Il faut comprendre le désarroi des parents, cherchant des mots pour expliquer l'inexplicable. Certains ont amené leurs enfants à la vigile devant le Centre culturel islamique de Québec, lundi soir.

La terreur expliquée aux enfants

CHRONIQUE / Les enfants, je vais vous confier un secret. Mais à la condition que vous ne le répétiez à personne. Promis? Alors voilà. Désormais, il n'y a que les parents pour s'imaginer qu'un enfant peut vivre sans entendre parler du terrorisme.
Paris, Bruxelles, Nice, Orlando, Berlin, Istanbul et Québec. Impossible d'y échapper. Après chaque attentat, les parents sont un petit peu plus cernés par la réalité. Ils ressemblent au personnage de bande dessinée qui bloque une petite fissure, sur un grand barrage, avec son doigt. Pas de chance, une autre lézarde apparaît, ce qui l'oblige à colmater la nouvelle brèche avec son pied. Rien à faire. Une troisième fuite se déclare, que le malheureux bloque avec son front, après bien des contorsions. La suite s'annonce prévisible, lorsqu'une quatrième brèche commence à se former...
Pauvres parents. Ils peuvent fermer la télé. Cacher le téléphone intelligent. Lancer l'ordi par la fenêtre. Tôt ou tard, leur petit trésor dépose sa pouliche rose. Il pose alors la question immense qui lui brûle les lèvres:
- Pourquoi?
Ici, une précision s'impose. Pour rappeler à quel point les parents sont bizarres. Des fois, c'est à se demander s'ils ont déjà été des enfants. En tous cas, on jurerait qu'ils ont tout oublié. Car plus ils évitent de parler du terrorisme, plus les enfants se posent des questions. Et plus leur imagination travaille.
Dans un film d'horreur, la créature la plus terrifiante, c'est celle qu'on devine à peine, au fond du placard tout noir. Pas vrai?
Parlez-en à n'importe quel psy. Ou lisez les réflexions du génial écrivain Tahar ben Jelloun, dans un livre récent intitulé Comment parler du terrorisme aux enfants? «Il faut dire la vérité aux enfants. [...] écrit-il. Enjoliver le monde, mentir sur la gravité des faits, soit en les niant, soit en les enrobant dans de la ouate ou du papier cadeau, risquerait de les isoler de la vie, qui est faite aussi bien de beauté que de violence.»
Malgré tout, il faut comprendre le désarroi des parents, cherchant des mots pour expliquer l'inexplicable.
La prochaine fois, pour leur redonner un peu confiance en l'humanité, racontez-leur ce qui s'est passé aux urgences de l'hôpital Saint-Antoine, à Paris, le soir des attentats du 13 novembre 2015. 
Le docteur Philippe Nuss y était. Il a expliqué à l'hebdomadaire Marianne l'héroïsme de nombreux blessés. Plusieurs refusaient les médicaments contre la douleur. Ils préféraient diriger les médecins vers leurs voisins. «Ils disaient: "Moi, ça va, occupez-vous de lui, ne perdez pas votre temps avec moi!" Cette attitude nous a d'ailleurs conduits [...] à sous-estimer la gravité de certains [blessés], car plusieurs [...] avaient des blessures internes causées par des éclats de balles très dangereux.»
Bref, plusieurs blessés voulaient être utiles. Même au seuil de la mort, ils songeaient encore à aider les autres.
Je sais. Les parents sont parfois durs à suivre. D'un côté, ils veulent vous épargner la violence. De l'autre, ils racontent Peau d'âne ou Hansel et Gretel comme s'il s'agissait d'un pique-nique sur l'herbe. Sans parler du Petit Poucet. Vous souvenez-vous de l'ogre qui étripe ses sept filles?
Pas grave. Ça, il paraît que c'est formateur. «De la pure féérie, disent les parents. Rien à voir avec la réalité.»
Faut-il une conclusion? Il y a très longtemps, une dame serbe m'avait raconté comment elle avait réussi à expliquer à ses enfants les horreurs de la guerre civile au Kosovo. En désespoir de cause, pour leur expliquer la sauvagerie du monde, elle n'avait rien trouvé de mieux que cette histoire, probablement d'origine amérindienne. Je la retranscris de mémoire.
«À l'intérieur de chaque être humain, il y a deux loups qui se mènent une lutte à finir, expliquait-elle. Le premier, c'est la colère, l'envie, la jalousie, la violence et l'amertume. Le second, c'est la paix, l'espoir, la sérénité et la générosité.»
À la fin, quel loup gagnera? demandaient les enfants.
Et la dame répondait: celui qu'on décide de nourrir.