Colonnes de fumée en banlieue de Damas, en 2013, et affiche de l’usine Lafarge de Paris.

Les sombres affaires du groupe Lafarge en Syrie

Durant trois ans, le géant français Lafarge a maintenu en opération une cimenterie en Syrie, malgré la guerre civile. Pour continuer ses activités, l’usine devait être prête à tout. Même à risquer la vie de ses employés. Même à verser des millions de dollars à l’État islamique (EI). Bienvenue dans un monde où les bonnes affaires se confondent facilement avec les crimes de guerre.

Décembre 2011. La Syrie bascule en pleine guerre civile. Dans la ville d’Homs, surnommée le «berceau de la révolution», des tireurs embusqués tirent au hasard sur les civils. On achève les blessés. Des escadrons de la mort enlèvent les gens soupçonnés de collaborer avec «l’ennemi». Leurs cadavres horriblement mutilés sont retrouvés sur une grande artère commerciale, bientôt rebaptisée «la vallée de la mort». (1)

Même Damas, la capitale, n’est plus épargnée. Des combats éclatent dans les quartiers périphériques. Des obus tombent parfois sur le centre-ville. Pour les entreprises étrangères, c’est le sauve-qui-peut. Les pétrolières Shell et Total plient bagage. Le fromager Bel, qui fabrique La vache qui rit et les petits Babybel, abandonne son usine. Bientôt, c’est au tour des diplomates. Au printemps 2012, le Canada, la Grande-Bretagne et les États-Unis ferment leurs ambassades. Le danger rôde. L’enlèvement devient un business lucratif. 

La diplomatie française est déchirée. Son ambassadeur, Éric Chevalier, voudrait rester «encore un peu». (2) Continuer à tirer les ficelles. La France a beaucoup investi en Syrie. Si elle part, les Russes, les Chinois ou les Iraniens vont prendre sa place. Finalement, c’est le grand patron lui-même, Nicolas Sarkozy, qui ordonne le départ. Le président syrien, Bachar Al-Assad, soupçonné de crimes de guerre, n’est tout simplement plus fréquentable. (3)

La France n’a pas tout perdu. Dans le nord de la Syrie, la cimenterie Lafarge, le plus gros investissement français dans le pays, a décidé de rester. Pas question d’abandonner son usine, dont la rénovation a coûté 680 millions $, en 2010. Les installations risquent d’être pillées et démantelées si elles sont laissées sans surveillance.

Le calcul de Lafarge est simple. Oui, la Syrie sera bientôt dévastée. Mais pour un fabricant de ciment, cela constitue plutôt une bonne nouvelle. Le coût de la reconstruction pourrait atteindre 200 milliards $. (4) Un marché gigantesque. Lafarge veut sa part du gâteau quand la paix reviendra. D’ici là, il faut tenir. Coûte que coûte. Quitte à sombrer peu à peu dans un cauchemar.

«Transférés au Paradis»

Dès le début de la guerre, la situation de l’usine n’est pas de tout repos. Les rapports soumis au comité de sécurité de l’entreprise résonnent comme des cris d’alarme. Le 20 décembre 2011, un camion de ciment essuie des tirs lors de l’attaque d’un poste de contrôle militaire. À l’été 2012, la voiture d’un employé est visée par un sniper. Le 6 octobre 2012, neuf employés sont kidnappés. Lafarge doit verser une rançon de 250 000 $ pour les libérer. (5)

À la fin de 2012, les forces gouvernementales ont été repoussées des alentours. À la place, on trouve une mosaïque de groupes, qui changent souvent d’allégeance. La situation se complique. L’usine Lafarge est située en zone kurde. La majorité de ses employés vivent dans la ville de Manjib, à 50 kilomètres, dans un territoire dirigé par des rebelles alliés à l’Armée syrienne libre. Et la direction de l’entreprise se trouve à Damas, la capitale, une zone encore contrôlée par le gouvernement. (6)

Avec le temps, même le paiement des salaires devient un casse-tête. Dans les zones rebelles, le système bancaire s’est effondré. Pour retirer de l’argent, il faut parfois envoyer un employé jusqu’à la ville d’Alep, dont une portion est située en territoire gouvernemental. Un trajet de plus de 150 kilomètres, sur une route tenue par des groupes armés plus ou moins sanguinaires.

