Le président américain Donald Trump accueillant le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, à son arrivée à la Maison-Blanche. 

Tintin en Trumpmanie

CHRONIQUE / Le capitaine Justin Trudeau à Washington? Pour affronter, euh... pardon, je veux dire, pour rencontrer le président Trump?
Le moins que l'on puisse dire, c'est que l'équipe du Canada ne débordait pas de confiance. Par moment, la foi placée dans les talents diplomatiques du premier ministre ne semblait pas excéder celle des entraineurs de Bambi, à la veille d'un championnat de lutte contre Godzilla. 
Depuis des jours, on aurait juré que la moitié des anciens diplomates canadiens étaient sortis de leur retraite pour conseiller le premier ministre. Même à la veille de leur départ pour la Lune, les astronautes d'Apollo 11 n'ont pas reçu autant de recommandations.
Pour amadouer la bête, Justin Trudeau devait-il parler des enfants? Faire semblant d'avoir oublié les changements climatiques? Balancer les sacro-saintes valeurs canadiennes par-dessus bord? 
Fallait-il réagir si Donald Trump s'énervait? Regarder ailleurs s'il se mouchait dans le traité de libre-échange? Fermer les yeux s'il mettait le feu aux draperies? J'exagère à peine. À quelques jours du voyage, lorsque le bureau du premier ministre a publié un communiqué pour dire qu'il se réjouissait «d'échanger» avec M. Trump, les plus cruels avaient l'impression de lire la lettre naïve du bébé bison qui rêve de rencontrer Buffalo Bill...
Du côté américain, la visite de Justin Trudeau ne risquait pas de passer inaperçue. Ces jours-ci, toutes les rencontres du président Trump avec des leaders étrangers sont scrutées à la loupe. Ça vire à l'obsession.
À la fin janvier, la visite de la première ministre britannique, Theresa May, a ouvert le bal. À trois reprises, le service de presse de la Maison-Blanche a mal orthographié le prénom de la première ministre, en oubliant la lettre «h» de Theresa, dans des communiqués. Malaise du côté des Britanniques. Car Teresa May, sans cette lettre, c'est le nom d'une vedette du cinéma porno!
Il y a quelques jours, des pisse-vinaigre ont même calculé que M. Trump a donné la main au premier ministre japonais, Shinzo Abe, durant 20 secondes. À la fin, le pauvre Abe a levé les yeux au ciel, tel un prévenu à qui l'on vient de retirer les menottes!
Remarquez, l'administration Trump n'a pas le monopole de la gaffe diplomatique. En mars 2009, l'administration Obama avait imaginé une mise en scène pour symboliser le nouveau départ des relations avec la Russie. La secrétaire d'État, Hillary Clinton, s'était rendue à Moscou pour offrir à son homologue russe une boîte surmontée d'un bouton rouge, sur laquelle on devait écrire «reset» (redémarrage). Hélas, une erreur de traduction a tout gâché. Sur le fameux bouton, au lieu d'inscrire en russe le mot redémarrage, les Américains ont plutôt écrit le mot surchargé.
Pour tomber plus à plat, il faut se lancer à l'horizontale, depuis le plongeon de 10 mètres. Et encore...
Mais revenons au face-à-face d'hier, à Washington. À la fin, malgré tout le cinéma des derniers jours, Bambi Trudeau et Godzilla Trump se sont quasiment fait la bise. En public, l'Américain a lu un texte sur l'importance des relations avec le Canada. Pour sa part, le Canadien a utilisé tous ses talents de patineur pour éviter de s'avancer sur une glace trop mince, notamment lorsqu'il parlait d'immigration. Même la durée de leur dernière poignée de main n'a pas éveillé les soupçons!
Soudain, il n'était plus question de politique, de spectacle, de beaux principes, d'égoportraits ou même de droits de l'homme. Soudain, c'est le commerce qui parlait. Et celui-là, il pèse lourd entre le Canada et les États-Unis. Plus de 880 milliards $, l'an dernier.
Pour le reste, Justin Trudeau et Donald Trump deviendront peut-être des amis. Ou peut-être pas. Cela devient secondaire. Le président Nixon traitait Pierre Elliott Trudeau de trou de c... Le président Johnson a déjà saisi le premier ministre Pearson par le collet. On raconte aussi que John F. Kennedy et son épouse Jackie étaient allergiques à l'humour de John Diefenbaker. Du genre : Quelle est la différence entre un oignon et une cornemuse? Réponse : Personne ne pleure en coupant une cornemuse.
Défense de sourire. Après tout, la diplomatie n'est pas seulement l'art de faire durer indéfiniment les carreaux fêlés. C'est aussi l'art d'envoyer quelqu'un chez le diable, d'une manière qui lui donne très envie de faire le voyage.