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Jean-Marc Salvet

Santé mentale: on n’avait pas déjà tout «écouté»...

CHRONIQUE/ On ne peut pas toujours dire qu’on «écoute la population» pour justifier telle ou telle décision, comme le font désormais trop souvent les gouvernements. Ce sont des mots passe-partout. Ils ne forment pas un argument en soi. Ils ne font pas foi de tout. D’abord, parce qu’une société n’est jamais unanime sur quoi que ce soit. Ensuite, parce que de tels termes peuvent mener à bien des raccourcis.

Il est vrai que l’on peut dire, d’un certain point de vue, que le gouvernement Legault bénéficie de l’appui d’une forte majorité de Québécois concernant sa décision de rendre inopérant le critère de «fin de vie» lié à l’administration de l’aide médicale à mourir. Il se conforme ainsi au jugement découlant de la cause Gladu-Truchon.

Depuis assez longtemps, les enquêtes d’opinion montrent un fort soutien à l’élargissement des critères d’admissibilité.

Mais l’un des effets collatéraux de la décision annoncée mardi par la ministre de la Santé, Danielle McCann, et sa collègue de la Justice, Sonia LeBel, est d’ouvrir l’aide médicale à mourir à des personnes atteintes de problèmes de santé mentale. Cet effet bénéficie-t-il du même appui?

Nous sommes nombreux à en douter. C’est pourtant lors de cette même annonce que Mme McCann a dit que son gouvernement, en avançant comme il le faisait, était «à l’écoute de la population». Quoi? Sans le moindre débat sur la santé mentale?

Pourtant, la plupart des Québécois n’ont même pas eu l’occasion de s’interroger là-dessus!

Gare aux sondages! Ils ne disent pas tout. Ils n’éclairent pas sur tout.

De nombreux députés de l’Assemblée nationale ont d’ailleurs sans doute entendu parler de cela pour la toute première fois mardi. Ce n’est pas leur faire injure que de le noter. C’est rappeler qu’ils ne sont pas différents de nous tous.

Avec justesse, avec raison, la péquiste Véronique Hivon a d’entrée de jeu proposé l’organisation d’un débat public sur cette ouverture aux personnes atteintes d’une maladie mentale lourde.

Et il allait en effet de soi que les parlementaires doivent y être associés.

Le libéral Gaétan Barrette pense la même chose. Il en connaît lui aussi un bout sur le sujet.

Le Collège des médecins est certes techniquement compétent pour ajuster son guide de pratique pour les personnes atteintes d’une maladie mentale. Mais le regard des parlementaires ne peut pas être écarté. Il ne pouvait pas l’être. Il ne peut y avoir de sous-traitance de responsabilité sociale et politique en la matière.

La ministre Danielle McCann a finalement fait la seule chose qu’elle devait faire. Ce jeudi, elle a annoncé qu’une journée de consultation publique se déroulera sur cet effet collatéral, ainsi que — peut-on présumer — sur les manières de l’appliquer. Elle a l’intention d’y inviter les partis politiques représentés à l’Assemblée nationale. La consultation se tiendra à la fin février ou au début de mars. Au final, elle comportera sans doute plus d’une journée.

Mme McCann n’avait politiquement pas le choix d’aller dans cette direction.

La meilleure option demeure toutefois, et de loin, la tenue d’une commission parlementaire en bonne et due forme sur le sujet, comme le suggère Véronique Hivon.

Le gouvernement Legault devrait rapidement étudier son autre suggestion, soit celle de demander aux tribunaux un sursis d’application en ce qui a trait au lien spécifique entre la santé mentale et l’aide médicale à mourir.

Au moins par motion

Précision : cette question sur la santé mentale n’est pas directement liée au forum qui se tiendra lundi sur l’éventuel élargissement de la loi québécoise aux personnes atteintes d’une maladie dégénérative du cerveau, comme l’Alzheimer — que l’on regroupe sous le vocable de «personnes en situation d’inaptitude». Au bout de ce processus, les parlementaires devront nécessairement se prononcer par vote, puisque le tout passerait un jour par voie législative.

Même si ce n’est pas prévu, il me semble que les députés devraient également dire, en ce qui a trait à la santé mentale, ce qu’ils en pensent lors d’un vote.

Que les parlementaires soient associés au processus est nécessaire. Ils sont nos représentants. Et c’est précisément et justement en cette qualité qu’ils devraient également se prononcer par vote. Entre autres sur les balises qui seront proposées.

Ils pourraient le faire dans le cadre d’une motion parlementaire. Une telle motion n’est certes pas contraignante, mais elle donnerait aux citoyens la possibilité de se prononcer à travers eux.

Un tel processus ferait en sorte que les balises proposées et retenues seraient les meilleures pour conserver le consensus social.

Cette voie de résolution parlementaire devrait être empruntée si le gouvernement ne demande pas aux tribunaux un sursis d’application en ce qui a trait à la santé mentale et s’il reste campé sur sa décision de ne pas opter pour une loi spécifique pour cet aspect des choses. Car dès lors qu’il passerait par une loi, un vote y serait nécessairement attaché.

Il est sans doute vrai que très peu de personnes atteintes de problèmes de santé mentale pourraient se qualifier à l’aide à mourir. Car tous les autres critères de la loi québécoise sont maintenus. Pour y avoir droit, il faut et il faudra notamment être atteint d’une maladie grave et incurable, ainsi qu’éprouver des souffrances insupportables et inapaisables. N’empêche que les élus n’ont pas à abdiquer leurs responsabilités et devraient pouvoir se prononcer.

Ils devront aussi penser à l’«aide à vivre» pour ces personnes.

Il existe de très nombreux étages dans tout ce dossier. Le jugement dans la cause Gladu-Truchon a aussi déclaré inconstitutionnelle l’exigence «de mort raisonnablement prévisible» figurant dans la législation fédérale. Le gouvernement Trudeau a annoncé que celle-ci serait modifiée, mais il ne s’est pas encore prononcé sur le «comment». À suivre et à surveiller.

Chronique

Vents de face en vue pour le scrutin proportionnel

CHRONIQUE / J’ai toujours vu d’un œil plutôt favorable l’introduction d’un mode de scrutin proportionnel. C’est encore le cas. N’empêche que je crois que ses partisans les plus convaincus devront faire face à plusieurs vents contraires au fur et à mesure que l’on discutera d’éléments précis.

On le verra à partir de ce mercredi alors que seront lancées à l’Assemblée nationale des audiences publiques sur le projet de loi présenté par la ministre Sonia LeBel.

Les généralités que les uns et les autres peuvent régulièrement décocher en guise d’arguments atteindront vite leurs limites dans un tel cadre. Plus on avance, plus on entre dans la mécanique…

En 2015, alors dans l’opposition, le chef caquiste François Legault avait déclaré que «le Québec souffre d’un déficit démocratique».

De fait, des distorsions inhérentes au système actuel ont souvent pris l’allure de déraillements. Sur la scène québécoise, en 1998, le Parti québécois a pris le pouvoir alors qu’il avait obtenu moins de voix que les libéraux. Malgré près de 28 000 votes en moins, le parti dirigé par Lucien Bouchard avait obtenu pas moins de 28 sièges de plus que les libéraux à l’Assemblée nationale.

Corriger les distorsions de notre système électoral afin que les choix exprimés par les électeurs soient représentés le plus fidèlement possible à l’Assemblée nationale est un objectif valable en soi pour aller de l’avant.

Dans l’autre camp, on rappelle que le mode de scrutin uninominal à un tour a le mérite d’être simple à comprendre. Il favorise une certaine stabilité politique et produit généralement des gouvernements forts — capables de mener à bien leurs projets, autrement dit.

De fait, un mode de scrutin proportionnel entraînerait l’élection de plus de gouvernements minoritaires, voire de coalition.

Voilà qui est précisément un avantage, selon ses partisans les plus ardents.

Je ne vais pas jusque-là. Mais le simple fait de vouloir représenter plus fidèlement au parlement les pourcentages de votes recueillis par les différents partis est en soi un objectif me paraissant suffisant pour avancer.

J’ajoute cependant — puisqu’on est encore dans les généralités — que trop de proportionnalité entraîne de sérieux effets pervers.

Tout est affaire de dosage.

Compliqué de passer à un mode de scrutin proportionnel? Et comment! En février 2017, sur la scène fédérale, le gouvernement de Justin Trudeau a reculé là-dessus. Il a fait valoir qu’il n’avait pas pu dégager «le vaste consensus nécessaire pour effectuer un changement de cette ampleur».

Éléments plus précis

Plongeons dans des éléments plus précis. Il est acceptable que le gouvernement de François Legault veuille soumettre à un référendum son projet de scrutin proportionnel — même si ce n’est pas du tout ce qu’il avait promis en campagne électorale, il faut le rappeler. Acceptable, car c’est toujours au nom d’un idéal démocratique que l’on promeut un mode de scrutin proportionnel. Il est donc normal de pousser la logique jusqu’au bout en demandant aux citoyens s’ils sont pour ou contre.

Certains voudraient au moins que la date de cette consultation ne coïncide pas avec celle des prochaines élections générales, en octobre 2022. Ils ont en tête le refus des électeurs de certaines provinces d’adopter un nouveau mode de scrutin.

Cette date est toutefois la meilleure pour s’assurer d’un taux de participation significatif lors de cette consultation.

De plus, la campagne référendaire débuterait des mois avant le lancement officiel de celle menant aux élections générales, ce qui réduirait les effets de télescopage.

Le projet de loi pourrait toutefois être amendé sur d’autres aspects. Si l’on propose un modèle de scrutin proportionnel, il faudrait y aller plus franchement. Et il est possible d’amender le projet sans l’ouvrir au point de faire trop facilement de place à des partis fous.

Le seuil de 10 % à décrocher à l’échelle du Québec pour avoir accès à l’un des 45 sièges de région est trop élevé. Il pourrait se situer à 5 % ou 6 %, voire à 7 %.

De plus, répartir ces 45 sièges de liste dans 17 régions ne fera pas jouer beaucoup de proportionnalité. Pour être logique avec l’objectif recherché, la proposition gouvernementale devrait se baser sur moins de régions — sans descendre jusqu’aux neuf qu’évoquait en 2007 le Directeur général des élections d’alors, Marcel Blanchet. Un découpage en 14 régions plutôt qu’en 17 favoriserait déjà une meilleure représentativité des partis.

Parallèlement, il serait intéressant de s’interroger sur le fonctionnement futur du Parlement du Québec afin de réduire les possibilités de faire tomber un gouvernement minoritaire.

Le grand équilibre général passe aussi par cette éventuelle révision.

Chronique

Le roi Charest était nu

CHRONIQUE / Le plus étonnant n’est pas que Jean Charest ait renoncé à briguer la direction du Parti conservateur du Canada. C’est qu’il se soit lancé dans une telle réflexion et qu’elle ait duré un mois. Et le plus surprenant de tout est que les conclusions auxquelles il en est arrivé ne lui aient pas sauté aux yeux plus tôt; qu’il ait mis tant de temps à admettre quelques faits.

On avait déjà fait état ici, deux fois plutôt qu’une, d’un fort scepticisme quant à sa capacité de se lancer dans cette aventure. Il faut croire que les obstacles étaient plus faciles à percevoir de l’extérieur que dans l’esprit d’un batailleur comme Jean Charest — et dans la tête de ceux qui, chez des organisateurs patentés, avaient envie qu’il y aille et l’encourageaient.

Ces derniers jours, les membres de la famille immédiate de l’ex-premier ministre du Québec ont dû contribuer à lui faire voir la réalité un peu plus en face. Tant mieux pour lui.

Jean Charest n’était pas tellement désiré chez les conservateurs. Je le répète une troisième fois, mais quel contraste c’était pour lui avec ce moment de l’année 1998 où il jonglait avec l’idée d’abandonner la direction du Parti progressiste-conservateur pour prendre celle du Parti libéral du Québec. Il était ardemment désiré par les fédéralistes québécois. La seule perspective de sa candidature suscitait déjà l’effervescence chez les libéraux du Québec.

Ce n’était pas du tout le cas cette fois chez les conservateurs. Stephen Harper avait même l’intention de se dresser sur sa route. Et le monsieur a de l’influence chez les conservateurs d’aujourd’hui.

Jean Charest a beau connaître le Canada plus que d’autres, il connaissait le Parti conservateur du Canada beaucoup moins que d’autres. Ce parti n’est plus celui qu’il a connu il y a une génération. Une bonne partie de cette formation a migré vers une droite morale. 

Cela, c’est sans compter le fait que l’ex-premier ministre du Québec est vu par de très nombreux conservateurs comme un «libéral». Il est un défenseur de la Bourse du carbone et du contrôle des armes à feu. Il a souligné ce dernier aspect dans l’entrevue qu’il a accordée à Patrice Roy, de Radio-Canada, pour annoncer qu’il ne serait pas de la course conservatrice.

Éthique...

Dès le début de sa réflexion, il était déjà très clair qu’il serait entravé par un sérieux boulet, celui de l’enquête Mâchurer.

Or, la diffusion la semaine dernière des motifs pour lesquels l’UPAC s’intéresse à son ami Marc Bibeau, un ancien collecteur de fonds, ne pouvait en rien l’aider à devenir le prochain chef du Parti conservateur du Canada. Elle a dû peser lourdement dans sa réflexion.

Ces motifs n’établissent pas de culpabilité, mais leur diffusion a sans doute été un élément déterminant dans sa décision.

Le financement du Parti libéral du Québec qu’il a dirigé ne pouvait pas ne pas le rattraper.

Le roi Charest était nu.

Sur le plan des idées, Jean Charest aurait pu apporter quelque chose à cette course. C’est indéniable. Mais s’il s’était lancé, on aurait aussi beaucoup entendu parler d’éthique dans la course conservatrice.

Dans les circonstances, sa décision était la seule possible. Pour lui et pour nous tous.

Parlant d’idées, cette course a perdu quelque chose avec la décision prise il y a quelques jours par le député Gérard Deltell de ne pas briguer la succession d’Andrew Scheer. M. Deltell n’aurait sans doute pas gagné la compétition, mais il aurait apporté des visions intéressantes chez les conservateurs — des visions et des idées dont ils ont besoin pour gagner le cœur et l’esprit de plus de Québécois.

Chronique

Une course de la honte pour le Québec

CHRONIQUE / Le ministre Simon Jolin-Barrette ne pouvait pas cautionner la honteuse course organisée dans les locaux montréalais du ministère de l’Immigration pour déposer des demandes de parrainage de réfugiés.

L’organisation de cette course a été cruelle et inhumaine. Elle n’a pas été à la hauteur de ce qu’une société comme la nôtre peut offrir; doit offrir.

Des personnes voulant parrainer des réfugiés ont dormi en fin de semaine sur des chaises dans des locaux du Ministère dans l’espoir de ne pas être trop loin dans la file au moment de l’ouverture des bureaux, lundi matin.

Trop loin dans la file d’attente signifiait être dans l’impossibilité de pouvoir présenter une demande de parrainage aux fonctionnaires.

Des citoyens ont rapporté des scènes d’intimidation, certains cherchant à couper la file et à soudoyer des gens arrivés avant eux.