Même rendu à sa destination, l’envoyé n’est pas au bout de ses peines. Alep est devenue l’un des endroits les plus dangereux du monde. Les combats sont continuels. En périphérie, des miliciens à la solde du gouvernement exécutent tout ce qui ressemble à un rebelle. Y a-t-il un volontaire?

En 2013, un brave employé, Abdou Al-Hamadi* disparaît en allant chercher l’argent des payes. (7)  On croit qu’il a été enlevé alors qu’il retirait de l’argent dans un guichet automatique. Ou peut-être qu’il a été tué par un bombardement? Au centre d’Alep, il n’est pas rare que des familles entières soient pulvérisées dans leur maison. Sur les ruines d’un bâtiment, un journaliste lira cet émouvant témoignage des voisins : «Les gens qui habitaient ici s’excusent de ne pas pouvoir vous recevoir. Ils ont été transférés au paradis.» (8)

L’État islamique débarque

À partir de 2013, des groupes plus radicaux s’implantent dans les régions autour de son usine. Les marchands d’armes font des affaires d’or. On retrouve des armes en provenance de 21 pays différents. Pendant un certain temps, les camions Lafarge payent même un droit de passage au Front Al-Nosra, alors affilié à… Al-Qaida.

Pour la comptabilité, l’essentiel est ailleurs. Elle insiste pour que les «pots-de-vin» et les «droits de passage» soient classés parmi les «frais de représentation». Ça laisse moins de traces. (9)

Difficile à croire, mais pour Lafarge, le pire est encore à venir. À l’automne 2013, une nouvelle menace déferle sur la région : l’État islamique (EI). L’organisation progresse à une vitesse stupéfiante, en utilisant une stratégie réglée au quart de tour. Avant même de tirer un coup de feu, l’EI envoie des «espions» sur le terrain. Ceux-là prennent des notes. Qui sont les opposants potentiels? Qui sont les leaders? Puis l’organisation ouvre un comptoir charitable, histoire de recruter des adeptes. Dans le même temps, des tueurs éliminent ceux qui ont été étiquetés comme «opposants» ou comme «leaders». 

C’est seulement quand le terrain est «nettoyé» que les combattants sortent de l’ombre, pour cueillir la ville comme un fruit mûr. (10)

La ville de Manjib, où résident la plupart des employés de l’usine, est bientôt conquise. L’État islamique en fait un lieu de passage obligé pour les jeunes djihadistes occidentaux. 

On surnomme Manjib la «petite Londres» à cause des nombreux Britanniques. On dit même que le belge Abdelhamdid Abbaaoud a planifié les attentats de Paris dans un café Internet local. (11)

Un médecin de la région explique au magazine Der Spiegel : «Au début, on ne remarquait pas l’État islamique […] Nous n’avions peur de personne, en dehors des soldats du gouvernement. [...] C’est en janvier [2014], lorsque les combats ont commencé, que nous avons réalisé que [l’organisation] avait loué plusieurs appartements, dans lesquels elle avait stocké des armes et entassé des combattants. (12)

Dès la fin de 2013, l’État islamique tire la majorité de ses revenus des «taxes» et des «frais de passages». (13) Il arrive à payer ses combattants un salaire 400 $ par mois. Deux fois le salaire moyen en Syrie. (14) L’argent contribue à bâtir la réputation d’invincibilité de l’organisation, renforcée par plusieurs légendes urbaines. L’une d’elle raconte l’histoire de deux démineurs kurdes qui passent une journée à «nettoyer» une maison abandonnée par l’EI. Ils désamorcent des explosifs reliés aux fenêtres, à la télévision et même aux toilettes. À la fin de la journée, ils ont fini le travail. Complètement épuisé, l’un des démineurs s’asseoit sur un coussin posé par terre. C’est à ce moment que la maison explose.

