure blanche et une chaussure noire.»

À la fin, peut-être que Joe Biden se révélera le sage dont l’Amérique a besoin. Le grand-papa gâteau qui va réconcilier tout le monde. On peut rêver. En attendant, le pire cauchemar des démocrates vient de se matérialiser. Au mieux, leur victoire aura été remportée à l’arraché, après des jours de suspense. Elle n’aura été obtenue qu’au terme d’un décompte tardif des votes par anticipation, qui ouvre la porte à d’âpres contestations devant les tribunaux. Sans parler des multiples théories du complot...

Quoi qu’il arrive, Biden le candidat mal-élu devra d’abord surmonter un immense déficit de légitimité. Pour ajouter au coefficient de difficulté, les démocrates n’ont pas réussi à reprendre le contrôle du Sénat. Ils ont même perdu des sièges à la Chambre des représentants. De quoi limiter sérieusement la future marge de manœuvre présidentielle...

Depuis deux jours, il faut lire les titres des messages frénétiques que Donald Trump et son entourage expédient à leurs partisans pour réaliser toute l’amertume du camp adverse. On dirait presque des ordres de bataille. «Écrasez la gauche radicale» (Eric Trump). «Arrêtez la fraude électorale» (Donald Trump. «Il faut en finir!» (Donald Trump). «Est-ce que je peux compter sur vous? Contre-attaquez!» (Donald Trump).

Peut-être pas des appels directs à la violence, mais avouez que ça y ressemble un peu…

Le pire, c’est que même si le Joe Biden avait été élu dans des circonstances idéales, la tâche s’annoncerait tout de même titanesque. Les États-Unis traversent l’une des périodes les plus noires de leur histoire. La pandémie de coronavirus a tué plus de 235 000 personnes. Le 5 novembre, le pays a enregistré 121 000 nouvelles infections. Un record.

L’Amérique se déchire. Entre ceux qui veulent multiplier les mesures sanitaires et ceux qui veulent garder l’économie ouverte, quel qu’en soit le prix. Entre ceux qui croient au réchauffement climatique et ceux qui l’associent à un canular. Entre ceux qui font confiance aux statistiques officielles, et ceux qui les traitent comme un outil de propagande ennemie. C’est tout? Non. Ajoutez-y une nouvelle fracture entre ceux qui croiront que Joe Biden est un président légitime, et ceux qui prétendront qu’il a volé les élections.

Les partisans de Joe Biden diront que leur favori est un habitué des situations désespérées. À plusieurs reprises, depuis qu’il a présenté sa candidature à la présidence, Monsieur a été jugé battu, fini, anéanti. L’équivalent politique d’une marmotte aplatie sur le bord de l’autoroute. Le 4 novembre, aux petites heures du matin, tout semblait perdu pour lui. Une fois de plus, Biden a pourtant rebondi, tel un Monsieur Culbuto, ce jouet qui finit toujours par se redresser, après avoir été renversé.

Il n’empêche. Lorsqu’il aura vraiment réalisé ce qui l’attend, Joe Biden imitera peut-être le cri du cœur de Ronald Reagan, à la fin du premier briefing des services secrets sur la situation dans le monde.

— Est-ce que je peux demander un recomptage?

Pour finir sur une note plus souriante, il apparaît tout indiqué de conclure avec le message partagé par l’ancien joueur de football James Harrison, sur son compte Instagram. De quoi calmer certains esprits excités...

«Au cours des derniers mois, j’ai entendu beaucoup de propos désobligeants à propos d’un homme qui est d’abord un gagnant dans l’âme et un travailleur infatigable, presque maniaque. D’ailleurs, c’est précisément ce que ses partisans apprécient le plus chez lui. Oui, Monsieur a été pris en flagrant délit de mensonges. Il lui arrive souvent de tordre la vérité, pour en arriver à ses fins. Reste qu’il a maintes fois prouvé que ses plus virulents critiques avaient tort. Au fond, il semble que beaucoup de gens soient jaloux d’un gars qui semble avoir tout pour lui. La richesse. Le pouvoir. Le succès. Ajoutez à cela qu’il est marié à une top-modèle venue de l’étranger, et il semble que cela donne une autre raison de le détester. Je sais. Vous préféreriez peut-être qu’il se retire, qu’il fasse autre chose, mais vous ne pouvez rien y faire. Peut-être même que vous commencez à croire que les choses vont dégénérer, au cours des prochains jours. Pourtant, que vous l’aimiez ou non, le quart arrière Tom Brady est vraiment en train de réussir son pari avec les Buccaneers de Tampa Bay…»