Afin que toutes les personnes désireuses de parrainer un réfugié puissent être sur un pied d’égalité, où qu’elles se trouvent au Québec, le dépôt du dossier devait être effectué par des messagers-coursiers — lesquels, dans les circonstances, ont dû être recrutés à des prix prohibitifs par de simples citoyens candidats au parrainage. Cette condition a ajouté au chaos.

«Des améliorations doivent être apportées pour les prochaines périodes de dépôt. Le processus de dépôt de candidatures présentées par l’entremise de messagers soulève de nombreux questionnements quant à son efficacité. Il doit être revu», a bien entendu reconnu le ministre Simon Jolin-Barrette.

Programme public

On comprend les partis d’opposition d’avoir montré du doigt Simon Jolin-Barrette. On est en «politique» après tout. Et le ministre est l’ultime responsable dans l’ordre naturel des choses.

Mais pour que personne ne se lave les mains de ses propres responsabilités, il faut aussi de temps en temps rappeler que la haute hiérarchie des ministères — en l’occurrence, ici, celle de celui de l’Immigration — doit mettre en place des méthodes humaines d’organisation. Ou en proposer si elle le juge nécessaire.

L’a-t-elle fait dans ce cas-ci? Après tout, c’est cette hiérarchie qui est censée posséder la mémoire des choses.

La prise de décision politique ne lui appartient pas, mais la livraison optimale d’un programme public, oui.

Elle a ses torts dans cette affaire.

Le système de présentation des dossiers avait été le même en septembre 2018 — avant l’élection du gouvernement Legault. Il n’avait pas donné lieu à autant de problèmes que cette fois. Mais sa logique était déjà tout aussi viciée.

Si l’on veut bien partager correctement toutes les responsabilités, faut-il ajouter qu’en tenant comme il le fait le goulot d’accès au Québec pour les réfugiés, l’actuel gouvernement accroît la pression sur le système de parrainage? 

Il est vrai que l’exercice qui vient de se tenir «comporte les mêmes quotas que le précédent», comme l’a noté le ministre. C’est vrai pour ce programme précis de parrainage, qui dispose de peu de places.

Mais de façon générale, un fait demeure : le Québec accueillera moins de réfugiés en 2020 qu’il y a deux ans, soit un maximum de 7500 contre 8832. Et, selon les plans du Ministère, il n’en accueillera pas plus de 7500 par année jusqu’en 2022 au moins.

Ce chiffre demeurera le même, alors que le nombre total de personnes immigrantes au Québec passera d’environ 42 000 en 2019 (les données précises sont à venir) à quelque 52 000.

Ici, on est bel et bien en présence d’un choix politique.

Jean-Marc Salvet

Harry et Meghan, la suite épineuse

CHRONIQUE / En début de semaine, j’écrivais qu’Ottawa ne devait pas payer pour les dépenses de sécurité du prince Harry et de son épouse Meghan s’ils s’établissent même à temps partiel au Canada. Ces derniers jours, on a beaucoup entendu dire que leur présence sur le territoire canadien pourrait relancer un vrai questionnement sur la monarchie au Canada. C’est l’occasion de rappeler que ce débat n’a jamais cessé d’exister à l’Assemblée nationale.

C’est beaucoup à travers le poste de lieutenant-gouverneur qu’il s’est exprimé.

L’ancienne Société immobilière du Québec a vendu en 1998 la demeure qui était occupée depuis 1967 par le lieutenant-gouverneur dans la capitale québécoise. Le gouvernement de Lucien Bouchard avait décidé, en novembre 1996, de mettre fin à sa vocation de lieu d’accueil des représentants de la couronne britannique au Québec. Plus de résidence officielle pour eux! Terminé.

Avec ses tricheries, Lise Thibault a par la suite réussi l’exploit de discréditer davantage une fonction qui l’était déjà pas mal. Madame avait fini par se croire tout permis, à vivre dans un monde irréel; à se prendre pour une reine intouchable.

En 2010 — ô surprise? —, Jean Charest, alors premier ministre, avait estimé que le lieutenant-gouverneur devait rendre des comptes à l’Assemblée nationale. La députée péquiste Agnès Maltais avait révélé la veille que le représentant de la monarchie britannique au Québec, Pierre Duchesne, refusait de se présenter devant la commission parlementaire qui l’avait convoqué pour scruter les dépenses de son bureau.

Pierre Duchesne avait tout de même fini par faire à sa tête. C’est son représentant qui s’était finalement rendu en commission parlementaire. L’institution s’était néanmoins fait sonner les cloches comme rarement.

Par la suite, le Parti québécois a demandé que le gouvernement du Québec ne lui fournisse plus aucun budget. En juin 2010, le député Pascal Bérubé a déposé une pétition à l’Assemblée nationale réclamant l’abolition du poste. Une fois au pouvoir, en 2012, le parti québécois dirigé par Pauline Marois a réclamé la même chose — un peu cependant comme un exercice obligé, il faut le dire. Et sans résultat, bien sûr.

En novembre 2014, pour donner le change, le bureau du premier ministre Philippe Couillard a fait savoir à qui de droit que sa présence n’était pas souhaitée au Salon bleu lors de l’allocution du président français François Hollande. Un moment de honte pour le lieutenant-gouverneur.

En 2015, la Coalition avenir Québec a préconisé l’abolition de cette fonction.

L’an dernier, le député solidaire Sol Zanetti a présenté un projet de loi proposant d’éliminer le «serment à la reine» pour les parlementaires entrant en fonction — et pour que seul le «serment des députés envers le peuple du Québec» soit requis.

Toute cette question existe en fond d’écran depuis assez longtemps. On pourrait même dire depuis toujours.

Il est et serait dans l’ordre normal des choses que les reliquats de la monarchie britannique au Canada disparaissent un jour.

Ce questionnement autour de la monarchie existe beaucoup moins au Canada anglais, mais il s’y exprime parfois.

Certains re-répondront que la souveraineté du Québec est la solution. Soit, mais encore? Mais sinon? 

Une fois qu’on a dit tout cela, il faut admettre que même si les gouvernements peuvent faire bien des choses en même temps, il existe bien d’autres priorités pour eux que tout ce questionnement — d’autant que tout changement nécessiterait de modifier la constitution.

On avancerait dans la bonne direction si l’on ouvrait au moins de temps en temps un débat corollaire, celui portant sur le régime politique qui suivrait l’abolition de la monarchie. On ouvrirait alors au moins des discussions intéressantes, voire constructives.

Jean-Marc Salvet

Jean Charest, la pénible suite

CHRONIQUE / La diffusion des motifs pour lesquels l’UPAC s’intéresse au collecteur de fonds Marc Bibeau n’aidera en rien Jean Charest à devenir le prochain chef du Parti conservateur du Canada — s’il décide de se lancer dans la course à la succession d’Andrew Scheer. Ces motifs n’établissent pas de culpabilité, mais leur diffusion lui complique et lui compliquera les choses, même si ni lui ni Marc Bibeau ne sont accusés de quoi que ce soit.

La victoire de Jean Charest n’était déjà pas acquise avant la diffusion de ces informations, qui concernent d’abord et avant tout Marc Bibeau.

Il y a quelque temps, on pouvait déjà relever que l’ex-premier ministre du Québec était plus ou moins désiré chez les conservateurs. Les jours qui ont suivi l’ont amplement démontré, ne serait-ce qu’avec le barrage qu’entend dresser Stephen Harper sur sa route.

Chose certaine, quel contraste pour lui avec l’année 1998, lorsqu’il jonglait avec l’idée d’abandonner la direction du Parti progressiste-conservateur pour prendre celle du Parti libéral du Québec. Je le rappelle encore une fois : il était ardemment désiré par les fédéralistes québécois. La seule évocation de sa candidature suscitait déjà l’effervescence chez les libéraux du Québec. Il était alors attendu, réclamé.

L’homme a beau ne pas rechigner à la bataille, il est dans une situation totalement différente aujourd’hui.

S’il se lance, on entendra beaucoup parler d’éthique dans la course conservatrice…

Engagé lui aussi dans une course à la direction, le Parti libéral du Québec se passerait bien de cette possible suite. Elle l’égratignerait au passage.

Chronique

Encore le salaire des députés...

CHRONIQUE / Retour à la case départ... En 2013, les députés de l’Assemblée nationale ont jeté à la poubelle les recommandations d’un comité indépendant présidé par l’ex-juge Claire L’Heureux-Dubé portant sur leur rémunération. La démagogie de quelques-uns et la crainte du regard de l’«opinion publique» de quelques autres avaient prévalu.

Tous les parlementaires n’en ont pas pleinement conscience, mais un processus a récemment été mis en branle qui mènera vraisemblablement à terme à des recommandations semblables. Que feront les députés cette fois?

Sans nécessairement en connaître toutes les implications, ils ont adopté en juin une résolution réclamant le lancement d’un «processus de détermination» de leurs conditions de travail et demandant que celui-ci présente des «garanties d’impartialité et d’indépendance». Qui dirait l’inverse?

Il faut préciser qu’à l’exception de ceux de Québec solidaire, les députés dans leur ensemble venaient de voter en faveur d’une augmentation de leur allocation annuelle de dépenses afin de compenser l’impôt fédéral nouvellement appliqué depuis le 1er janvier 2019 sur ce montant. Avec ce vote, ils ont été juges et partie.

Dans la résolution parlementaire qu’ils ont appuyée dans la foulée, ils ont recommandé que le Bureau de l’Assemblée nationale, où chaque groupe parlementaire est représenté, détermine «le meilleur processus à mettre en place visant à assurer périodiquement, en toute indépendance, la détermination de l’ensemble» de leurs conditions de travail.

Six mois après cette invitation, les membres de ce bureau ont estimé qu’il convient de créer… un comité indépendant dont le mandat serait... de se pencher sur tous les aspects de leur rémunération. On se croirait revenu aux premiers instants ayant mené à la création du comité de Claire L’Heureux-Dubé en 2013.

Tellement que le nouveau comité pourrait entre autres être composé d’un juge à la retraite, d’un jurisconsulte et d’un ex-secrétaire général de l’Assemblée nationale. Exactement... comme l’était celui piloté par Claire L’Heureux-Dubé il y a sept ans.

Lui aussi s’était penché sur «l’ensemble des conditions de travail des députés et des membres de l’exécutif ayant une incidence monétaire», parmi lesquelles «l’indemnité de base et les indemnités additionnelles, les diverses allocations, le mécanisme d’indexation annuelle, le régime de retraite et les assurances». Et lui aussi avait bien entendu appuyé ses recommandations sur des comparaisons avec d’autres parlements.

La roue ne se réinvente pas tous les jours.

Des précautions

Le rapport du groupe de Claire L’Heureux-Dubé avait été rejeté, car il semblait accorder une augmentation de salaire à nos parlementaires. Mais ce n’était pas tout à fait le cas. Il gommait parallèlement diverses allocations dont ils bénéficient. Il rognait de plus leur régime de retraite «Ferrari».

Un nouveau comité du genre sera donc formé à un moment ou l’autre. Plus de sept ans après celles du groupe de Mme L’Heureux-Dubé, ses recommandations proposeront très certainement de hisser le salaire global des députés — et, encore une fois, de raboter leur régime de retraite.

Si c’est le cas et si globalement ce qui leur était offert paraissait ou était plus avantageux que la situation actuelle, les députés se feraient sans doute reprocher d’avaliser l’application desdites recommandations.

Deux préalables, donc : de façon concomitante à la formation de cet autre comité indépendant, un règlement devrait être adopté stipulant que ses recommandations devront bel et bien être appliquées — à moins qu’elles soient en soi aberrantes. Ainsi les parlementaires n’auraient-ils pas l’air de les accepter après coup et de le faire seulement s’ils y voyaient un avantage. Le règlement devrait aussi stipuler que tout changement ne concernera que les élus de la prochaine législature.

Un conseil au passage : le mandat du comité devrait préciser que tout changement devrait en outre être perçu comme raisonnable.

Les députés de l’Assemblée nationale gagnent un salaire annuel de base de 95 704 $. S’y ajoutent des primes de fonction variant selon les postes qu’ils occupent. Par exemple, une indemnité additionnelle de 71 778 $ est octroyée pour une tâche de ministre ou de chef de l’opposition officielle, ce qui porte le salaire annuel de leurs titulaires à 167 482 $. Les 125 députés empochent aussi une «allocation annuelle de dépenses» de 17 650 $ et une autre pour leurs déplacements courant de 8600 $ à 21 300 $. Les montants de ces deux allocations sont ceux qu’ils obtiennent après soustraction de l’impôt fédéral sur le revenu.

Les salaires des députés de la Chambre des communes à Ottawa sont significativement plus élevés. Leur seule indemnité de base s’élève à 178 900 $.

Chronique

Harry et Meghan, la ligne rouge

CHRONIQUE / Que le prince Harry et son épouse Meghan veuillent vivre leur présent plutôt que de perpétuer les traditions de la famille royale, grand bien leur fasse. Tous nos vœux de bonheur! C’est un choix qui sera sans doute sain pour eux. Mais les contribuables canadiens et québécois ne devront pas assumer les coûts de leur sécurité s’ils s’établissent bel et bien une partie de l’année au Canada.

Qu’on le veuille ou non, qu’on soit dans le camp de ceux qui acceptent ne serait-ce qu’à contrecœur la monarchie ou qu’on soit dans celui de ceux à qui elle répugne, le Canada a certaines obligations envers la famille royale britannique. La reine Élisabeth II est la chef d’État du Canada. C’est un anachronisme, mais c’est ainsi. 

Mais jusqu’où les obligations canadiennes doivent-elles s’étendre?

Passe encore que les membres de la famille royale en voyage officiel au Canada aient droit à la protection de la GRC comme toute personnalité officielle étrangère de passage dans le cadre de ses fonctions. Même les citoyens habités d’une pensée antimonarchiste peuvent passer à autre chose sans trop sourciller dans ces moments-là, puisqu’il s’agit alors d’un court déplacement au Canada.

Un tout autre registre!

Le paiement par le Canada des coûts associés à la sécurité est déjà pas mal plus problématique lorsqu’il s’agit de longues vacances comme cela a été le cas récemment pour le prince, sa femme et leur bébé. Une ligne jaune est franchie dans des cas comme celui-là.

Et on tombe dans un tout autre registre s’agissant d’un établissement à mi-temps au Canada!

Le prince Harry, son épouse Meghan et leur enfant partageront-ils réellement leur temps entre le Canada et le Royaume-Uni? À voir. Quoi qu’il en soit, si c’est le cas, de deux choses l’une.

Si les parents — par ailleurs royalement nantis — conservent leurs titres royaux, comme il semble que ce sera le cas, ce serait à l’Angleterre de payer pour tout ce qui aurait trait à leur protection lorsqu’ils habiteraient au Canada.

Si un jour le duc et la duchesse de Sussex ne devaient plus posséder leurs titres, ou que les coûts associés à leur sécurité n’étaient pas défrayés par l’Angleterre, le Canada ne devrait se sentir aucune autre obligation à leur égard que celle concernant la protection qu’il serait censé accorder à tout citoyen pouvant faire l’objet de menaces précises à un moment ou l’autre. Il ne devrait assumer aucune autre responsabilité. Il appartiendrait alors au couple de s’offrir des services de protection privée plus permanents s’il le jugeait nécessaire ou préférable.

Dans tous les cas de figure, le Canada ne devra pas payer pour leur protection permanente si ces époux s’établissent au Canada. Sinon, une ligne rouge démocratique sera franchie.

