Si c’est pas Oprah…

Oprah Winfrey est connue comme la reine des talk shows. La papesse du divertissement. La patronne d’un empire de l’empathie, du régime minceur, du médicament miracle et de la pop-psycho. Dimanche soir, il a suffi d’un discours électrisant, prononcé lors du gala des Golden Globes, pour qu’une partie de l’Amérique rêve soudain de la voir présidente. Dès 2020. Une autre preuve de l’incroyable popularité de celle que le monde entier surnomme «Oprah». Mais aussi un symptôme de l’état de délabrement du Parti démocrate…

Oprah Winfrey! ll suffit de prononcer ce nom pour faire apparaître des étincelles dans les yeux des démocrates les plus blasés. Dites Oprah et tout devient possible. Dites Oprah et le vilain farfadet Donald Trump disparaît en fumée. Dites Oprah et le gratin d’Hollywood se met à rêver d’un pays nouveau, avec des rivières de miel, des nuages de barbe à papa et des fontaines de chocolat.

Une chroniqueuse du Washington Post s’est gentiment moquée de cette soudaine Oprahmanie. «[…] Quand Oprah parle, la moisson devient abondante. Les cœurs s’enhardissent, les lapins ouvrent les yeux, les crocus émergent de la terre gelée et une musique lointaine se fait entendre, portée par une douce brise. Bref, le printemps est enfin arrivé.» (1)

Depuis des années, la candidature possible d’Oprah Winfrey à la présidence agitait périodiquement les médias. Les démentis de la vedette n’y changeaient rien. «Je ne serais jamais candidate à une fonction politique, avait-elle répété, au mois d’octobre, lors d’une entrevue à la chaîne CBS. Peu importe. Dimanche soir, après son discours des Golden Globes, la machine à rumeurs s’est emballée à nouveau. Telle une étincelle dans une poudrière.

Aujourd’hui, la possibilité d’un duel au sommet Donald Trump-Oprah Winfrey donne des palpitations aux actionnaires des grands médias. Le show du siècle. L’ultime télé-réalité. L’équivalent du combat légendaire entre George Foreman et Mohamed Ali, mais en version politique. Et le pire, c’est que les élections présidentielles n’auront lieu que dans trois ans…

Votez Bugs Bunny

Pour le Parti démocrate, le bla-bla entourant la candidature d’Oprah Winfrey constitue une aubaine. Une diversion utile, au moment où le Parti traverse sa période la plus sombre depuis les années 20. La défaite de 2016 a fait mal. Cet automne, le Parti affichait encore une dette de plus de 3,5 millions $. Pire, pour chaque dollar qu’il parvient à grappiller, ses adversaires républicains en récoltent deux (2).

En dehors des grandes villes, dans les états du Sud et du Centre, le Parti démocrate ressemble souvent à un mourant placé sous un respirateur artificiel. (3) Sur les 50 postes de gouverneurs d’un état, à peine 15 sont occupés par un démocrate. Signe des temps, les Démocrates ont eu de la difficulté à se dénicher un candidat en vue des élections au poste de gouverneur du Texas, qui auront lieu en novembre 2018. 

Personne ne voulait aller à l’abattoir. Il faut dire que l’état n’a pas élu un gouverneur démocrate depuis 1990. (4)

D’accord. Il y a une lueur au bout du tunnel. Et il ne s’agit pas nécessairement d’un train arrivant en sens inverse. Le 7 novembre, les Démocrates ont fait belle figure lors des élections locales en Virginie. De plus, ils ont réussi à faire élire leur candidat, Doug Jones, au poste de sénateur de l’Alabama. Un exploit jugé aussi improbable que celui d’assembler une boule de neige en enfer.

Doucement. Ne sortez pas le champagne et les confettis trop vite. En Alabama, la campagne du candidat républicain a été torpillée par des soupçons d’agressions sexuelles contre des mineures. Malgré le scandale, le démocrate ne l’a emporté que par une fragile majorité de 21 900 votes. Moins que les 22 000 électeurs qui ont préféré s’abstenir en inscrivant le nom d’un candidat fictif sur leur bulletin de vote. 

Parmi ces candidats, signalons Jésus, l’entraîneur de football Nick Saban, le général sudiste Robert Lee et bien sûr, l’increvable Bugs Bunny. (5)

Oprah à la rescousse

Aux yeux de certains démocrates inquiets, la candidature d’Oprah Winfrey permettrait à leur Parti de prendre un raccourci vers le pouvoir. En évitant les les crises existentielles et les querelles idéologiques. Les plus frileux disent même que cela permettrait d’éviter de soumettre le Parti à un processus digne du supplice de la goutte d’eau!

