La maladie de Lyme peut-elle être «chronique»

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «Je me questionne au sujet de la maladie de Lyme après avoir lu des articles qui parlaient de gens atteints depuis des mois, voire des années, et qui continuaient d’être malades même si les tests de dépistage utilisés au Canada ne détectaient rien. Je croyais que la «maladie de Lyme chronique» était une théorie qui avait été réfutée. Alors qu’en est-il ?», demande Nadine Blanchette, de Longueuil.

La maladie de Lyme s’attrape lorsque quelqu’un se fait piquer par une «tique à pattes noires», aussi connue sous le nom de «tique du chevreuil», parce que le cervidé est son hôte de prédilection. Elle n’est toutefois pas «difficile» : ses larves attendant patiemment dans la végétation qu’un animal (primates compris) passe afin de s’y accrocher. Lorsque la tique est elle-même infectée par une bactérie nommée Borrelia burgdorferi, elle la transmet à son hôte et c’est à ce moment que la maladie de Lyme se développe.

Les premiers symptômes apparaissent entre 3 et 30 jours après la piqûre — rougeurs autour du site pouvant s’accompagner de fièvre, fatigue, maux de tête et/ou de raideurs. Si rien n’est fait, ces symptômes peuvent empirer, voire dégénérer en méningite, en paralysie d’un côté du visage et en palpitations cardiaques, entre autres. Bref, c’est pas jo-jo…

La bonne nouvelle, cependant, c’est que les infections bactériennes se traitent généralement très bien avec des antibiotiques, et que maladie de Lyme n’y fait pas exception. Selon le patient et les symptômes, les médicaments peuvent changer, mais les résultats sont généralement «excellents», lit-on dans un article paru en 2014 dans la revue médicale Pediatrics in Review.

Maintenant, il y a quand même des gens qui rapportent des symptômes persistant longtemps après qu’ils eurent terminé leur traitement avec succès —les tests de détection de B. burgdorferi s’avèrent négatifs. À cause de cela, certaines personnes concluent que les méthodes de dépistage sont inefficaces, du moins celles qui sont employées au Canada, mais il serait très étonnant que cela soit le cas, dit Karine Thivierge, cheffe du laboratoire de parasitologie de l’Institut national de la santé publique.

«On utilise les mêmes tests qu’aux États-Unis, assure-t-elle. (…) Alors quand on entend dans les médias que les tests américains sont meilleurs, il faut comprendre qu’on ne parle pas de tests offerts dans des cliniques universitaires. Là-bas, c’est privatisé, alors il y a des cliniques parallèles qui ne suivent pas les recommandation, ou qui ne suivent pas les guides pour interpréter les résultats.» Ces tests-là ne sont donc pas «meilleurs», ils sont au contraire moins bien appuyés par la science.

Et ceux dont on se sert ici sont très, très sensibles, ajoute Mme Thivierge. «Ce sont des tests sérologiques, donc ce qu’on détecte, ce sont les anticorps qui sont produits pour combattre la bactérie. Alors c’est sûr qu’au jour 1 de l’infection, ces tests-là ne sont pas très utiles, mais aux stades plus tardifs de la maladie, ils sont vraiment très efficaces», dit-elle. En fait, ils sont tellement sensibles que leur principal défaut est de produire des faux positifs, soit des résultats qui indiquent que la bactérie est présente alors qu’elle ne l’est pas. Pour cette raison, un deuxième test est requis afin de confirmer les résultats du premier, explique Mme Thivierge.

Plusieurs études ont quand même été faites sur des gens qui rapportaient des symptômes à long terme. Essentiellement, il s’agissait d’essais cliniques en bonne et due forme (randomisés, avec un groupe placebo, etc.) qui ont testé des antibiotiques sur des gens chez qui les symptômes persistaient bien après le traitement. Or même en choisissant soigneusement des antibiotiques dont la capacité de tuer B. burgdorferi était solidement démontrée, même en en choisissant qui pénètrent bien le système nerveux où la bactérie peut se réfugier, et même en essayant des traitements assez lourds — un de ces essais a testé 30 jours d’antibiotiques par intraveineuse, suivis de 60 jours d’antibiotiques oraux ! —, ces études n’ont trouvé pratiquement aucune amélioration des symptômes.