C’est le message que le Canada devrait rapidement envoyer à qui de droit, si ce n’est déjà fait.

Faut-il par ailleurs prendre le temps de s’arrêter sur ce qui ne peut être qu’une baliverne? Non, jamais un gouvernement canadien ne nommerait le prince Harry gouverneur général du Canada. Aucun ne remonterait le temps ainsi. Il se couvrirait de ridicule.

Chronique

À surveiller en 2020 en politique québécoise

CHRONIQUE / Le ministre de l’Environnement, Benoit Charette, passera de l’arrière à l’avant-scène politique cette année.

La très attendue présentation du nouveau plan québécois de réduction des gaz à effet de serre (GES) est prévue pour bientôt. Mais parce qu’on n’attend pas que des postures et de la communication, ce plan devra nécessairement être costaud. Il devra l’être pour réellement viser une réduction de 37,5 % des émissions de GES par rapport à 1990.

S’il existe un État sur la planète qui possède les atouts pour parvenir à cette réduction, c’est bien le Québec.

Parmi les nombreuses mesures du plan à venir, l’une concernera les entités possédant des flottes de véhicules.

Difficile toutefois d’imaginer que le projet sera suffisamment étoffé aux yeux de Québec solidaire. Ce parti veut faire de la lutte contre les changements climatiques un quitte ou double politique.

Gabriel Nadeau-Dubois a répété plus d’une fois que sa formation érigera un «barrage parlementaire» contre le gouvernement Legault s’il n’a pas soumis d’ici le 1er octobre prochain un plan crédible de lutte contre les changements climatiques et mis définitivement fin aux projets d’exploitation et d’exploration d’hydrocarbures.

Québec solidaire tente de s’arroger ce dossier, de le faire sien. Il ne sera toutefois pas seul sur le terrain. Avec un chef comme Sylvain Gaudreault, le Parti québécois s’engagerait résolument dans le combat contre les changements climatiques.

Pour le gouvernement, le projet de terminal d’exportation de gaz naturel d’Énergie Saguenay constituera encore plus que l’an dernier un caillou dans la chaussure.

Idem pour le troisième lien entre Québec et Lévis, dont les coûts et les contours seront dévoilés de façon plus précise par le ministre François Bonnardel. Dans le contexte actuel et avec le temps, le «troisième lien» est susceptible de faire grincer des dents des caquistes de l’extérieur de la région de la capitale.

Avant le plan de réduction des GES, Benoit Charette dévoilera son projet de consigne élargie. On sait déjà que l’implantation complète du système à proprement parler mettra du temps à se concrétiser.

Simon Jolin-Barrette

Chronique

Jean Charest, le retour d’un revenant?

CHRONIQUE / L’ancien premier ministre du Québec Jean Charest indiquera sous peu s’il se lance dans la course à la succession d’Andrew Scheer. Pour ainsi, peut-être un jour, réaliser son rêve initial de devenir premier ministre du Canada.

À ce stade-ci, pour cet éventuel revenant politique, la toute première et bête question à se poser — celle qu’il ne peut pas et n’a pas pu mettre de côté ces derniers temps — est la suivante : est-il désiré? L’est-il un peu? Beaucoup? Énormément?

Car on a beau estimer être habité par une vision politique, comme il le croit de lui-même, on ne se lance pas dans le vide. Surtout pas quand on peut avoir plus à perdre qu’à gagner.

Or, à ce stade-ci, Jean Charest est seulement un petit peu désiré. Beaucoup moins qu’à une autre époque en tout cas.

Quel contraste pour lui avec l’année 1998, lorsqu’il jonglait avec l’idée d’abandonner la direction du Parti progressiste-conservateur pour prendre celle du Parti libéral du Québec. Il était ardemment désiré par les fédéralistes québécois. La seule possibilité de sa candidature suscitait déjà l’effervescence chez les libéraux du Québec. Il était attendu, réclamé.

Il était considéré comme un «sauveur».

Il était arrivé à Québec avec cette auréole sur la tête. Il était vu comme celui qui allait sauver les fédéralistes québécois, ainsi que le Parti libéral du Québec.

Un Canada des provinces

Jean Charest réfléchit donc au projet de refaire à peu près le chemin inverse qui l’a conduit il y a plus de 20 ans d’Ottawa à Québec.

L’homme possède des atouts. C’est une «bête politique». Il est par ailleurs vrai que personne parmi les autres éventuels ou même putatifs candidats conservateurs ne connaît le Canada comme lui. Il est parfaitement bilingue de surcroît.

S’il redevenait chef conservateur, il promouvrait un Canada des provinces. Il faudrait voir le résultat, mais c’est très certainement ce qu’il mettrait de l’avant dans son discours. C’est l’élément qui le distinguerait le plus de Justin Trudeau.

Il indiquerait vouloir un Canada des provinces en faisant sans doute aussi valoir que ce pays est en mal de leader et de leadership. Non seulement sur la scène intérieure, mais aussi extérieure — une scène qu’il affectionne particulièrement lui-même.

Lors des débats télévisés des chefs, il serait un très redoutable adversaire devant Justin Trudeau.

Un dur pari

Mais pourrait-il se rendre jusqu’à de tels débats? Pourrait-il d’abord remporter la direction du Parti conservateur? Pourrait-il passer de «peu désiré» à «très désiré» ces prochaines semaines et ces prochains mois?

S’il décidait de reprendre la route d’Ottawa, Jean Charest serait handicapé par un sérieux boulet, celui de l’enquête Mâchurer de l’UPAC. Elle n’en finit plus de finir et le concerne à tout le moins en partie.

Bien sûr, se relancer dans l’arène fédérale serait une façon pour lui d’affirmer qu’il n’a rien à se reprocher. N’empêche que cette enquête le suivrait et le suivra, et que des doutes subsisteront dans bien des esprits même si l’UPAC décidait de fermer les livres faute de preuves probantes.

Pour l’heure, s’il se lançait, le fait que cette enquête soit toujours en cours entacherait sa candidature aux yeux d’un nombre significatif de citoyens québécois et canadiens.

Autre problème : Jean Charest a beau connaître le Canada plus que d’autres, il connaît le Parti conservateur du Canada beaucoup moins que d’autres. Ce parti n’est plus celui qu’il a connu il y a une génération. Une bonne partie de cette formation a migré vers une droite morale.

En outre, Jean Charest est vu par de très nombreux conservateurs comme un «libéral». Un défenseur de la Bourse du carbone, qui plus est.

Un constat à ce stade-ci qui en dit long : à l’heure actuelle, au sein de l’actuel Parti conservateur du Canada, il n’est tout simplement pas attendu comme un sauveur même s’il a des appuis.

Au Québec, comme dans le reste du Canada, ceux qui ne l’aiment pas sont prompts à le détester depuis de nombreuses années. Ceux qui l’aiment l’apprécient désormais sans l’aduler.

Tout changement constitue toujours un pari dans la vie, et ce, pour qui que ce soit. Mais la route d’Ottawa en constituerait un vrai pour Jean Charest, surtout pour la première étape qui consisterait à ravir la place qu’occupait Andrew Scheer. Il lui faudrait recruter des dizaines de milliers de nouveaux membres. Pour lui, cette aventure sera un quitte ou double s’il y va.

C’est toutefois le genre de pari qu’une bête politique peut avoir envie de prendre. À voir.

Bien au-delà de son éventuelle candidature, deux questions de fond demeurent pour les conservateurs du Canada. Qui parviendra à les unir? Et est-ce même encore possible?

Jean-Marc Salvet

Vive... la politique!

CHRONIQUE / Il y a la petite politique, celle dont on entend beaucoup parler. Celle des rapports de forces, des jeux d’influence et des effets de toge. Celle qui attire le regard et l’attention. Celle qui vise à gagner des points et à en arracher aux adversaires.

Il y a aussi la politique avec un grand P, celle qui change le cours des choses. Globalement pour le mieux si l’on prend un grand angle, si l’on embrasse par exemple les dernières décennies au Québec.

Cette politique avec un P majuscule est aussi faite de «petites» choses. Les guillemets sont nécessaires, car ce qualificatif est employé ici comme élément de différenciation avec ce qu’on qualifie généralement de «grands enjeux».

Des «petites» choses pourtant souvent bien nécessaires, mais qui parviennent malheureusement trop peu jusqu’aux citoyens. C’est que le système politico-médiatique, entraîné sur lui-même et par lui-même, sautille souvent d’une controverse à l’autre. C’est aussi que de nombreuses plus petites avancées politiques sont éclipsées par de plus grandes, par les fameux grands enjeux. Normal. Il va de soi par exemple qu’une assemblée législative place au coeur de ses discours et de ses priorités d’action les questions touchant à la protection de l’enfance — et que les médias les donnent à lire, à entendre et à voir.

Tous ces mots un peu emphatiques sur la nécessité de la politique visent à introduire ce qui suit, un «petit» dossier qui a pourtant une longue histoire. Qui démontre par la bande qu’il existe plus de continuité que de ruptures d’un gouvernement à l’autre au Québec. Et qui nous rappelle que la politique doit se pencher sur 1000 facettes de notre organisation sociale.

C’est un «petit» exemple parmi tant d’autres.

Une PM et deux ministres...

À partir de 2020, les dizaines de milliers de personnes qui passent par les agences de placement de personnel et les agences de recrutement de travailleurs étrangers temporaires seront mieux protégées au Québec. Les activités de ces agences seront encadrées.

Elles devront entre autres et pour la première fois détenir un permis délivré par la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail. Le ministre du Travail, Jean Boulet, a édicté le mois dernier un règlement à cet effet.

Son règlement s’appuie sur une loi que la ministre du Travail du gouvernement Couillard, Dominique Vien, a fait adopter en 2018. Mais il manquait toujours ce règlement d’application. Il est maintenant là.

Avant la libérale Dominique Vien, la chef du Parti québécois, Pauline Marois, avait promis, en campagne électorale, en 2012, qu’un gouvernement qu’elle dirigerait instaurerait des mesures visant à mieux encadrer ces agences offrant du personnel à d’autres employeurs. Son gouvernement minoritaire n’a pas pu aller jusqu’au bout.

La longue boucle vient d’être bouclée au profit de ces travailleurs.

Cette question aurait dû être réglée bien plus tôt. D’autant qu’il s’agit de travailleurs bien souvent vulnérables. Malheureusement, les sans-voix parviennent difficilement à imposer leurs priorités, à attirer le regard et l’attention. Il y a toujours tant et tant à faire.

Les gouvernements ont aussi été ralentis par le souci qu’ils ont eu de ne pas mettre toutes les agences dans le même sac. Ils ont longtemps cherché à distinguer celles se comportant comme de bons citoyens corporatifs — lesquelles forment la majorité d’entre elles, ont-ils toujours insisté — des autres.

La politique a avancé lentement, mais elle a avancé. L’encadrement de ces agences est un exemple parmi d’autres de sa nécessité.

Cet exemple est... trop petit pour figurer dans les revues et bilans de fin d’année. Mais il est bien réel, concret, pertinent et utile.

Définition

Qu’est-ce que la politique avec un P majuscule? C’est tout ce qui reste à faire.

La liste est évidemment longue! Il n’y a qu’à suivre l’actualité des derniers jours pour s’en convaincre.

La politique dans l’acception large et noble du terme, c’est tout ce qui reste à accomplir et tout ce qui restera toujours à faire, car rien n’est statique. Elle est un outil à la fois collectif et naturel permettant d’assurer la vie en société; permettant de donner la main à d’autres.

Chronique

De l’inédit signé Legault

CHRONIQUE / Il y avait de quoi être perplexe lundi après la lecture d’une entrevue accordée à La Presse canadienne par François Legault. Il y laissait entendre qu’il pourrait ne pas terminer un éventuel deuxième mandat; qu’il pourrait abandonner ses fonctions peut-être même à mi-parcours. Plus tard en journée, peut-être en mode rattrapage, il a plutôt indiqué qu’il irait au bout de cet éventuel deuxième mandat si les électeurs reportent la Coalition avenir Québec au pouvoir en 2022 — tout en réitérant qu’il ne chercherait pas à en solliciter un troisième.

La question du nombre de mandats a déjà suscité un vrai débat politique au Québec.

En 2010, Pauline Marois, alors dans l’opposition, avait proposé de limiter le nombre de mandats du premier ministre du Québec et de certains maires.

Plus précisément, la chef du Parti québécois et le député Stéphane Bédard préconisaient que le titulaire de la charge de premier ministre ne puisse demeurer en poste plus de deux mandats. Et tous deux proposaient de restreindre à trois mandats (ou à 12 ans) le règne d’un maire d’une municipalité de plus de 5000 citoyens.

Mme Marois avait évoqué le modèle américain, où le président ne peut accomplir plus de deux mandats.

Elle faisait valoir que les restrictions suggérées par son parti visaient à forcer le «renouvellement» des dirigeants politiques.

Cette proposition du Parti québécois figurait dans un plan dressé afin de contribuer à «l’assainissement des mœurs politiques au Québec». Jean Charest était au pouvoir depuis quelques années. Les partis d’opposition cherchaient à l’écorcher. Le Parti québécois était particulièrement remonté.

Toutefois… Contrairement à ce que Pauline Marois avait annoncé dans l’opposition, et même réitéré deux fois plutôt qu’une au lendemain de son élection en 2012, son gouvernement minoritaire a finalement mis de côté ce projet. Il y avait tant d’autres mesures plus urgentes à poursuivre…

La proposition était surtout très controversée. Elle ne recueillait pas beaucoup d’appuis, ni dans l’opinion publique ni à l’Assemblée nationale. Elle avait aussi soulevé l’ire de nombreux maires, dont celui de Québec, Régis Labeaume.

«Il y a un certain risque à vouloir réglementer la démocratie», avait d’ailleurs déclaré au Soleil le président de la Fédération québécoise des municipalités d’alors, Bernard Généreux. Les opinions du genre avaient fini par s’imposer.

On n’a plus jamais réentendu parler d’une telle chose. 

Inédit, mais sain

Des défis politiques existent pour un premier ministre annonçant d’avance qu’il rendra son tablier à tel ou tel moment sans y être obligé.

Commençons par l’hypothèse que François Legault a finalement plutôt écartée, celle où il partirait avant la fin de son éventuel deuxième mandat. Passer de la sorte à autre chose signifierait que les électeurs devraient lui accorder leur confiance lors des élections de 2022 sans savoir qui le remplacerait en cours de route…

Pour le savoir dès la prochaine élection, en 2022, il faudrait que ce futur successeur soit désigné d’ici là, soit d’ici moins de trois ans! Politiquement impossible.

Allons-y maintenant avec l’affirmation qu’il a finalement faite, selon laquelle il se rendrait au bout de cet éventuel deuxième mandat, mais sans en solliciter un troisième. En toute logique, il faudrait donc que la Coalition avenir Québec mène une course à la direction pendant ce deuxième mandat et qu’un nouveau chef de parti soit élu par les militants caquistes — entendu que c’est ce dernier qui se présenterait aux élections suivantes, celles de 2026.

Il y aurait alors jusque-là, et pendant au moins des mois, une forme de cohabitation entre un nouveau chef du parti et le premier ministre François Legault… Pourquoi pas, cela dit?