Au pays des méchants

Sur le terrain, la folie sanguinaire des djihadistes de l’État islamique ne peut échapper à personne. Ils font la chasse aux Kurdes, aux musulmans chiites, aux fumeurs, à tous ceux dont ils doutent de la loyauté. À Manjib, la famille d’un employé kurde doit se cacher durant un mois, avant de prendre la fuite vers la Turquie. (15)

Pas grave. Réfugiée en Égypte ou en France, à des milliers de kilomètres de distance, la direction de l’usine veut continuer. Comme on dit : rien n’est impossible à celui qui n’a pas à le faire lui-même. La production a diminué d’au moins 40 %. Mais les prix ont doublé, ce qui permet de compenser. (16)

Durant plus d’un an, les opérations vont se poursuivre, malgré la présence de l’État islamique. Chaque jour ou presque, Lafarge achète à l’organisation «trois camions de matière première et une dizaine de camions de mazout. (17) Un intermédiaire se rend même à Rakka, la capitale du«califat», pour tenter de simplifier les déplacements des employés.**

Mais toute bonne chose a une fin. Le 15 août 2014, une résolution de l’ONU interdit toute relation financière avec les terroristes en Syrie. Soudain, les services juridiques de Lafarge prennent peur. Ils réalisent enfin que l’entreprise pourrait être accusée de complicicité dans des crimes de guerre. Ils alertent la haute direction. Dès lors, il semble que l’usine prend du retard dans le paiement de ses taxes à l’État islamique. Au risque d’envenimer les relations sur le terrain. 

Les dernières heures de la cimenterie Lafarge ressemblent au naufrage du Titanic. Le 18 septembre 2014, les employés sont prévenus que l’EI s’apprête à attaquer l’usine. Pourtant, le directeur, Frédéric Dubois, interdit l’évacuation. Depuis Paris, il suggère de «préparer des matelas, de la nourriture, de l’eau, du sucre». Si des combats ont lieu dans l’usine, il conseille de «déplacer les équipes dans les tunnels et d’attendre». (18)

Les employés vont désobéir, ce qui leur sauvera sans doute la vie. Durant la nuit, ils prennent la fuite. Quelques heures plus tard, l’État islamique s’empare de l’usine. Entre-temps, deux employés chrétiens ont été enlevés à un point de contrôle. Ils ont été contraints de se convertir à l’islam avant d’être relâchés. 

Pour Lafarge, l’aventure syrienne se termine. Mais les problèmes avec la justice ne font que commencer…

* Son nom s’ajoute à la liste des 65 000 personnes disparues durant la guerre.

** Un laissez-passer du «califat», en date du 10 septembre 2014, se lit comme suit : «Au nom d’Allah le miséricordieux, les frères moudjahidines sont priés de laisser passer aux barrages ce véhicule transportant du ciment de l’usine Lafarge; après accord avec l’entreprise pour le commerce de cette matière.»

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L’argent n’a pas d’honneur

Le 21 juin 2016, le journal Le Monde publie une enquête dévastatrice sur les activités de Lafarge en Syrie. (19) Quelques mois plus tard, les douanes judiciaires françaises confirment que le groupe a versé des millions à des organisations armées, y compris l’État islamique. (20)

Pour calmer le jeu, le Groupe commande une enquête interne. Cette dernière dévoile le coût des «petits arrangements» de Lafarge en Syrie. En tout, 15,3 millions $ auraient été déboursés entre 2011 et 2015, principalement à destination de l’État islamique. 21 Des chiffres troublants qui vont inciter un collectif de chrétiens d’Orient à déposer une plainte pour complicité de crimes contre l’humanité et génocide.

