Hier, après huit ans à la Maison-Blanche, la sortie du président Obama ressemblait surtout à la leçon d'un éloquent professeur.

Les histoires des présidents finissent mal

CHRONIQUE / Les histoires des présidents américains finissent mal, en général. Souvent, leurs adieux ressemblent à ceux des grands dinosaures du rock.
Vous connaissez le tableau cruel. L'ancien dieu du stade est fatigué. Il chante faux. Il n'arrive plus à suivre le rythme, à cause du lumbago qui le fait atrocement souffrir. Mais ça ne fait rien. Le public applaudit poliment. Chacun fait semblant d'apprécier le spectacle et de regretter le bon vieux temps, à part peut-être quelques petits détails. Disons les coupes Longueuil. 
En plus, les adieux présidentiels ont tendance à s'éterniser. En 2000, Bill Clinton a commencé sa tournée de bye-bye et de remerciements un an avant son départ. Et à la veille du départ de George W. Bush, les plaisantins disaient qu'on pouvait remplir un camion rien qu'avec ses discours d'adieux larmoyants. Commentaire d'un journaliste : «[Son attitude] donnait un sentiment étrange de familiarité. D'inconfort, aussi. Comme lorsqu'un plombier travaille, accroupi devant vous, vêtu d'un jeans à la taille bien trop basse. »
Les histoires des présidents finissent mal, en général. C'est peut-être pour déjouer la tradition qu'au moment des adieux officiels, Barack Obama a décidé de jouer le grand jeu. Hier, il est revenu à Chicago, la ville qui l'a mis au monde politiquement. Il est reparti sur les traces de la magie d'antan. À l'époque du slogan Yes We Can. À l'époque où tout lui semblait possible. À l'époque où sans fumée et sans alcool, le Chicago de Barack Obama planait grâce à la plus puissante des drogues : l'espoir.
Hélas, on ne refait pas l'histoire. Pas plus qu'on ne rattrape les années. Hier, après huit ans à la Maison-Blanche, la sortie du président Obama ressemblait surtout à la leçon d'un éloquent professeur. Ou au bilan un tantinet complaisant de l'homme qui entend continuer à jouer les faiseurs de pluie, en coulisses. Toute ressemblance avec le jeune politicien qui brûlait de changer le monde en profondeur relève du malentendu. Ou de la nostalgie pure.
Le Barack Obama des adieux jouait d'abord la carte de la réconciliation nationale. Rien à voir avec son attitude belliqueuse de la dernière campagne électorale, au cours de laquelle il répétait que si Donald Trump l'emportait, «tous les progrès [...] réalisés au cours des dernières années seront balancés par la fenêtre». Hier, Monsieur était revenu à de meilleures dispositions. Il préférait croire que la lumière au bout du tunnel n'était pas celle d'un train qui arrivait à toute vitesse, dans la direction inverse.
Il est vrai que le Parti démocrate a bien besoin d'une petite injection d'optimisme, pour ne pas dire d'une bonne dose de valium. Depuis la défaite électorale du 8 novembre, plusieurs militants sont plongés dans un état de stupeur et de résignation que la chroniqueuse Maureen Dowd compare à une scène d'un film d'horreur de série B. Ne cherchez pas. Il s'agit de la scène au cours de laquelle les ados sont trop terrifiés pour s'enfuir de leur chalet de bois rond, perdu au milieu des bois. Ils savent pourtant que la Créature va arriver, d'un moment à l'autre.
Les histoires des présidents américains finissent mal, en général. Et puis, de toute manière, qui veut parier sur les chances de voir Barack Obama de ressusciter la magie de 2008? Ou de réconcilier à lui seul les États-Unis de 2017? Autant essayer de remettre la pâte dentifrice dans son tube, armé d'une trompette, d'un chapeau melon et de gants de boxe.
Hier, pour galvaniser la foule, le président sortant n'a pas oublié de prononcer quelques phrases fétiches. À commencer par le célèbre «Yes We Can» [«Oui, nous le pouvons»], qui a conclu son discours, sous les applaudissements délirants de la foule. Par contre, il n'a pas osé revenir sur une autre phrase célèbre, prononcée il y a huit ans, le 4 novembre 2008, lors de sa première élection à la présidence. Ce soir-là, devant quelque 250 000 personnes rassemblées dans un parc de Chicago, Barack Obama avait amorcé son discours en s'exclamant : «S'il s'en trouve encore parmi vous pour douter que l'Amérique constitue un endroit où tout est possible, [mon élection] constitue leur réponse.» 
Jamais Barack Obama n'a rien dit de plus vrai. Mais si tout est possible en Amérique, cela signifie que cette dernière est capable du meilleur, mais aussi du pire. 
Dommage que Barack Obama fasse mine de l'avoir oublié, en cours de route.