Quoi qu’il en soit, on serait dans l’inédit. Dans l’histoire récente, les premiers ministres du Québec ont quitté leurs fonctions en y étant contraints soit en cours de mandat, soit après une défaite électorale. Jamais en l’ayant annoncé d’avance.

Affirmer qu’on fera deux mandats et pas plus, c’est nouveau. C’est plutôt sain. C’est plutôt franc. Mais on serait tout de même dans l’inédit.

Chronique

À propos de la perte de temps au Parlement...

CHRONIQUE / Une vidéo de la solidaire Catherine Dorion agite une partie du système politico-médiatique québécois depuis quelques jours. On est ici devant un arbre cachant une forêt.

Dans un montage vidéo réalisé sur ce qu’on appelle une «interpellation» parlementaire dans le jargon de l’Assemblée nationale, on y voit et entend la députée de Taschereau déplorer que la ministre de la Culture et des Communications ait passé son temps à éluder ses questions lors d’un tel exercice tenu récemment.

Ce que Catherine Dorion voulait savoir était tout simple. Pourquoi la presse écrite québécoise devrait-elle bénéficier de l’aide gouvernementale de Québec non seulement pour les journalistes à proprement parler, pour ceux qui rapportent les faits, mais aussi pour les «chroniqueurs d’opinion», pour ceux qui les commentent?

Le problème avec la vidéo mise en ligne par la députée est que la ministre Nathalie Roy a bel et bien répondu à sa question à un moment pendant la séance, contrairement à ce qu’elle déplore. Malheureusement, son montage ne le montre pas, ne le donne pas à entendre.

Une interpellation parlementaire dure toujours deux longues heures, deux heures lors desquelles les élus devraient pouvoir débattre et véritablement aller au fond des choses. En réalité, on y apprend rarement quoi que ce soit. En général, on y tourne même très en rond.

Si la ministre Nathalie Roy a répondu à Catherine Dorion, il est cependant vrai qu’il n’y a pas eu de débat comme tel sur le sujet, puisque sa réponse la plus directe à la question est tombée à la toute fin de la séance.

Le vrai sujet derrière cette petite polémique est ailleurs. Il est dans le temps perdu par les parlementaires à l’Assemblée nationale et les non-réponses trop souvent fournies par les membres d’un gouvernement, quel qu’il soit. Et le vrai problème n’est pas et ne sera jamais l’exercice d’interpellation parlementaire, qui se déroule une fois par semaine lorsque les députés siègent. Non.

À côté de l’essentiel

C’est une marotte, mais je ne peux m’empêcher de revenir une fois de plus sur la perte de temps et l’inefficacité d’un autre exercice parlementaire — beaucoup plus important à mes yeux —, celui dit de «l’étude des crédits budgétaires». Il se déroule généralement en mars ou en avril et dure pas moins de 200 heures. Les élus sont censés y passer au tamis le budget annuel de quelque 100 milliards $ de l’État québécois.

Ils passent surtout à côté de l’essentiel.

Elle est là l’immense et dense forêt que cache l’arbre de l’interpellation.

L’opération d’étude des crédits est pourtant colossale. En amont, des centaines et des centaines de fonctionnaires passent au total des milliers d’heures à préparer cet exercice.

Pendant qu’il se déroule, les députés se penchent certes sur des dépenses, mais la vérité est qu’ils les effleurent la plupart du temps. En fait, ils y transposent bien souvent les querelles des périodes des questions.

Les partis d’opposition cherchent à «faire mal paraître» le gouvernement. Les députés du gouvernement, lorsqu’ils interrogent les ministres lors de ces séances, cherchent, eux, à «faire bien paraître» leur groupe. Tout le monde avance sans boussole. On y perd du temps qui pourrait être tellement mieux employé.

Et c’est ainsi que chaque année, les élus passent à côté d’une fonction essentielle au bon fonctionnement de notre démocratie, celle de la reddition de comptes — cette opération par laquelle l’«exécutif» (le gouvernement) rend des comptes au «législatif» (représenté par les députés).

Au bout du compte, les députés approuvent et votent des milliards de dollars de crédits à l’aveugle. Et vogue la galère…

Pour que cet exercice produise de bons fruits, il faudrait que les parlementaires puissent s’appuyer sur des éléments de base comme des analyses de performance des missions et des programmes de l’État. Combien tel programme devait-il soutenir de personnes à l’origine, par exemple? Combien en aide-t-il finalement? Les aide-t-il vraiment? Les outils mis en place sont-ils les bons? Doit-on en chercher d’autres?

Lueur d’espoir?

Récemment, les ministres du gouvernement Legault ont tous «déposé» à l’Assemblée nationale les «plans stratégiques» des ministères dont ils sont responsables — plans que le Conseil du trésor a supervisés. Passons sur le fait que le ministre Christian Dubé ait indiqué que des collègues à lui pourraient perdre leur poste s’ils sortent des clous, car cela n’arrivera pas. Pas sur la seule base de manquements à la réalisation de ces plans, en tout cas.

Cela étant, ces plans stratégiques sont plus complets que ceux qui existaient jusqu’à présent. Tant mieux!

Avec le temps, il faut souhaiter qu’ils soient toujours de plus en plus précis, de sorte que tous ceux qui le voudront pourront connaître les objectifs poursuivis par les ministères et les organismes de l’État québécois. Souhaitons-le aussi pour que leurs responsables puissent être eux-mêmes interrogés tant sur la pertinence des buts poursuivis que sur les moyens mis en place pour les atteindre, ainsi que sur les résultats réellement atteints année après année.

Avec le temps, ces documents pourraient enfin faire en sorte que l’exercice annuel d’étude des crédits budgétaires serve mieux ce pour quoi il existe — car les députés auraient devant leurs yeux le tableau de bord gouvernemental. Et des feuilles de route sur lesquelles s’appuyer. Ils verraient un peu mieux la forêt.

Jean-Marc Salvet

Andrew Scheer: démission forcée et sensée

CHRONIQUE / Peu de conservateurs regretteront Andrew Scheer. Je ne parle pas de la personne qu’il est. M. Scheer est un homme cordial et soucieux de rassembler. Je parle de l’obstacle à l’avancée des conservateurs sur l’échiquier politique canadien qu’il représentait.

Démocratiquement parlant, ce n’est jamais sain qu’un parti représentant l’opposition officielle ne puisse réellement prétendre remplacer une formation au pouvoir.

Pour l’heure, son départ soulagera pendant un certain temps le gouvernement minoritaire de Justin Trudeau. Les conservateurs n’auront pas le choix de l’appuyer jusqu’à ce qu’ils aient un nouveau chef, quitte à ce que ce soit par la bande. Ce ne sont pas eux qui feront tomber les libéraux en tout cas.

Mais ces derniers regretteront-ils M. Scheer lorsque son successeur aura été désigné? Possible.

Marcher sur un fil

Le défi du successeur d’Andrew Scheer demeurera immense tant le parti est divisé entre les conservateurs sociaux et moraux — populaires dans l’ouest du Canada — et les autres; ces autres qu’on retrouve particulièrement au Québec, mais aussi en Ontario, notamment.

Parmi les chefs pouvant prétendre au pouvoir, Andrew Scheer s’était classé premier pendant la dernière campagne électorale en ce qui a trait aux gages donnés au Québec et au premier ministre François Legault. Pensons à son projet de déclaration de revenus unique.

Il a toutefois pâti de son projet alambiqué de «corridor énergétique», de son plan vert pâle pour lutter contre les changements climatiques et, surtout, surtout, de sa position personnelle sur l’avortement.

Il avait trébuché sur ce sujet dès le départ, ce qui a jeté un discrédit sur tout le reste. 

Il a bien tenté de rallier les conservateurs sociaux et les autres, car sa nature le porte à cela. Mais c’était mission impossible pour lui et ce le sera tout autant pour son successeur si celui-ci ne parvient pas à changer le parti. Comment marcher longtemps de manière écartelée sur un fil?

Humiliation évitée

Au soir des dernières élections, on ne pouvait voir comment Andrew Scheer pouvait demeurer à la tête de son parti, malgré les gains réalisés au suffrage populaire.

Il a finalement été poussé dehors par la situation politique et par de nombreux conservateurs qui ne croyaient plus en lui. On lui a montré la porte.

En annonçant qu’il passera la main, M. Scheer a dit qu’il voulait consacrer plus de temps à sa famille, ce qui est légitime. Il s’est beaucoup donné ces dernières années. Mais s’il n’avait pas été poussé de son siège et si des perspectives de victoire existaient à l’horizon, il serait demeuré en poste.

En partant, il s’évite un humiliant vote de défiance des militants conservateurs en avril.

Les révélations sur le fait que son parti payait une partie du coût des écoles privées de ses enfants ne l’auraient évidemment pas aidé lors de ce vote. En s’accrochant à son poste, il serait en plus devenu un donneur de leçons dans une maison de verre.

Le Parti conservateur a beau dire qu’une telle aide est conforme à ses politiques, le fait est que peu de personnes étaient dans le secret. La discrétion à cet égard relevait de la cachotterie, comme l’a été le salaire d’appoint de 75 000 $ versé par le Parti libéral du Québec à Jean Charest pendant un certain nombre d’années lorsqu’il était chef de l’opposition et même premier ministre du Québec.

Jean-Marc Salvet

«Le père Noël est une ordure»

CHRONIQUE / Les offres salariales présentées jeudi par le gouvernement Legault, tout comme les demandes des syndicats des secteurs public et parapublic, sont des positions de négociation; de départ, autrement dit. Si le passé est garant de l’avenir, les choses seront bien différentes au fil d’arrivée. Entre ce qu’on dit et ce qu’on fait… L’entente entre le gouvernement et les médecins spécialistes, tout juste conclue, est là pour nous le rappeler.

Les dernières grandes négociations du genre se sont déroulées en 2015. Le gouvernement Couillard avait présenté ses offres à la mi-décembre 2014. Elles étaient faméliques.

Les syndicats étaient remontés. Il y avait de quoi. «À la veille de Noël, c’est à se demander si le gouvernement n’a pas voulu faire une suite au film Le père Noël est une ordure», avait laissé tomber le président de la Fédération autonome de l’enseignement, Sylvain Mallette.

Les «offres» du président du Conseil du trésor d’alors, Martin Coiteux, tablaient sur un gel salarial les deux premières années du contrat de travail à venir, ainsi que sur des hausses de 1 % annuellement les trois suivantes. Dit autrement : 0 % la première année, 0 % la deuxième et 1 % chacune des trois autres. Un quasi-gel salarial pendant cinq ans. C’était de l’austérité pure et dure.

Les organisations syndicales réclamaient, elles, 13,5 % sur trois ans, soit 4,5 % par année.

Pendant des mois, une loi spéciale paraissait inévitable. Le scénario de 2005 flottait dans l’air. Une loi spéciale avait été adoptée par le gouvernement Charest. Québec avait alors décidé seul du salaire de ses employés.

Tadam! 

Onze mois après la présentation de ses offres initiales, en novembre 2015, le grand argentier de l’État qu’était Martin Coiteux avait «modifié» sa proposition. Son gouvernement proposait désormais 0 % la première année, 1 % la deuxième, 1 % la troisième, 1 % la quatrième et 0 % la cinquième. Le gel prévu l’année 2 était reporté à l’année 5… Wow!

Moins d’un mois et demi après ce maquillage de dernière minute, et au terme d’une année de négociations ardues, le gouvernement et les syndicats membres du Front commun concluaient une entente de principe prévoyant une hausse salariale moyenne d’un peu plus de 9 % sur 5 ans — en tenant compte de sommes liées à la «relativité salariale» et de montants forfaitaires. À ce moment-là, le gouvernement Couillard calculait que le coût total pour l’État s’élèverait à 10,25 % en incluant la rémunération liée aux ententes «sectorielles», celles touchant à l’organisation du travail. Au départ, rappelons-le, ce gouvernement avait dressé la table en y déposant 3 %.

Évidemment, aucune négo n’est comme une autre. Mais il est rarissime que les offres et les demandes initiales demeurent semblables au fil d’arrivée. C’est le propre d’une négo comme celle qui s’amorce.

Surtout que depuis quelques années le gouvernement du Québec a toujours plus d’argent qu’il ne le dit. Les syndicats ont non seulement des arguments de fond à faire valoir dans cette ronde-ci, mais ils auront beau jeu de tirer sur le fil des surplus non prévus pour revendiquer le «rattrapage» réclamé. L’année financière terminée le 31 mars dernier affiche un surplus de 8 milliards $ — de 4,8 milliards $ après les versements au Fonds des générations.

Dire que le ministère des Finances avait prévu au tout départ qu’il faudrait puiser 1,5 milliard $ dans la «réserve de stabilisation» pour seulement parvenir à l’équilibre financier!

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Le français, un droit pour tous

CHRONIQUE / C’est le projet de loi que personne n’avait vu venir sur la Colline parlementaire à Québec cet automne : le 4 décembre, le député libéral Gregory Kelley a proposé d’instaurer «un droit» à la gratuité pour des cours de français, et ce, pour toute personne résidant au Québec. C’est tactiquement sensé pour les libéraux. C’est surtout plein de bon sens pour les éventuelles personnes qui en bénéficieraient. Et pour le Québec dans son ensemble.

Explications : les libéraux ont cruellement besoin de renouer avec la majorité francophone. Et ils doivent offrir des gages à cet effet. Car ce n’est pas en se contentant de répéter constamment, sous le mode de la contrition, qu’ils doivent se «rebrancher» et «écouter» qu’ils y parviendront. C’est en y allant de propositions concrètes. Les incantations ont des limites.

La proposition de Gregory Kelley ne suffira pas, bien sûr, à réduire le désamour qui existe entre les électeurs dans leur ensemble et le Parti libéral du Québec (PLQ). D’abord, parce qu’elle n’a pas fait un bruit à ce point fort que bien des gens en ont entendu parler. Aussi, parce que la relative indifférence dont a fait preuve le gouvernement de Philippe Couillard à l’égard des inquiétudes des Québécois francophones (qu’elles aient toutes été fondées ou pas) a laissé des traces profondes. Enfin, parce qu’on ne change pas l’air du temps comme ça. Il faut des années. 

Aussi, parce que le terrain du «nationalisme» est occupé. Il n’est pas libre. La Coalition avenir Québec a sauté dessus à pieds joints.

Mais des mesures comme celle proposée par M. Kelley vont dans le bon sens.

La candidate à la direction du PLQ Dominique Anglade ne peut que s’en réjouir, car le député de la circonscription de Jacques-Cartier est dans son camp pour cette course.

Sauf rarissimes exceptions, un projet de loi émanant d’un parti d’opposition n’est jamais adopté. Il peut par contre inspirer un gouvernement. Il indique à tout le moins où veut loger le parti qui le porte.

La Charte

Même s’il concerne tous ceux qui pourraient vouloir s’en prévaloir, ce droit à des cours de français gratuits, qui est au cœur du projet de loi de Gregory Kelley, vise particulièrement les Québécois d’expression anglaise.

«Malgré les améliorations importantes au chapitre de l’immersion française à l’école, des générations de Québécois d’expression anglaise n’ont pas eu la chance d’apprendre un niveau de français suffisamment avancé pour leur permettre d’envisager avec confiance l’intégration sur le marché du travail en français», a noté le député de Jacques-Cartier.