Aujourd’hui, Lafarge admet des «erreurs de jugement significatives». Il confirme le financement «indirect» de groupes armés. Sauf qu’il rejette le blâme sur sa filiale syrienne. 22 Pas question de reconnaître l’éventuelle responsabilité de la haute direction ou du conseil d’administration, sur lequel siège notamment Paul Desmarais jr. (23)

En 2015, la fusion de avec le suisse Holcim a permis au nouveau groupe LafargeHolcim de mettre au rancart plusieurs dirigeants visés par la justice. C’est le cas l’ancien PDG, Bruno Lafont, mis en examen pour financement d’une entreprise terroriste et mise en danger de la vie d’autrui, en décembre dernier. Un juge a parlé de «djihadisme en col blanc». (24) Mais M. Laffont a de quoi se consoler, puisqu’il a quitté l’entreprise avec un pactole de plus de 30,5 millions $CAN. (25)

Parmi les employés qui accusent Lafarge d’avoir mis leur vie en danger, citons Nidal Wahbi, un ex-responsable des ressources humaines. Le 16 août 2012, Whabi a été congédié pour avoir refusé de… congédier un salarié. Sauf qu’à peine sorti de l’usine, il est enlevé par un groupe de rebelles affiliés à l’Armée syrienne libre. 

Les ravisseurs exigent une rançon. Mais Lafarge refuse de payer, puisque Wahbi est congédié! Il raconte : «Ça a duré neuf jours et quand ils ont compris qu’ils ne payeraient pas, l’un des kidnappeurs a dit à celui [qui était] posté devant moi : ‘‘Tue-le’’. Ils étaient sur le point de me tirer dessus quand l’un d’eux m’a demandé combien j’étais prêt à payer. J’ai réussi à négocier moi-même en réunissant 20 000 $.» (26)

Ça fait au moins une histoire qui finit bien.

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› Sources

  • 1 «Syria: a Tale of Three Cities», The Financial Times, 3 août 2017.
  • 2 «Syrie : les journalistes français en route pour Paris, fermeture de l’ambassade de France à Damas», Agence France-Presse, 2 mars 2012.
  • 3 «Éric Chevalier, ambassadeur de guerre», le JDD, 22 septembre 2012.
  • 4 «Damas se tourne vers l’avenir», Le Monde, 17 novembre 2017.
  • 5 et 6 «La vie des salariés syriens valait moins que celle des autres», Libération, 17 janvier 2018.
  • 7 «Comment Lafarge a exposé ses employés aux rapts en Syrie», Le Monde, 15 novembre 2016.
  • 8 «Syria: a Tale of Three Cities», The Financial Times, 3 août 2017.
  • 9 «Lafarge, l’engrenage syrien», Le Monde, 21 septembre 2017.
  • 10 «The Terror Strategist: Secret Files Reveal the Structure of Islamic State», Der Spiegel International, 18 avril 2015.
  • 11 «The Little London at the Heart of Isil’s War», Sunday Telegraph, 10 janvier 2016.
  • 12 «The Terror Strategist: Secret Files Reveal the Structure of Islamic State», Der Spiegel International, 18 avril 2015.
  • 13 «We’ll Be Back: Islamic State Losses Could Fuel Sectarian Warfare», Der Spiegel, 23 juin 2016.
  • 14 «Islamic State Is a Diversified Criminal Operation», Der Spiegel, 6 janvier 2015.
  • 15 et 18 «La vie des salariés syriens valait moins que celle des autres», Libération, 17 janvier 2018.
  • 16 et 19 «Syrie : les troubles arrangements de Lafarge avec l’EI», Le Monde, 22 juin 2016.
  • 17 «Lafarge aurait versé près de 13 millions d’euros à des groupes armés en Syrie», Le Figaro, 13 décembre 2017.
  • 20 «Lafarge, l’engrenage syrien», Le Monde, 21 septembre 2017.
  • 21 et 22 «Financement du terrorisme : le double jeu de Lafarge», Le Monde, 14 décembre 2017.
  • 23 lafargeholcim.com/board-directors
  • 24 «Lafarge dans le bourbier syrien», Les Échos, 6 décembre 2017.
  • 25 «Lafarge en Syrie : la chute de l’ex-PDG Bruno La font», Le Monde, 11 décembre 2017.
  • 26 «Comment Lafarge a exposé ses employés aux rapts en Syrie», Le Monde, 15 novembre 2016.