Avant, les jeunes Britanniques étaient quasiment invisibles. Désormais, on ne parle que d'eux.

Guerre des générations en Angleterre

CHRONIQUE / Il y a un an, la Grande-­Bretagne votait en faveur de la sortie de l'Union européenne (Brexit). Ces jours-ci, elle est ébranlée par le Youthquake.
Le quoi? Le Youthquake. Ou le réveil de la jeunesse, si vous préférez. Un séisme électoral qui a complètement chamboulé la politique, aux élections du 8 juin.
Depuis, le gouvernement conservateur de Theresa May est devenu minoritaire. Avec le recul, sa stratégie ressemble à celle du nigaud qui s'est lancé en canot sur la rivière, en oubliant sa pagaie. Pour regagner la rive, il rame frénétiquement avec les bras. Mais le courant emporte l'embarcation et soudain, il commence à entendre le bruit d'une chute...
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Retour dans le temps.
Le 18 avril, au moment où elle déclenche des élections anticipées, la première ministre Theresa May arbore le sourire du vampire qui accède à la présidence d'honneur d'une campagne de don du sang.
Les sondages lui prédisent un triomphe. Durant la campagne, Madame refuse de participer à un débat télévisé. À quoi bon, puisque la victoire est assurée?
D'accord. Il y a une ombre au tableau. Chez les jeunes, la popularité de Mme May n'excède guère celle des oreillons. Les jeunes préfèrent le travailliste Jeremy Corbyn, un rebelle qui promet notamment de renationaliser les chemins de fer, d'abolir les frais de scolarité à l'université et de consacrer des milliards au logement social.
Quelle importance? La jeunesse ne vote pas. Ou si peu. Avec le temps, on a fini par la considérer comme une sorte de maladie passagère.
Vrai que les jeunes britanniques n'ont pas la vie facile. Les frais de scolarité universitaires dépassent 11 000 $ par année. Le travail précaire est devenu la norme. Faut-il parler du logement? À Londres, le prix des maisons a augmenté de 600 % au cours des dernières années. À la blague, on dit qu'il est plus réaliste de planifier l'achat d'un appartement dans une future colonie martienne que dans le centre de la capitale.
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Personne n'avait prédit la suite. Le 8 juin, les jeunes sont allés voter en grand nombre. Depuis, le pays est coupé en deux. Plus de 70 % des 18 à 24 ans ont choisi les travaillistes. Chez les plus de 70 ans, c'est l'inverse. Pas moins de 69 % ont favorisé les conservateurs. Ces derniers réalisent leur meilleur score chez les retraités, qui ont souvent profité des privatisations des années 80. 
Contre toute attente, le Youthquake donne raison au chef travailliste, Jeremy Corbyn, 68 ans. Depuis des années, Monsieur répète que si les jeunes ne profitent pas du système, ils n'ont aucune raison de le protéger. «Il faut gérer l'économie pour les gens et non pour les gestionnaires de fonds spéculatif», martèle-t-il.
Longtemps dissident au sein de son parti, Corbyn apparaît comme l'antihéros par excellence. On raconte même que lorsqu'il entend une blague, il rit à trois reprises.
La première fois, il rit avec tout le monde, pour ne pas attirer l'attention.
Une semaine plus tard, il rit lorsqu'il pense avoir compris la blague.
Finalement, un mois plus tard, il éclate de rire une autre fois, lorsqu'une âme charitable finit par lui expliquer.
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Avant, les jeunes Britanniques étaient quasiment invisibles. Désormais, on ne parle que d'eux. 
Avant, les experts expliquaient pourquoi Jeremy Corbyn n'avait aucune chance de gagner. Désormais, les mêmes assurent qu'il sera bientôt premier ministre.
Pour ses adversaires, Jeremy Corbyn est un populiste. Un dinosaure. Il confirme la théorie voulant que si vous portez vos pantalons carreautés à pattes d'éléphant suffisamment longtemps, vous finissez par revenir à la mode. 
Mais pour ses partisans, le chef travailliste est un devenu autre chose. L'espoir que le Youthquake était plus qu'une éclaircie dans la grisaille économique et l'atmosphère glauque engendrée par plusieurs attentats.
Aujourd'hui, Theresa May demeure première ministre. Y compris pour négocier le Brexit. Mais demain, qui sait? Madame ressemble à l'éternelle optimiste qui tombe du 40e étage. Le sol approche, mais elle ne s'en fait pas. Des témoins l'entendent murmurer, au moment où elle passe à la hauteur du 20e étage.
- Jusqu'ici, tout va pour le mieux.