Son projet de loi a l’ambition d’inscrire cet éventuel droit à des cours de français dans la Charte de la langue française.

Au passage, sa proposition témoigne du problème à s’exprimer en français existant encore chez de nombreux Québécois d’expression anglaise.

Bon accueil

Le ministre de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration, Simon Jolin-Barrette, s’est montré disposé à inclure un tel droit dans le bouquet de mesures qu’il présentera l’an prochain pour renforcer le statut et l’usage du français au Québec. Le premier ministre François Legault aussi.

Il faut dire que le député caquiste de Sainte-Rose, Christopher Skeete, responsable des relations avec les Québécois d’expression anglaise au gouvernement, a récemment lui-même fait état du problème décrit par M. Kelley, ainsi que du désir de plusieurs membres de la communauté anglophone d’avoir droit à des cours de français.

Le plus positif dans cette avancée à venir sera sans doute qu’elle aura pris appui sur une demande provenant de Québécois d’expression anglaise.

C’est leur demande qui a incité les libéraux à présenter cette proposition et qui incite les caquistes à y réfléchir sérieusement.

On ne le répétera jamais trop : que ce soit dans l’ensemble canadien ou pas, l’avenir du Québec passe par la langue française. Si un jour lointain, même très lointain, la langue française ne devait devenir qu’un élément folklorique, ce territoire ne serait plus le Québec. Il serait autre chose. Voilà pourquoi le devoir fondamental de tout gouvernement québécois est d’assurer non seulement la pérennité du français au Québec, mais son épanouissement constant. Dit ainsi, c’est une grande généralité. Mais il existe des vérités même dans des lieux communs.

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Acte de foi réclamé pour les «trop-perçus»

CHRONIQUE / Il faut avoir la foi pour croire que les consommateurs québécois d’hydro-électricité épargneront 1,5 milliard $ grâce à l’adoption cette fin de semaine du projet de loi visant à simplifier le processus d’établissement des tarifs d’Hydro-Québec.

En commission parlementaire, plus tôt cet automne, les associations de consommateurs et de défense des entreprises, ainsi que la plupart des experts, ont soutenu qu’un tel retour d’argent ne se matérialiserait jamais.

L’été dernier, nous avions parlé dans ce journal de poudre de perlimpinpin pour décrire le projet de loi finalement adopté sous bâillon législatif. Le débat avait alors déjà cours depuis le printemps — depuis la présentation de la pièce législative du ministre Jonatan Julien.

La proposition gouvernementale s’appuie entre autres sur la remise en début d’année prochaine par Hydro-Québec de 500 millions $ à ses clients. Or, ces dollars, constitués du solde des «comptes d’écart», auraient de toute façon fini par être retournés aux consommateurs, a rappelé le chef libéral par intérim, Pierre Arcand, vendredi. 

Autre rappel : le projet prévoit un gel des tarifs l’an prochain, suivi d’une indexation tarifaire arrimée au taux d’inflation les quatre années suivantes. Le gouvernement calcule que ce volet fera économiser 1 milliard $ aux consommateurs. Or, rien ne dit que la Régie de l’énergie n’aurait pas autorisé des hausses en deçà de l’inflation. Elle l’a fait ces dernières années.

Ils ont fait bloc

À l’Assemblée nationale, les partis d’opposition ont fait bloc contre le projet du ministre Julien. Leurs représentants ont martelé qu’il ne permettrait nullement de retourner le «trop-perçu» de 1,5 milliard $ d’Hydro-Québec — un «trop-perçu» sur lequel la Coalition avenir Québec avait cogné fort lorsqu’elle était dans l’opposition.

Samedi, en marge du processus accéléré d’adoption, on a entendu l’affable péquiste Sylvain Gaudreault sortir de ses gonds. C’est rare. «C’est juste de la “bullshit”», a-t-il dit. Poursuivant sur sa lancée, il a même affirmé que le ministre de l’Énergie «s’est laissé embobiner comme un pauvre type dans la farine par une puissante machine qui s’appelle Hydro-Québec».

«Les fleurs en 2020, puis le pot, les quatre prochaines années», a pour sa part politiquement résumé la solidaire Ruba Ghazal à minuit quinze dimanche, tout juste après l’adoption du projet de loi.

Une honte?

Il faut distinguer le fond du projet gouvernemental comme tel du processus d’adoption par bâillon législatif. 

Samedi, les règles habituelles de l’Assemblée nationale ont été suspendues pour forcer son adoption. Une honte?

Soutenir que ce projet de loi n’aurait jamais dû exister ou qu’il aurait dû être amendé — voire scindé, comme cela a aussi été proposé —, c’est une chose. C’est même une chose tout à fait valable.

Mais après les refus réitérés par le gouvernement Legault de l’abandonner ou de le modifier fondamentalement, et après 100 heures de débats en commission parlementaire, celui-ci pouvait légitimement exiger que les députés votent. Oui, quand tout a été dit, à un moment, il faut procéder au vote final.

Les bâillons législatifs nous ramènent toujours à la question du temps de délibération parlementaire. Jusqu’où le poursuivre? Jusqu’où le pousser?

En mars 2018, avant de quitter la politique, le ministre libéral Jean-Marc Fournier avait déclaré que «l’Assemblée nationale mériterait une bonne réingénierie en termes de temps passé à la délibération». Souvent, «on est dans une délibération qui cherche simplement à étirer le temps», avait-il ajouté en visant les partis d’opposition. Il estimait que des «cadres temporels devraient être associés à des projets de loi».

Même si elle peut paraître tentante pour tout gouvernement, l’exploration de cette avenue ne conduirait qu’à restreindre encore plus les débats.

Il s’agirait d’une solution sans doute pire que la situation que l’on tenterait de corriger.

Il vaut mieux accepter le cas par cas, quitte à ce que les partis d’opposition freinent le processus législatif des quatre fers. Et qu’un gouvernement décide à un moment de recourir au bâillon, qui est un outil qui existe dans l’arsenal parlementaire.

Chacun d’entre nous peut ensuite juger des manières de faire et de l’attitude des uns et des autres.

Chronique

Gagner des points en… reculant

CHRONIQUE / «Je veux dire au ministre que, pour moi, il ne recule pas. Il avance. Il avance vers la pleine reconnaissance des familles adoptantes du Québec.»

C’est en ces termes que la députée péquiste Véronique Hivon a félicité la décision du ministre Jean Boulet de finalement accorder aux parents adoptifs la même plage de congés parentaux qu’aux parents biologiques.

Pas question pour Mme Hivon, donc, de profiter de la situation pour accuser le gouvernement Legault de «recul», une accusation qui hérisse toujours tous les partis au pouvoir. Et qui, à force d’être martelée, ne les incite jamais à ajuster ou à modifier une décision.

Véronique Hivon a d’ailleurs été membre d’un gouvernement, celui de Pauline Marois, qui n’en pouvait plus d’être régulièrement accusé de reculer — même s’il avait raison de le faire.

Le paradoxe est tout là : quand un gouvernement recule, c’est presque toujours justifié. Mais ce même gouvernement est ensuite susceptible d’être écorché de ce seul fait, puisqu’on peut par la suite soutenir qu’il démontre lui-même qu’il a mal fait ses devoirs.

Jusqu’ici, les reculs opérés par le gouvernement Legault l’ont davantage aidé que desservi.

Jusqu’à présent, ils ont été perçus comme des actes d’humilité, de bon sens. Ce qu’ils sont.

Gare toutefois au point de bascule qui survient avec l’accumulation.

Mais, jusqu’ici, le gouvernement Legault ne perd pas de points en reculant. Au contraire.

La volte-face sur les congés parentaux ne lui fera pas perdre de points, pas plus que la suspension de la réforme du Programme de l’expérience québécoise (PEQ) n’a eu cet effet. On a d’ailleurs pu le constater lundi lors de la partielle dans Jean-Talon.

S’il s’était obstiné et n’avait pas suspendu temporairement cette réforme, la controverse se serait amplifiée.

Des visages

Une fois qu’on a dit cela, on n’a pas tout dit. Les gouvernements — celui de M. Legault n’y fait pas exception — ne reculent pas nécessairement parce que les fondements d’une proposition législative ou d’un projet de règlement sont mal fondés ou mal ficelés.

Les gouvernements sont plus susceptibles de reculer lorsque, de plus, des êtres humains peuvent apparaître sur la place publique pour témoigner de l’impact personnel de telle ou telle mesure.

Devant des visages auxquels les citoyens en général peuvent s’identifier, ou se montrer sensibles, un gouvernement qui ne ferait rien risquerait de paraître dur et insensible.

Celui de M. Legault a donc bougé dans le dossier des congés parentaux, comme dans celui du PEQ et comme dans celui ayant mené à la réintégration de l’agronome Louis Robert. Dans ces trois dossiers, il y avait des visages bien réels, des cas humains bien visibles.

L’exemple du cannabis peut étayer cette observation a contrario. À peu près tous les experts — et pas seulement ceux de la santé publique — ont jugé mal fondé le projet de loi visant à faire passer de 18 à 21 ans l’âge légal de consommation. Le gouvernement n’a pas bronché pour autant. Dans ce dossier, comme dans d’autres, il n’y avait pas de citoyens directement concernés pour témoigner de l’impact sur eux de la mesure à venir. Il n’y avait pas de visages.

La «règle des visages» pèse lourd, même si elle n’est tout de même pas une vérité absolue. La loi sur la laïcité de l’État nous le rappelle. Il faut toutefois préciser que, dans ce cas-ci, il s’agissait d’un engagement fondamental de la Coalition avenir Québec et que le projet de loi de Simon Jolin-Barrette n’a jamais cessé de bénéficier d’un très fort appui populaire.

Chronique

Trudeau serait fou de passer à côté

CHRONIQUE / Le Canada se dirige vers une réunion interne cruciale. Elle réunira en début d’année prochaine le premier ministre fédéral, Justin Trudeau, et tous ses vis-à-vis des provinces et des territoires. Elle accroîtra ou apaisera les tensions canadiennes.

Pour s’y préparer, le deuxième gouvernement de Trudeau-fils aurait intérêt à se pencher avec le plus d’ouverture possible sur les éléments sur lesquels les premiers ministres des provinces et des territoires viennent de s’entendre.

D’abord, parce que, désormais minoritaire, son gouvernement n’a pas les moyens de se payer une guérilla politique sur tous les fronts avec ses homologues des provinces et des territoires. Ensuite, parce qu’il doit très certainement vouloir contenir les forces centrifuges qui se sont réveillées.

Justin Trudeau commettra une faute s’il ne s’appuie pas sur les éléments faisant réellement consensus entre les provinces. Il passera à côté d’une main tendue si l’ordre du jour qui accompagne l’invitation qu’il lancera sous peu à ses homologues en fait fi.

Ce serait politiquement fou de sa part.

Surtout que c’est un front fixé au plus petit dénominateur commun que les premiers ministres des provinces et des territoires ont établi entre eux à l’issue de leur rencontre en banlieue de Toronto, lundi. Ils n’ont pas dressé une liste de revendications à n’en plus finir. Et pour cause : les sujets qui les divisent sont plus nombreux que ceux qui les rassemblent. Ils ont bien sûr naturellement et diplomatiquement passé les premiers sous silence dans leur communiqué final.

Après les querelles ayant opposé François Legault et plusieurs autres premiers ministres sur la loi sur la laïcité et sur le programme de péréquation — pour ne prendre que ces deux exemples —, le communiqué qu’ils ont signé témoigne de la délicate diplomatie à laquelle ils ont dû se livrer.

Expression éculée, mais...

Une des priorités communes qu’ils ont établies n’ira cependant pas bien loin. Il est d’ailleurs difficile de comprendre que le gouvernement du Québec ait accepté qu’elle figure dans le communiqué final, puisqu’elle appelle non seulement à la poursuite de l’exploitation des ressources naturelles, mais à des décisions permettant d’«assurer un accès aux marchés pour les produits canadiens».

Si le premier ministre de l’Alberta, Jason Kenney, et d’autres y voient presque la promesse qu’un oléoduc pourrait un jour traverser le Québec, ce n’est pas ce que voit François Legault... Cet élément étant pour le moins sujet à interprétation, on ne peut pas dire qu’il fait partie des consensus solides établis lundi.

Les premiers ministres des provinces et des territoires s’entendent toutefois plus sincèrement sur les autres éléments figurant dans leur déclaration finale. Et c’est sur ceux-ci que le gouvernement Trudeau devrait sérieusement se pencher et s’appuyer.

C’est le cas de l’application «du principe ‘un projet, une évaluation’», soit  l’élimination de la «nécessité de procéder à une évaluation environnementale fédérale obligatoire pour les projets qui relèvent de la compétence des provinces et des territoires».

Les premiers ministres des provinces et des territoires veulent aussi que le futur régime canadien d’assurance médicaments soit élaboré «en partenariat» avec eux; qu’Ottawa respecte scrupuleusement leurs compétences et leurs pouvoirs, et que le financement fédéral des infrastructures soit plus flexible, plus rapide et réalisé selon leurs priorités.

Ils s’entendent aussi sur la modernisation du Programme de stabilisation fiscale, une proposition visant à donner un coup de pouce financier à l’Alberta. Ainsi que sur l’augmentation du financement du Transfert canadien en santé «selon un facteur de progression annuel de 5,2%». Ce dernier élément est un classique. Il représente beaucoup d’argent. Mais Ottawa doit faire plus que ce qu’il a promis à cet égard.

C’est très clairement un front commun fixé au plus petit dénominateur commun. Voilà pourquoi le deuxième gouvernement de Justin Trudeau devrait sérieusement tenir compte des éléments solides qu’il contient (tout en sachant que chacun des signataires n’abandonne pas pour autant les revendications et demandes qui lui sont propres). L’expression est éculée, mais la balle est dans son camp.

Chronique

Le cadeau de Noël de la CAQ

CHRONIQUE / L’élection de Joëlle Boutin a des allures de cadeau de Noël pour les caquistes. Car la victoire du gouvernement Legault dans Jean-Talon, en plus de lui permettre d’arracher une circonscription qui appartenait aux libéraux, intervient après une série de déboires politiques.

Citons ici un seul élément : la réforme du Programme de l’expérience québécoise, qui a viré à la controverse et que le gouvernement a dû suspendre récemment.

Cette bruyante controverse a de plus occulté les mesures présentées lors de l’exercice de mise à jour économique et financière du ministre Éric Girard, soit la bonification complète de l’Allocation famille, le retour du tarif unique pour les services de garde subventionnés, ainsi que la baisse à venir des tarifs de stationnement des établissements de santé.

La Coalition avenir Québec (CAQ) l’a aussi emporté malgré le «troisième lien». «Malgré», car ce projet est souvent perçu comme moins populaire dans cette partie de la capitale qu’ailleurs dans la région de Québec. On a en tout cas pu remarquer que le gouvernement Legault n’en a pas fait des tonnes sur le tunnel sous-fluvial pendant cette campagne.

Le PM du Manitoba...

Avant le déclenchement de la partielle, François Legault avait estimé que le scrutin dans Jean-Talon serait l’occasion pour les électeurs de manifester leur approbation à la Loi sur la laïcité. C’était à la fin octobre. Une éternité en politique.

Mais le premier ministre manitobain, Brian Pallister, s’est chargé de ramener cette carte gagnante pour la CAQ dans l’actualité quelques jours à peine avant ce vote...