L’ancienne reine des talk-shows respire l’optimisme. Plus que tout, elle semble en mesure de gagner. Cette semaine, un sondage lui donne 48 % des suffrages, contre 38 % à Donald Trump. (6) Pas étonnant que ses partisans évoquent aussi «l’effet Oprah», son extraordinaire capacité à influencer. Lundi, le lendemain de son discours des Golden Globes, les actions de Weight Watchers, une compagnie qui lui est très associée, ont bondi de 12,5 %. (7)

«Oprah fait vibrer. Oprah donne la chair de poule. C’est son métier, a résumé le chroniqueur Frank Bruni, dans le New York Times. […] En 2020, le [candidat démocrate] devra être inspirant. […] Il devra irradier l’empathie. À la fin, peut-être que la personne choisie ne sera pas Oprah. Mais elle devra être Oprah-esque.» (8)

Reste que l’arrivée d’Oprah ne fait pas l’unanimité. «Je ne doute pas qu’elle soit animée d’une volonté sincère de rendre le monde meilleur, a expliqué David Axelrod, un ancien conseiller présidentiel, surnommé «La hache». Sauf que je ne suis pas sûr qu’elle soit prête à sacrifier son image de marque. Une campagne à la présidence, c’est implacable, envahissant, parfois dégradant. Sans compter que c’est souvent ennuyeux.» (9)

Ironie du sort, l’un des plus grands partisans de l’entrée d’Oprah Winfrey en politique a longtemps été… Donald Trump. Dès 1999, le grand orange rêvait d’en faire sa candidate à la vice-présidence. «Oprah constituera toujours mon premier choix, avait-il expliqué à l’animateur Larry King, sur la chaîne CNN. (…) Elle est populaire. Elle est brillante, C’est une femme formidable.» (10)

Les étoiles se bousculent

Oprah ou pas, la route qui mène à l’investiture démocrate de 2020 s’annonce congestionnée. Au moins une douzaine de candidats pourraient se retrouver sur la ligne de départ. Dans les rangs du Parti, les trois favoris avancent leurs pions. Ils se rendent régulièrement dans l’Iowa et le New Hampshire, les états où débute la saison des primaires, en février 2020.

Mais comme l’âge moyen du trio de tête atteint 73 ans, on peut difficilement parler d’un renouvellement. L’ancien directeur du Parti, Howard Dean, 69 ans, a même souhaité l’émergence d’une nouvelle génération. «Il est temps que ma génération débarrasse le plancher», a-t-il expliqué à des animateurs médusés, sur les ondes de la chaine MSNBC. (11)

Plusieurs candidats outsider jonglent aussi à la présidence. En décembre, l’acteur Dwayne «The Rock» Johnson a déclaré qu’il envisage «sérieusement» de se présenter. George Clooney a titillé le monde du potin en répétant que la présidence «semblait une chose intéressante». Même le milliardaire de Facebook, Mark Zuckerberg, a laissé courir la rumeur voulant qu’il soit candidat. (12)

«Avant, on disait que chaque sénateur voyait un futur président en se regardant dans le miroir, le matin. Maintenant, c’est le cas pour chaque super-riche, pour chaque célébrité, a écrit un collaborateur du Boston Globe. [Avec l’élection de Donald Trump], nous avons franchi une frontière. Je ne suis pas sûr qu’on pourra retourner en arrière.» (13)

Pour l’instant, le meilleur atout des démocrates demeure l’impopularité de Donald Trump lui-même. (14) En effet, malgré la baisse du taux de chômage et la croissance économique, la cote d’amour du président ne dépasse guère 38 %. À l’approche des élections de mi-mandat, qui auront lieu en novembre, plusieurs républicains commencent à s’inquiéter. Traditionnellement, les mid-terms se révèlent désastreux pour le parti du président. Mais avec un président qui multiplie les bourdes, ça s’annonce pire. À la Chambre des représentants, pas moins de 29 élus républicains ont déjà annoncé qu’ils ne se représentaient pas. Charlie Dent, le représentant d’un district de la Pennsylvanie, s’est fait leur porte-parole, en déclarant : «Qui voudrait revivre une année pareille? (15)

Reine ou présidente?

Il n’empêche. Si Oprah Winfrey entretenait encore des doutes de la férocité de la joute politique, elle sait désormais à quoi s’en tenir. Cette semaine, sur les réseaux sociaux, de nombreuses photos la montraient en compagnie du producteur de cinéma Harvey Weinstein, au centre de nombreuses accusations d’agression sexuelles. Il n’en fallait pas plus pour que certains l’accusent d’avoir été au courant des agissements criminels du producteur.

Ce n’est qu’un début. En 2016, environ 80 % de la publicité électorale adoptait un ton franchement négatif. Le scénario se répétera en 2020. Ici, on touche peut-être au talon d’Achille de la papesse du divertissement. Car on ne fait pas 30 années de télé sans laisser derrière soi quelques moments embarrassants. On imagine déjà avec quel bonheur ses adversaires rappelleraint ses entrevues avec des charlatans notoires. (16)

Sans oublier ses longues tirades sur la forme de ses étrons, qu’elle se vantait de contempler religieusement!