Notons que c’est durant cette campagne dans Jean-Talon que le Parti québécois (PQ) a décidé de remettre l’indépendance au cœur de son action. Il a même fait inscrire le mot indépendance sur ses affiches électorales.

C’est aussi durant cette campagne que Québec solidaire a promis qu’un éventuel gouvernement solidaire poserait des «gestes de rupture» avec le reste du Canada avant même la tenue d’un référendum — mais sans toutefois s’afficher comme le PQ sur ce sujet.

Même si on se perd toujours à tenter d’analyser ce qui a pu faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre, on peut certainement avancer que la loi 21 et une gouvernance qu’il qualifie avec fierté de «nationaliste» valent des indulgences au gouvernement Legault, compte tenu de la popularité de ces deux éléments dans l’électorat francophone. Indulgences, parce qu’ils amenuisent ses erreurs aux yeux de bien des électeurs. Celles-ci deviennent des éléments secondaires.

Victoire éclatante

Certes, ce n’est qu’une partielle. Et le taux de participation est à l’avenant. Ce n’est d’ailleurs pas enlever quelque mérite que ce soit à la CAQ de souligner au passage qu’une majorité d’électeurs de Jean-Talon n’a pas voté pour elle, même si elle a terminé première. C’est mettre le tout en perspective, même si c’est presque toujours ainsi que les choses se déroulent lorsqu’on tient compte des électeurs qui boudent les urnes.

Il n’empêche que la CAQ s’est emparée haut la main d’une circonscription libérale. Sa victoire est éclatante.

Statistiquement parlant, il n’arrive pas si souvent qu’un parti au pouvoir arrache une circonscription qui était représentée par un parti d’opposition lors d’une partielle.

Dans le contexte actuel, le gain de la CAQ dans Jean-Talon est une gifle au PLQ. D’autant qu’il s’est presque fait doubler par Québec solidaire.

Cette défaite libérale accentue l’image d’un parti rejeté par beaucoup de francophones. Le PLQ n’est plus du tout représenté à l’est de Montréal. La course à la succession de Philippe Couillard n’en revêtira que plus d’importance pour lui.

Et que dire du Parti québécois, qui termine quatrième dans une circonscription aussi francophone que Jean-Talon? Il avait beau ne pas avoir d’attentes, c’est tout de même terrible pour lui.

Sa course à la direction n’en aura que plus d’importance pour lui aussi.

Jean-Marc Salvet

L’effronterie d’un premier ministre

CHRONIQUE / Le premier ministre manitobain, Brian Pallister, avait déjà exprimé son opposition à la loi proscrivant le port de symboles de foi chez certaines catégories de représentants de l’État québécois. Même si cela en agace plusieurs, il en avait bien le droit. Et on doit vivre avec l’opinion d’autrui. Mais lancer une campagne publicitaire sur le dos d’une loi adoptée par l’Assemblée nationale a quelque chose d’indécent. On tombe là dans un tout autre registre. On tombe dans l’effronterie.

On peut aussi être agacé, de façon plus générale, par des résolutions comme celle adoptée par l’Assemblée législative de l’Ontario ou par des conseils municipaux dans le reste du Canada contre la loi 21. Mais, là encore, on n’est pas là dans l’indécence d’une campagne publicitaire. Je fais une distinction entre ces différents véhicules d’expression.

À LIRE AUSSI: La CAQ et le PQ répliquent aux autres provinces

Je ne ferai pas grief à des responsables politiques municipaux ou à des législatures d’autres provinces d’exprimer une opinion. D’autant moins que je ne trouve pas anormal que l’Assemblée nationale se prononce sur des situations se déroulant hors des frontières du Québec.

Comparaison n’est pas raison, les dossiers n’ont rien à voir — j’insiste là-dessus —, mais le Parlement québécois — je le rappelle — s’est exprimé encore tout récemment sur le bras de fer politique opposant Madrid à Barcelone. Les exemples sont nombreux.

Il y a presque un an jour pour jour, d’ailleurs, l’Assemblée nationale dénonçait dans une résolution parlementaire ce qui constituait à ce moment-là la toute dernière atteinte aux droits de la communauté franco-ontarienne. Elle a exprimé son point de vue et c’était légitime.

Les résolutions votées contre la loi 21 à l’extérieur du Québec — pour revenir plus spécifiquement à ce dossier — ne contraignent évidemment en rien le gouvernement québécois. Mais elles ont un mérite politique : elles permettent à chacun de prendre officiellement acte des opinions divergentes entre des élus du Canada.

Provocation

Avec la publicité diffusée au Québec par le Manitoba, on tombe dans un tout autre registre, disais-je. On tombe dans l’effronterie, dans la provocation. 

Dans cette campagne publicitaire du gouvernement Pallister visant à recruter des Québécois, on lit notamment que «les fonctionnaires du Manitoba sont accueillis à bras ouverts et mis à l’honneur, quelles que soient leur religion ou leur culture» et qu’«au Manitoba, la diversité est respectée et valorisée».

Cette publicité, c’est un peu comme si M. Pallister était venu expressément au Québec pour dire cela en conférence de presse.

Pour illustrer le franchissement de frontière que constitue une publicité comme celle-là, je référerai au premier ministre François Legault, qui a déjà qualifié le pétrole de l’Ouest d’«énergie sale». Qu’aurait-on entendu dans d’autres provinces et qu’auraient pensé de nombreux Québécois si M. Legault avait en plus lancé une campagne de pub intitulée «Énergie sale» dans des médias de l’Alberta...?

François Legault a évité de déchirer sa chemise en commentant, jeudi, la publicité du chef du gouvernement manitobain.

Celui qui a dû être le plus troublé par cette offensive, en son for intérieur, est le premier ministre Justin Trudeau. Non pas qu’il ne soit pas d’accord avec Brian Pallister, bien sûr. Mais, comme tout le monde, il voit bien que cette publicité ne fera rien pour apaiser les tensions au Canada — ces mêmes tensions qui l’ont incité à nommer Chrystia Freeland au poste de vice-première ministre et à celui de ministre des Affaires intergouvernementales.

Quoi qu’il en soit, rien de tout cela ne mettra en péril la loi 21.

S’il existe un risque à court terme pour cette loi, il est du côté de la Cour d’appel du Québec. Celle-ci doit décider incessamment si elle la suspend le temps qu’un tribunal se penche sur le fond du dossier.

Chronique

Quatre députées contre l’imbécillité

CHRONIQUE / Ce n’est pas une résolution parlementaire parmi tant d’autres qui a été adoptée à l’Assemblée nationale mercredi. C’est une résolution dont les propos et le sens devraient être entendus et partagés par le plus grand nombre de citoyens. Elle porte sur la cyberintimidation faite aux femmes.

Elle donne à lire et à entendre la bêtise crasse de tant de harceleurs à la petite semaine. Elle expose un problème de société dont nous pouvons tous être victimes. Cette motion parlementaire a été présentée par la caquiste Chantal Soucy.

D’abord, merci à elle, ainsi qu’aux autres femmes députées de l’Assemblée nationale d’avoir soulevé le couvercle gris des poubelles où se cachent tant de personnes, où se tapissent tant de harceleurs — anonymes ou pas.

Et dire qu’ils prennent leur logorrhée et leur dénigrement pour de l’expression ou de l’opinion!

Ce problème d’attaques personnelles n’est pas le seul fait d’hommes et beaucoup d’entre eux en sont également victimes. Ne l’oublions pas. Mais le dénigrement prend une forme particulière lorsqu’il est dirigé contre des femmes.

Les «réseaux sociaux» ont peut-être permis de faire apparaître le meilleur, mais ils ont aussi libéré le pire. Le «phénomène», comme on dit bien pudiquement, ne date pas d’hier.

Le problème, c’est qu’il perdure. Le drame, c’est qu’il s’incruste.

Et il ronge des gens. Des jeunes et des moins jeunes.

Les dénonciations et les appels au sens civique, malheureusement, ont toujours eu peu de portée.

Merci à la caquiste Chantal Soucy, à la libérale Paule Robitaille, à la solidaire Christine Labrie et à la péquiste Méganne Perry Mélançon d’avoir soulevé mercredi le couvercle sur ces saletés en plein Salon bleu, au cœur même de l’Assemblée nationale du Québec.

«Pauvre dinde»

Citons ces députées.

Chantal Soucy : «Ayons une pensée pour toutes ces femmes et spécialement pour les jeunes filles qui subissent de la cyberintimidation jour après jour. Vous savez ce qu’il y a de plus terrible avec la cyberintimidation? C’est qu’elle ne s’arrête jamais. Elle pousse malheureusement trop souvent des jeunes à commettre l’irréparable […]. L’hostilité en ligne freine l’engagement politique, spécialement chez les femmes.»

Paule Robitaille : «Combien d’entre nous, politiciennes, femmes publiques, femmes qui osent sortir du lot, femmes qui portent le voile ou la mini-jupe, adolescentes, jeunes filles, sommes-nous à être ciblées par la vindicte misogyne du Web? Pour moi, ces attaques se vivent comme une tempête. D’abord, une pluie fine d’insultes, ensuite le rythme s’accélère. La charge d’une armée de trolls forts de leur anonymat qui dénigrent, ridiculisent et détruisent. Cela peut durer 24, 48, 72 heures, et puis la tempête se calme jusqu’à l’autre bourrasque.»

Chistine Labrie : «Voici des exemples de mots reçus par moi et par les quatre autres femmes de mon caucus : “pauvre dinde”; “maudite folle”; “quelle conne”; “tu es une maudite sans génie”; “tu es une bonne à rien et tu ne comprends rien”; “va chier”; “la brebis”; “si j’étais ton fils ou ta fille, j’aurais honte de ma mère”; “tu devrais décrisser, car tu n’es qu’une pollution à voir”; “retourne vivre dans le village d’où tu viens”; “inutilité vivante”; “tu es une câlisse de prostituée”; “ostie de plotte sale”; “criminelle et corrompue”; “minable prostituée du crime organisé”; “va te faire enc...”; “crisse de salope”; “aïe! la nunuche”; “allez vous rhabiller ou suicidez-vous”; “tu devrais disparaître”; “tu auras ta leçon après les Fêtes et ce sera un dossier de réglé”.»

Méganne Perry Mélançon : «Ces actes disgracieux laissent des traces, non seulement en ligne, mais dans le cœur et l’âme des victimes. Les adolescentes particulièrement sont vulnérables à ces attaques […]. La facilité avec laquelle on peut calomnier quelqu’un en ligne est inversement proportionnelle à l’ampleur des conséquences sur la personne visée.»

Nous savons. Nous ne pouvons plaider l’ignorance. Nous avons donc tous une responsabilité face ce fléau. Particulièrement lorsqu’on a la chance de s’exprimer dans la sphère publique. Chacun d’entre nous, à son échelle, doit tenter de donner l’exemple.

Non, personne, absolument personne, ne demande à qui que ce soit de se taire. Personne ne demande à qui que ce soit de s’abstenir de dénoncer des idées, des visions ou des projets. Mais il y a une différence entre cela et s’en prendre personnellement à des personnes; il existe un monde de différences entre des arguments et des attaques personnelles. C’est élémentaire. 

C’est vrai, rien de cela n’est nouveau. Tout cela est même tellement souvent répété… Mais c’est encore trop peu compris. 

Les appels au civisme ne suffisent pas, ne suffisent plus.

Pourquoi? Sans doute parce que les harceleurs ne se sentent pas concernés et n’ont cure des blessures qu’ils infligent. Il serait temps de partir de ce fait pour réfléchir à des solutions susceptibles de réduire la cyberviolence.

Chronique

Le réveil du PLQ et du PQ?

CHRONIQUE / Il est bien normal que le nouveau candidat à la direction du Parti libéral du Québec (PLQ), Alexandre Cusson, n’ait pas déballé ses idées et ses projets lors de ses premières foulées dans la course à la succession de Philippe Couillard. Laissons-lui le temps d’arriver en politique québécoise.

Mais sa façon de répondre aux questions qui lui ont été posées sur la loi sur la laïcité révèle tout de même un malaise sur ce sujet. Ou révèle sa très nette conscience de la difficile synthèse à opérer là-dessus pour rallier une majorité claire de libéraux et, éventuellement, de Québécois.

Alexandre Cusson a beaucoup été dépeint comme le candidat des «régions». Nonobstant le fait que ce genre de généralité est toujours réductrice, elle signifie quand même, dans l’esprit de ceux qui la brandissent, que l’actuel maire de Drummondville pourrait permettre à de nombreux Québécois vivant à l’est de Montréal de redécouvrir la marque libérale.

Or, de façon générale, la loi sur la laïcité du gouvernement Legault est extrêmement populaire à l’extérieur de Montréal. Selon cette logique, M. Cusson devrait donc au moins voir d’un bon œil le compromis Bouchard-Taylor — à défaut d’accepter la loi 21.

D’après ce que l’on peut décoder, il n’est toutefois pas sûr qu’il y soit favorable.

Et s’il l’est, toute interdiction à la Bouchard-Taylor qu’il véhiculerait ne passerait pas comme lettre à la poste au PLQ... Dur, dur.

Sur cette question précise, il n’existe pas de sésame. Engagée depuis plusieurs semaines dans cette course, Dominique Anglade a trouvé une formule certes toute politique, mais qui indique néanmoins sa propre vision «nationaliste» des choses. En même temps que les limites qu’il y a à trop bouger sur cette question au PLQ.

Ainsi, un gouvernement libéral dirigé par elle n’abrogerait pas la loi 21 du gouvernement Legault, mais ne renouvellerait pas les clauses dérogatoires mises en place pour la protéger...

Ce que tout cela nous révèle? Que ce sujet n’a pas fini de constituer une épine au pied de l’équipe libérale. 

Gaudreault à gauche

En se lançant dans la course à la direction du Parti québécois (PQ), Sylvain Gaudreault a affiché sa foi en l’indépendance, son engagement en faveur d’un Québec vert, et aussi, plus étonnamment, son désir de réduire les inégalités sociales.

M. Gaudreault a entre autres fustigé les différences d’espérances de vie entre citoyens de quartiers riches et de quartiers pauvres.

«Plus étonnamment», disais-je? C’est que, dans le contexte actuel, il s’agit d’une prise de risque de sa part, car bien des péquistes estiment que leur parti ne doit pas s’afficher comme social-démocrate ou à gauche s’il veut élargir ses rangs.

Comment Sylvain Gaudreault se distinguera-t-il de Québec solidaire ce faisant? Sans doute en soutenant qu’il fonde ses ambitions sur le pragmatisme et non sur des rêves.

Ces deux courses à la direction, celle du PQ et celle du PLQ, sont l’occasion d’un rappel : elles ne seront porteuses que si les candidats y prenant part affichent réellement leurs convictions. Et s’ils s’y tiennent sans trop louvoyer.

Bien malin, cela étant, qui pourrait dire si on assistera, avec ces deux courses, au réveil des libéraux et des péquistes.

Chose certaine, le PQ et le PLQ possèdent des militants et des sympathisants — et maintenant des candidats à la direction — qui veulent les voir vivre et exister.

Tant mieux pour notre démocratie!

Sauvons le président!

Le président de l’Assemblée nationale, François Paradis, a commis bien des erreurs.

Il y a deux semaines, il a par exemple demandé à la libérale Marwah Rizqy de se rétracter sous prétexte qu’elle avait employé les mots... en catimini — une expression qui ne se retrouve pourtant même pas dans le lexique des termes antiparlementaires. La députée de Saint-Laurent s’est gentiment exécutée.

Le lendemain, M. Paradis n’a pas réclamé du ministre Simon Jolin-Barrette qu’il fasse de même alors qu’il avait utilisé le verbe bloquer pour critiquer l’attitude des libéraux — un mot qui pourtant, lui, se retrouve bel et bien dans ce drôle de Larousse! Le ministre s’est finalement rétracté, mais il l’a fait de son propre chef — sans que le président l’exige.

François Paradis commet de vraies erreurs. Mais personne ne peut sérieusement soutenir qu’il a généralement favorisé le groupe parlementaire caquiste dont il provient.

Voilà pourquoi personne n’a à lui montrer la porte.

Il serait odieux de s’en prendre à cet arbitre du jeu, car il y a des joueurs sur la patinoire du Salon bleu — au premier rang desquels les leaders parlementaires du gouvernement et de l’opposition officielle, Simon Jolin-Barrette et Marc Tanguay — qui lui rendent la tâche particulièrement difficile.

Avec parfois même un tantinet de mauvaise foi et d’«appels au Règlement» trop souvent tatillons.

À force, le président de l’Assemblée nationale s’en trouve déstabilisé. Et trébuche.

Les choses se dérouleront mieux dès lors que les leaders parlementaires ne bondiront plus à tout bout de champ, que les membres du gouvernement ne se cabreront plus chaque fois que des libéraux ou d’autres affirmeront qu’ils n’écoutent pas les experts et que les élus du PLQ ne se hérisseront plus dès qu’un ministre les accusera de ralentir la bonne marche des travaux parlementaires.

Surtout qu’il y a énormément d’indignations totalement feintes dans ces attitudes courroucées.

Jean-Marc Salvet

Les ailes rognées de Justin Trudeau

CHRONIQUE / Personne ne peut sérieusement prétendre que Justin Trudeau n’a pas compris les messages du résultat électoral du 21 octobre. Il a compris le principal du moins, soit qu’il n’est pas l’homme de la situation. Il a compris que ses ailes sont rognées — à tout le moins pour un moment. Il ne mise plus sur lui pour apaiser les tensions au Canada.

D’où la nomination de Chrystia Freeland à titre de vice-première ministre et de ministre des Affaires intergouvernementales, et de Pablo Rodriguez à titre, entre autres, de «lieutenant du Québec» — pour ne prendre que ces deux exemples.

Si on avait l’habitude de dire qu’un poste de «vice» est essentiellement symbolique — qu’il ne confère pas un poids plus important que celui des autres à la table d’un conseil des ministres —, ce ne sera pas le cas cette fois-ci. La voix de Chrystia Freeland portera au sein de l’équipe libérale, mais aussi dans la machine gouvernementale.

Si Justin Trudeau n’est pas l’homme de la situation, Chrystia Freeland est-elle, elle, la femme de la situation? Elle est en tout cas la personne possédant le plus d’atouts et de qualités pour occuper le délicat poste de ministre des Affaires intergouvernementales. 

Mais à l’impossible, nul n’est tenu. On a beau être la ou le mieux placé pour réussir une mission — en l’occurrence, celle d’apaiser les tensions au sein du Canada et de maîtriser les forces centrifuges —, le succès n’est pas garanti, bien évidemment.

Tout ne dépendra pas que de Mme Freeland, mais aussi, et entre autres, de la volonté des premiers ministres provinciaux de miser davantage sur ce qui les unit que sur ce qui les divise.

Et cet aspect des choses dépendra lui-même de leurs intérêts politiques et de leurs visions de ce que doit être le Canada — si tant est que leurs vues sont réconciliables.

Si l’administration Trump et le premier gouvernement Trudeau sont parvenus à s’entendre sur le renouvellement de l’Accord de libre-échange nord-américain, c’est que leurs intérêts politiques et économiques respectifs le commandaient. On verra ce qu’il en sera au Canada.

Le rendez-vous qu’auront les premiers ministres des provinces et des territoires le 2 décembre à Toronto donnera un ton pour la suite des choses.

Un constat : l’attachement au Canada demeure majoritaire au Québec et fort dans le reste du pays.

Un élément de prospective : à long terme, le Canada sera de plus en plus à géométrie variable. Les pouvoirs des provinces les unes par rapport aux autres seront de plus en plus distincts, ainsi que leurs liens avec Ottawa.

À long terme, le Canada tendra dans cette direction à défaut de quoi les tensions deviendront des déchirures.

Rodriguez, Guilbeault et Lightbound

On peut se questionner sur la décision de Justin Trudeau de désigner Pablo Rodriguez comme «lieutenant du Québec» — un rôle qu’il exercera en plus de celui de leader parlementaire à la Chambre des communes.

Ce rôle le conduira à occuper le terrain médiatique québécois afin de propager le plus possible la parole de son gouvernement auprès des Québécois en général. Or, ces dernières années, M. Rodriguez s’est plutôt montré clivant. Il n’a pas beaucoup démontré qu’il était capable de susciter l’adhésion des citoyens qui ne voient pas au départ les choses comme lui. Pour y parvenir, il devra apprendre à convaincre au-delà de ses appuis naturels.

Mais ne présumons pas. Il y a des habits qui font les moines...

En passant, il est normal que François Legault dise que son principal interlocuteur sera Justin Trudeau et non pas M. Rodriguez. Son gouvernement dans son ensemble et le Québec en général ne devront cependant pas négliger de jouer la carte qu’il pourra représenter dans certains dossiers.

S’il n’est pas certain que M. Rodriguez parvienne lui-même à mieux vendre son propre gouvernement au Québec, il sera par contre un atout supplémentaire pour le Québec auprès d’Ottawa.

Un mot sur Steven Guilbeault. L’avalanche de commentaires négatifs à son endroit a quelque chose d’indécent. Que le Parti libéral du Canada se soit appuyé sur ce qu’il représente en campagne électorale, c’est indéniable. Mais on pourrait dire cela à propos de bien d’autres candidats. Par exemple, de la candidate conservatrice Sylvie Fréchette, même si les choses ne se sont pas passées comme elle et les conservateurs le voulaient.

Les contempteurs de Steven Guilbeault devraient comprendre ce qu’aurait provoqué en Alberta et en Saskatchewan sa nomination au ministère de l’Environnement et du Changement climatique. Croient-ils vraiment que le gouvernement de Justin Trudeau pouvait se faire ainsi hara-kiri?

Les accusations de traître lancées à la figure de M. Guilbeault sont humainement abjectes pour lui, sa famille et ses proches.

Un tout dernier mot, celui-là sur Joël Lightbound. Il n’y a pas de place pour tout le monde dans un conseil des ministres. Le brillant et très humain député de Louis-Hébert aurait pu y accéder. Il a toutes les qualités requises. Dommage pour lui et pour nous.

Chronique

La grande cavalcade de QS

CHRONIQUE / Québec solidaire a payé son tribut à Option nationale en décidant de foncer vers la souveraineté et en promettant des «gestes de rupture» avec le Canada. C’est un peu un pied de nez à ses électeurs fédéralistes, ainsi qu’à de nombreux souverainistes solidaires préoccupés par bien d’autres choses que le projet indépendantiste.

Québec solidaire est un parti indépendantiste. Il l’est même devenu de plus en plus au fil du temps. D’abord avec l’arrivée de Manon Massé, ensuite avec celle de Gabriel Nadeau-Dubois et, par la suite, avec sa fusion avec Option nationale.

Mais ses ténors n’avaient jamais affiché leurs couleurs comme ils l’ont fait la fin de semaine dernière à leur congrès. Savaient-ils même qu’ils iraient jusque-là il y a six mois?

Étonnamment, Gabriel Nadeau-Dubois a dit n’avoir jamais rencontré d’électeurs fédéralistes dans son parti. Si c’est vrai, que de non-dits dans cette formation! À moins que ce soit un aveuglement de circonstance.

À ce congrès, un militant de longue date, François Saillant, n’a eu, lui, aucune difficulté (et bien qu’il soit lui-même indépendantiste) à reconnaître que plusieurs fédéralistes au sein de Québec solidaire ne sont pas «tout à fait à l’aise» avec le projet d’indépendance — pour reprendre une citation rapportée par la Presse canadienne. C’est donc qu’il y en a au moins quelques-uns...

M. Saillant a dit cela avant que les délégués présents votent en faveur de l’idée de poser des «gestes de rupture» avec le Canada si Québec solidaire était porté au pouvoir. Le malaise de certains fédéralistes solidaires ou souverainistes peu pressés en son sein n’a pu que s’amplifier par la suite.

Québec solidaire nous rappelle finalement qu’il existe des différences entre, d’une part, des délégués présents dans ce genre d’instance militante et, d’autre part, les sympathisants et les électeurs d’un parti.

J’ai toujours estimé que ceux qui portent le projet d’indépendance devaient le définir pour qu’il puisse être véritablement débattu, car il est valable en soi (comme peut l’être le fédéralisme). Tout dépend de ce que l’on veut en faire et de ce que l’on en fait concrètement.

Mais j’ai toujours déploré l’idée de «gestes de rupture», car ils visent surtout à provoquer l’«autre», à susciter un ressac politique. C’est la politique de la terre brûlée.

Et si le Non l’emportait lors du référendum que Québec solidaire tiendrait après une série de décisions de rupture? On remballerait la marchandise?

Les tactiques des uns et des autres en disent long sur ce qu’ils sont.

Le Parti québécois a parfois flirté avec cette idée de rupture, mais ses dirigeants ont toujours eu la grandeur politique de la rejeter.

On verra si Québec solidaire s’assume; si ses ténors feront désormais régulièrement la promotion de leurs décisions de la fin de semaine. Ou s’ils considéreront que, puisque cela a été affirmé une fois, c’est dit pour longtemps — auquel cas on pourra penser qu’ils n’assument pas tout à fait cette fuite en avant.

Pour l’heure, on dirait une manœuvre visant le Parti québécois.

Le mépris de gauche

Il existe de nombreux et d’excellents arguments pour dénoncer le projet de troisième lien entre Québec et Lévis. Mais le pire est sans doute celui qu’a énoncé ces derniers jours le candidat de Québec solidaire dans Jean-Talon, Olivier Bolduc.

«Les gens dans Jean-Talon, ce sont des gens instruits», a-t-il noté avant de relever que «42 % des gens [de cette circonscription] ont un baccalauréat». Donc, «ils sont capables de questionner ces projets-là et de se rendre compte que ça n’a pas de bon sens», a tout bonnement conclu le candidat.

Doit-on comprendre que ceux qui ne sont pas «instruits» ne peuvent pas se poser de bonnes questions, ne savent pas réfléchir?

Ceux qui il y a 3, 10, 15 ou 25 ans n’ont pas eu la chance d’aller à l’université — ou qui ont fait un autre choix d’études — ne seraient pas en mesure de comprendre?

Ceux qui ont étudié dans une technique à l’école secondaire ou au cégep ne comprendraient pas?

Ceux qui détiennent un baccalauréat comprendraient de ce seul fait?

Aucun détenteur d’un baccalauréat ne souhaite cette construction? Vraiment? C’est certain, ça?

Olivier Bolduc a sans doute parlé un peu vite. On fait tous des erreurs. Mais s’il devait revenir là-dessus avec ce même argument, ce ne serait pas une simple erreur de sa part, mais une vraie faute. Il serait alors dans le mépris.

Pour un parti de gauche...

Le jugement n’est pas une affaire de diplôme.

Chronique

Inflation verbale? Jamais chez les députés!

CHRONIQUE / Répétons-le pour ceux qui l’ignoreraient : personne n’use de «mauvaise foi» à l’Assemblée nationale. Les élus n’y «manipulent» jamais la vérité, ni ne la «tronquent». On ne voit d’ailleurs pas comment cela serait possible, car aucun ne cherche à «induire en erreur» qui que ce soit. Aucun ne flirte avec l’«opportunisme politique». Personne ne tombe non plus dans l’«inflation verbale». Tout cela est impossible dans ce parlement, car l’emploi de ces mots et expressions y est interdit.

Le très officiel lexique des «propos non parlementaires» s’enrichit chaque année. Il est passé de 280 entrées à près de 370 ces dernières années. Ce n’est pas rien.

C’est pour contenir le plus possible les débordements que ce lexique existe. Pour le bon déroulement des travaux parlementaires, il est en effet normal d’y proscrire les grossièretés et les marques d’irrespect.

Il est donc normal de retrouver dans ce drôle de Larousse les expressions et termes suivants : «bandit», «démagogue», «nono», «méprisant», «paresseux», «menteur», «cochon», «minable», «tête de Slinky», «chien de poche», «couillonner», «deux de pique», «tapis de porte» et bien d’autres.

Tous ces termes et expressions ont déjà été employés au Salon bleu avant d’être mis, à raison, à l’index. Les parlementaires ne peuvent les lancer à la figure de leurs adversaires. Tant mieux!

L’élémentaire sagesse commande de bannir ce genre d’insultes et d’injures. C’est indiscutable. 

Mais il arrive que des expressions et des mots se retrouvent dans ce lexique alors qu’ils ne devraient pas y figurer. Ils y ont été inscrits parce que la personne occupant le poste de président de l’Assemblée nationale a pu à tel ou tel moment avoir l’interdit facile. Ou se laisser… «berner» (un mot ne pouvant être prononcé à l’Assemblée nationale par les parlementaires).

Il faut le dire et le répéter. La présidence de l’Assemblée nationale est nécessairement sensible au chahut que provoque l’emploi de certains termes. Et tant pis si des indignations venant d’un côté ou de l’autre du Salon bleu sont davantage feintes que ressenties! Tant pis si certaines ne visent qu’à attirer l’attention de l’arbitre pour qu’il inflige une punition à l’équipe adverse.

C’est ainsi que le lexique des «propos non parlementaires» s’épaissit chaque année.

Dépoussiérage

Il serait grand temps de dépoussiérer sérieusement ce dictionnaire. Il faudrait en retirer des expressions et termes qui y ont été inscrits en raison d’une situation particulière, mais qui ne devraient pas s’y trouver au fond. Certains ont été mis à l’index seulement sous l’émotion du moment.

Qu’est-ce que le verbe «bloquer» fait là-dedans? La semaine dernière, le ministre Simon Jolin-Barrette a dû se rétracter après l’avoir employé alors qu’il répondait aux libéraux. Le président de l’Assemblée nationale l’a prié de faire amende honorable puisque ce verbe maudit figure dans le fameux dico... Et c’est parce qu’il y figure que des libéraux ont pu se courroucer après l’avoir entendu, ce qui a provoqué un vif et inutile chahut au Salon bleu… 

À tête froide, la présidence de l’Assemblée nationale devrait dépoussiérer ce lexique. Elle devrait se demander s’il est bien nécessaire d’y retrouver, par exemple, «mauvaise foi», «induire en erreur», «opportunisme politique», «inflation verbale», mais aussi «fabuler», «culot», «cacher la réalité», «déformer la vérité», «fausse information», «aveuglement volontaire», «supercherie», «geste antidémocratique» et tant d’autres. Toutes des choses que les parlementaires ne sont pas censés dire et qui pourtant peuvent correspondre à des réalités.