«La grande question consiste à se demander pourquoi elle songerait à une campagne présidentielle, écrit un chroniqueur du Washington Post. Cela lui demanderait trois années de dur labeur — et à la fin, si elle gagnait, cela voudrait dire encore quatre années de travail harassant et de responsabilités écrasantes. Après tout, la vie d’une milliardaire des médias est bien plus plaisante que celle d’un président.» (17)

Le mot de la fin appartient à une humoriste, qui soupesait le pour et le contre de la candidature d’Oprah Winfrey. «D’un côté, nous avons déjà Donald Trump comme président. Alors quand on y pense, on ne pourrait pas tomber beaucoup plus bas. Mais d’un autre côté, si Oprah devient la présidente, qui va jouer le rôle d’Oprah?»

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Sources: 

(1) «Oh the Fun if Oprah Really Runs», The Washington Post, 8 janvier 2018.
(2) «Divided Democratic Party Debates Its Future as 2020 Looms», Time Magazine, 21 septembre 2017.
(3) «The Democratic Party is Basically on Life Support in these 10 States», The Washington Post, 6 février 2017.
(4) «A New Low : Texas Democrats don’t have a Candidate for Governor», PBS News Hour, 8 août 2017.
(5) «Bugs Bunny for Senate ? Here are the Top Write-Ins from Alabam’s Special Election», PBS News Hour, 22 décembre 2017.
(6) «Oprah VS The Donald, and the Winner is…» Rasmussen Reports, 10 janvier 2010.
(7) «Oprah 2020 ? Winfrey’s Golden Globes Speech has Fans Dreaming of a Presidential Run», USA Today, 8 janvier 2018.
(8) «Is Oprah the Un-Trump, or the Un-Clinton», The New York Times
(9) «Talk of Oprah Running Presidents Captivates Democrats». The Washington Post, 8 janvier 2018.
(10) «Celebs, Politicos Alike Jump on the Oprah Winfrey Wagon», The Boston Herald, 9 janvier 2019.
(11) «My Generation has to Get the Hell Out of Politics», MSNBC, 28 décembre 2017.
(12) «More Signs Point to Mark Zuckerberg Possibly Running for President in 2020», CNBC News, 15 août 2017.
(13) «Is this a New Path to Oval Office ? Start with a Celebrity», The Boston Globe, 10 janvier 2018.
(14) «Strong Economy Lift Presidents. Trump Seems an Exception», The New York Times, 8 janvier 2018.
(15) «Suburban Anger At Trump Echoes Down the Ballot», The New York Times, 9 novembre 2017.
(16) «Oprah Could Run. Oprah Could Win : Is America Going Insane or Coming To its Sense?» The Washington Post, 8 janvier 2018.
(17) Don’t Underestimate the Possibility of Oprah 2020, The Washington Post, 9 janvier 2018.

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Quelques candidats démocrates possibles

Bernie Sanders

Bernie Sanders, sénateur du Vermont, 76 ans
Il galvanise les militants, en promettant une société plus juste, libérée de la tyrannie de la finance. «Bernie», comme on l’appelle affectueusement, plaît particulièrement aux jeunes. Il semble que l’establishment du Parti soit un peu moins allergique à ce «socialiste», qui s’est fait élire comme «indépendant». Des documents internes du parti le décrivent même comme le meneur. Son âge constitue néanmoins un sujet de discussion récurrent. En 2020, il aura 79 ans. Trop vieux pour la présidence?

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Joe Biden

Joe Biden, ancien vice-président, 75 ans
Son franc-parler constitue à la fois sa principale qualité et son principal défaut. Pendant longtemps, on le surnommait la «machine à gaffe». Ses partisans le décrivent comme le candidat idéal pour ramener l’électorat ouvrier blanc, qui a été séduit par Trump.
Mais son étroite association à l’administration Obama pourrait l’empêcher d’incarner un changement véritable. Comme pour Bernie Sanders, son âge pourrait lui nuire.
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Elizabeth Warren

Elizabeth Warren, sénatrice du Massachusetts, 68 ans
Au fil des ans, elle est devenue la figure de proue de l’aile gauche du Parti démocrate. Et aussi la bête noire de la droite républicaine. En signe de dérision, le président Trump la surnomme «Pocahontas», pour se moquer de ces origines Cherokees, qu’il conteste.
Mme Warren ne s’est pas fait d’amis en répétant que la direction du parti avait fait preuve de favoritisme envers Hillary Clinton, au détriment de Bernie Sanders. Selon Politico, elle aurait amassé plus de
12,8 millions $. Ça ne garantit rien.
Mais c’est plus que n’importe quel autre sénateur, à trois ans de l’échéance électorale.

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Deux autres candidats à surveiller: 
- Kirsten Gillibrand, sénatrice de New York, 51 ans
Elle a connu une très nette hausse de popularité après un échange de messages acrimonieux sur Twitter, avec le président américain.

- Andrew Cuomo, gouverneur de l’état de New York, 60 ans
Son nom circule aussi. Encore une fois. Mais sa réputation de magouilleur politique invétéré pourrait lui nuire, malgré quelques réalisations politiques.