Avec le temps, on a poussé trop de bouchons trop loin.

À l’aide de deux phrases officiellement proscrites, on pourrait dire que cet indispensable lexique doit être nettoyé afin d’éviter les «manipulations un peu malsaines» des uns et des autres. Les groupes parlementaires cesseraient ainsi un peu plus de faire inutilement «du millage politique» avec les règles de l’Assemblée nationale.

Jean-Marc Salvet

Cohérence et incohérence autour des finances

CHRONIQUE / Surprise! Le gouvernement Legault créera un poste de directeur parlementaire du budget. C’est du moins ce que l’on doit comprendre et même tenir pour acquis.

Les motions parlementaires ont beau n’avoir aucun caractère contraignant, on ne voit pas comment, désormais, l’équipe gouvernementale pourrait ne pas donner suite à celle qu’elle a appuyée à ce sujet cette semaine. Présentée par le Parti québécois, elle l’invitait à créer cette fonction. Et le gouvernement a dit oui par vote.

S’il n’allait pas de l’avant, il se ferait rappeler son vote de ce mercredi. Et il se ferait dire qu’il n’a voté de la sorte que par opportunisme, par crainte de perdre des points ou pour éviter de susciter une polémique sur le moment.

Ce directeur parlementaire du budget devrait dresser, à intervalles réguliers, un portrait indépendant et objectif de l’état des finances publiques. Et se pencher sur les prévisions du ministère des Finances du Québec. Ce serait entre autres son travail.

Il sera très certainement susceptible de fournir des éclairages bienvenus. Il le faudrait en tout cas. Sinon, à quoi bon?

On apprenait la semaine dernière que l’année financière terminée le 31 mars dernier affiche finalement un surplus budgétaire de 8 milliards $ — de 4,8 milliards $ après les versements effectués au Fonds des générations. Dire que le ministère des Finances avait prévu au départ qu’il faudrait puiser 1,5 milliard $ dans la réserve de stabilisation pour seulement parvenir à l’équilibre financier à ce moment-là. Au total, ce n’est pas un mince écart sur un budget global de 115 milliards $.

C’est entre autres ce grand écart qui a relancé l’intérêt des partis d’opposition pour un poste de directeur parlementaire du budget, comme il en existe un à Ottawa.

Les libéraux...

Au fil des ans, de très nombreux projets de loi préconisant la création d’un tel poste ont été présentés à l’Assemblée nationale. Toujours par des députés d’opposition. Ce qui ne mène jamais loin.

Le dernier en date a été présenté ce jeudi par le député Vincent Marissal, de Québec solidaire. En 2012, c’est l’actuel président du Conseil du trésor, Christian Dubé, qui était alors dans l’opposition, qui avait présenté un projet de loi semblable. Aucun n’a jamais eu de suite.

Incohérence? Ce mercredi, les libéraux ont voté en faveur de la motion du Parti québécois. Or, lorsqu’ils étaient au gouvernement, ils avaient refusé de créer une telle fonction. Ils disaient ne pas vouloir créer une nouvelle structure.

En lieu et place, le gouvernement Couillard a confié au Vérificateur général du Québec le mandat «d’exprimer son opinion sur la plausibilité des hypothèses et des prévisions présentées» par le ministère des Finances. À ce moment-là, il s’agissait surtout d’éviter qu’un nouveau gouvernement, en arrivant au pouvoir, découvre un portrait financier différent de celui annoncé par l’équipe gouvernementale sortante.

Question de fond : un directeur parlementaire du budget et son équipe prendraient-ils aussi sous leur responsabilité cette tâche spécifique confiée au bureau du Vérificateur? Ce serait logique. Lui et son équipe devraient également et nécessairement être capables de dresser un portrait impartial des finances publiques avant le déclenchement des élections, non?

Puisque le gouvernement a maintenant voté en faveur de la création de cette instance, le plus important pour la suite des choses sera d’éviter les dédoublements.

Chronique

Oui au «mea-culpa», mais faut pas exagérer!

CHRONIQUE / Après avoir reconnu mardi ses erreurs dans la réforme du Programme de l’expérience québécoise (PEQ), le gouvernement de François Legault n’avait pas envie mercredi de mettre, en plus, un genou à terre. Il estime en avoir déjà fait assez dans le «mea-culpa».

Le groupe parlementaire caquiste a donc repoussé une motion l’invitant «à collaborer avec la fonction publique québécoise» et à «tenir compte de son expertise dans l’élaboration des politiques publiques».

Sur le fond, personne au sein du gouvernement ne se déclarera en désaccord avec un tel énoncé. On n’entendra aucun ministre argumenter qu’il ne faut pas s’appuyer sur la fonction publique!

Mais en acceptant cette motion parlementaire de Québec solidaire, le gouvernement Legault aurait attesté que le ministre Simon Jolin-Barrette n’a pas pris en compte des avis de la haute fonction publique sur la réforme du Programme de l’expérience québécoise; et, par extension, que la gouvernance a connu des dysfonctionnements.

Un élément de perspective tout de même : ce n’est quand même pas la première fois que des avis de la haute fonction publique sont ignorés! Éloignons-nous dans le temps : sous d’autres gouvernements, ce sont même des avis juridiques internes qui ont été rejetés en toute conscience.

Si le problème autour du PEQ a beaucoup porté sur des erreurs de fait, c’est aussi que des garde-fous ont manqué. Des boulons devront être resserrés dans les mécanismes de gouvernance entre ministres et entre ministères.

Jusqu’au bout

Simon Jolin-Barrette n’avait pas le choix d’admettre des erreurs, mardi. Comment pouvait-il en être autrement dès lors que la réforme présentée il y a deux semaines avait été officiellement suspendue? Il devait passer par cette reconnaissance, mais c’était tout de même sans surprise.

Dans la foulée, le ministre a promis qu’il consultera ses «partenaires» des milieux économiques et de l’enseignement supérieur pour confectionner la prochaine mouture de son plan. Il n’a pas parlé de la fonction publique.

On peut toutefois être certain qu’il voudra aussi écouter très attentivement les avis qu’elle lui fournira dans la révision qu’il réentreprendra du PEQ — lequel peut permettre de décrocher assez rapidement un certificat de sélection du Québec, qui lui-même mène à l’obtention de la résidence permanente et, éventuellement, à la citoyenneté canadienne.

Le ministre sait bien qu’il n’aura pas droit à une autre erreur du genre. Il s’organisera pour être capable de défendre sa prochaine mouture et la porter jusqu’au bout. Et il n’aura pas le choix de s’assurer au préalable que tout le gouvernement pourra la défendre avec lui et la mener à terme.

Une liste?

Le gouvernement a rejeté mercredi une autre résolution parlementaire dans ce dossier. Soumise par les libéraux, elle demandait que la prochaine réforme du PEQ soit épluchée par les députés en commission parlementaire.

L’équipe gouvernementale ne pourra cependant pas, pour cette prochaine mouture, sauter l’étape de la «prépublication» de son règlement afférent dans la Gazette officielle du Québec. Cette prépublication permettra à tous ceux qui voudront commenter le règlement de le faire avant son entrée en application — y compris ceux que le ministre aura déjà consultés au préalable.

La prochaine «liste des domaines de formation en demande et des emplois en déficit» sera très certainement plus large que moins. Mais le dossier demeurera délicat et le gouvernement ne convaincra vraisemblablement pas ceux qui s’opposent à l’idée même d’une liste ciblée. 

Cela dit, y aura-t-il bel et bien encore une liste du genre ou le gouvernement trouvera-t-il une autre façon de mieux lier l’immigration économique au marché du travail? Trouvera-t-il une autre façon de parvenir à cet objectif auquel il tient?

S’il existe une liste associée au PEQ, et que celle-ci est appelée à changer régulièrement, il aurait avantage à instaurer une clause de droit acquis pour les étudiants étrangers et les travailleurs temporaires qui s’inscriront dans des formations en demande ou qui travailleront dans des secteurs en déficit de main-d’œuvre. Ils seront ainsi protégés même si ces domaines d’études et de travail ne figurent plus dans le fameux document une fois leur parcours complété.

Chronique

Ce PQ qui veut vivre

CHRONIQUE / Au Parti québécois (PQ), certains disent vouloir désormais surtout travailler à faire valoir les bienfaits du projet souverainiste. Très bien.

Je serais cependant étonné que cette volonté supplante la conviction de plusieurs souverainistes pour qui la meilleure carte passe par une série de fins de non-recevoir du gouvernement canadien à des demandes formulées par le Québec.

Je serais davantage convaincu de la volonté du PQ de renouer avec la promotion de la souveraineté s’il définissait les contours du projet qu’il veut proposer aux Québécois.

Le plus dur pour lui ne sera jamais de réaffirmer sa foi en la souveraineté, comme il l’a fait la fin de semaine dernière, mais de la définir.

Une monnaie commune avec le reste du Canada? Non? Oui?

Une armée commune? Oui? Non?

Quel type de frontières?

Des institutions en partage? Lesquelles?

De nombreux péquistes avaient sursauté en 2014 lorsque Pauline Marois avait laissé tomber qu’un Québec indépendant conserverait le dollar canadien et qu’aucune frontière ne le séparerait du reste du Canada. Pourquoi? Parce que ces questions étaient et demeurent éludées depuis plus de 25 ans.

Pourquoi? Notamment parce que les péquistes n’ont jamais vraiment partagé entre eux la même vision des choses. Et que s’avancer sur ce terrain a souvent été vu comme un risque. Plus on fournirait de détails, plus on donnerait de prises aux adversaires...

Mais que risquerait le PQ aujourd’hui à mieux définir son projet?

Le Parti québécois conserve toute sa pertinence sur l’échiquier politique québécois. Ce n’est pas parce qu’on est moins populaire que d’autres qu’on n’a pas des choses à dire.

Mais puisqu’il a décidé de revenir à ses convictions de base, il devrait en dire davantage sur les contours du Québec souverain qu’il souhaite. Ne serait-ce que pour animer son projet.

Pas le choix

Pour exister, le PQ a décidé de remettre l’indépendance au cœur de son action... Une fois de plus.

Il n’avait pas le choix d’y revenir une énième fois, puisque le gouvernement Legault a investi le terrain du nationalisme sur lequel il se repliait régulièrement. Il devait donc renouer avec son ADN.

Depuis les dernières élections générales au Québec, il ne restait qu’à officialiser la chose. Cette officialisation était tellement sans surprise que la direction du parti n’a même pas attendu la réunion de son instance militante pour aller de l’avant. Avant ce retour au jeu de base, le mot indépendance figurait déjà sur les pancartes électorales du candidat péquiste concourant dans la partielle de Jean-Talon.

La fin de semaine dernière, le PQ a aussi résolu de ne pas discuter de la «mécanique», mais de l’objectif. Une fois de plus là aussi, pourrait-on ajouter. Il veut parler de l’indépendance du Québec, mais pas du moment où un référendum serait déclenché. Dès une éventuelle reprise du pouvoir? Dans un éventuel deuxième mandat?

Pour l’heure, compte tenu de sa petite santé politique, aucun de ses adversaires n’exigera de la clarté à ce sujet. Mais soyons certains que si le Parti québécois devait retrouver du tonus, ce débat reprendrait de plus belle.

Les partis fédéralistes lui demanderaient de se commettre afin d’éviter qu’il ait une carte blanche en poche; et des péquistes et des indépendantistes le feraient pour être sûrs qu’un gouvernement péquiste ne passerait pas à côté d’un possible rendez-vous référendaire.

Cela pour dire que la situation politique déterminera beaucoup plus la direction que prendra le PQ dans l’avenir que ce qui a été décidé ces derniers jours.

Et il va sans dire que l’identité de son prochain chef comptera beaucoup plus que tout cela. Surtout qu’il existe — hormis en ce qui concerne l’objectif de la souveraineté — des visions très différentes entre les trois candidats pressentis jusqu’ici : Sylvain Gaudreault, Paul St-Pierre Plamondon et Frédéric Bastien.

Dans le contexte actuel, pas plus qu’il ne perdrait à dessiner les contours de la souveraineté qu’il désire, le PQ ne perdrait rien non plus à permettre non seulement à ses membres, mais à des sympathisants de participer au choix de son prochain chef — s’il y en a plus d’un qui se lance.

Jean-Marc Salvet

L’humiliation de Simon Jolin-Barrette

CHRONIQUE / La raison d’État a prévalu. En suspendant la réforme du Programme de l’expérience québécoise, François Legault a rendu l’une de ses plus difficiles décisions depuis qu’il occupe le poste de premier ministre du Québec. L’une de ses plus difficiles, car elle heurte de plein fouet le ministre Simon Jolin-Barrette, pour qui il a beaucoup d’admiration depuis longtemps.

La raison d’État, ici, en l’occurrence, c’est celle de son gouvernement. On ne voyait plus au bureau du premier ministre comment sortir de ce panier de crabes. On craignait une descente aux enfers.

Le projet était si bancal et faisait tant l’unanimité contre lui que le gouvernement aurait eu à faire face à de forts vents contraires pendant des semaines et des semaines.

Les partis d’opposition, mais aussi les chambres de commerce et les réseaux universitaire et collégial avaient encore des munitions pour monter aux barricades en raison de la liste bâclée des formations et des métiers donnant droit au Programme de l’expérience québécoise — lequel peut permettre de décrocher assez rapidement un certificat de sélection du Québec, qui lui-même mène à l’obtention de la résidence permanente et, éventuellement, à la citoyenneté canadienne.

La pilule sera nécessairement difficile à avaler pour le ministre Simon Jolin-Barrette, même si, officiellement, il est partie prenante de la décision prise de suspendre sa réforme.

Le seul? 

On a toujours estimé au bureau de François Legault qu’un geste difficile de ce genre montre non seulement qui est le patron, mais aussi que le premier ministre place les intérêts du Québec au-dessus de tout.

Comparaison n’est pas raison, mais son gouvernement avait gagné des points dans l’électorat lorsqu’il avait démis MarieChantal Chassé de ses fonctions de ministre de l’Environnement. 

Simon Jolin-Barrette ne sera pas écarté de ses fonctions, mais il sortira nécessairement écorché de cet épisode. Le premier ministre ne se fiera plus à lui aveuglément. Le ministre n’en mènera plus aussi large.

Mais Simon Jolin-Barrette est-il le seul à devoir porter le chapeau? Chose certaine, il y a eu un manque de collaboration et de consultations en amont dans ce dossier.

Au fond, c’est l’engagement pris par la Coalition avenir Québec lorsqu’elle était dans l’opposition de réduire les niveaux d’immigration qui est à l’origine de ce dernier cafouillage.

Semaine calamiteuse

Plus tôt cette semaine, le gouvernement avait déjà effectué un premier recul important en greffant une clause de droit acquis pour les étudiants étrangers actuellement aux études chez nous et les travailleurs temporaires ayant cumulé une année de travail au Québec. Le problème qui subsistait encore était celui de la fameuse liste des domaines de formation en demande et des emplois en déficit. 

Malgré la présentation jeudi de la mise à jour économique du ministre des Finances, Eric Girard, cette semaine demeurera l’une des plus calamiteuses vécues par le gouvernement Legault depuis son arrivée au pouvoir.