Cela, il faut le noter, ne signifie nullement que ces symptômes ne sont pas réels. Un certain nombre de cas ont été documentés par des médecins dont les patients, après un traitement qui a complètement éradiqué la bactérie, continuent de ressentir des symptômes dits «non spécifiques», qui n’impliquent pas une partie du corps en particulier et qui peuvent avoir bien des causes — de la fatigue et des douleurs musculaires ou articulaires, par exemple. Le phénomène porte même un nom dans la littérature scientifique : syndrome post-traitement de la maladie de Lyme.

On en ignore toujours la ou les causes, d’après le site de la santé publique américaine (CDC), mais il est clairement préférable de ne pas parler d’une forme «chronique» du problème. La maladie de Lyme est causée par B. burgdorferi, comme on l’a vu plus haut. Cette partie-là de l’histoire est prouvée mur à mur, absolument indubitable. L’idée d’une maladie de Lyme chronique implique que la bactérie est toujours présente dans l’organisme — et c’est précisément ce qui rend cette théorie très controversée, pour dire le moins. Car si des tests que l’on sait ultra-sensibles ne parviennent pas à la détecter, et si de lourds traitements avec des antibiotiques que l’on sait très efficaces ne donnent pas de résultats, alors il faut conclure que la bactérie n’est juste plus là, et que l’on n’a pas affaire à une forme de la maladie de Lyme.

Peut-être qu’un jour, on découvrira un endroit du corps où la bactérie se réfugie, à l’abri des médicaments. Peut-être… Mais d’ici là, il est préférable de parler de «syndrome post-traitement» plutôt que d’infection chronique.

Autres sources :

  • Eugene Shapiro, «Borrelia burgdorferi», Pediatrics in Review, 2014, goo.gl/4hYMUh
  • National Institute of Allergy and Infectious Diseases. Chronic Lyme Disease, 2015, goo.gl/ioqwcF
  • Center for Disease Control, «Post-Treatment Lyme Disease Syndrome», Lyme Disease, 2017, goo.gl/75ULTZ

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Vous vous posez des questions sur le monde qui vous entoure ? Qu’elles concernent la physique, la biologie ou toute autre discipline, notre journaliste se fera un plaisir d’y répondre. À nos yeux, il n’existe aucune «question idiote», aucune question «trop petite» pour être intéressante ! Alors écrivez-nous à : jfcliche@lesoleil.com.

Chronique

Crache dans ce petit pot, je te dirai qui sont tes ancêtres

CHRONIQUE / «Depuis quelque temps une question me chicotte: est-ce que les tests d’ADN que l’on propose en publicité à la télé peuvent véritablement nous donner une idée sur nos origines allemande, italienne, amérindienne, etc. ? Ou n’est-ce qu’un autre attrape-nigauds?», demande Louise Desmarais, de Thetford-Mines.

Il existe des dizaines de tests différents sur le marché (souvent des tests de salive) et il est difficile d’avancer une réponse qui s’appliquerait également bien à tous et chacun d’eux. Mais de manière générale : non, ce n’est pas du toc, répond le chercheur de l’UQAC en génétique des populations Simon Girard. En fait, dit-il, la partie sur les origines des ancêtres est généralement plus solide que les prétentions médicales mises de l’avant par certains de ces tests. Voyons d’abord comment ça marche.

D’un point de vue chimique, notre ADN (acronyme d’«acide désoxyribonucléique») est une sorte de (très) longue chaîne composée de quatre «sortes» de molécules différentes — un peu comme si les maillons de la chaîne venaient en quatre couleurs différentes. Pour nos cellules, c’est une manière de conserver de l’information : nos gènes, essentiellement, sont des «recettes de protéines» que nos cellules «lisent» trois maillons à la fois. Et les combinaisons de «couleurs» de ces trios sont un code qui dit à la cellule quels «ingrédients» assembler et dans quel ordre pour fabriquer une protéine donnée.

Maintenant, quand nos cellules sexuelles recopient notre matériel génétique, il peut arriver que de petites erreurs aléatoires se glissent dans le résultat final : un maillon de couleur X est remplacé par un maillon de couleur Y, pour ainsi dire. Cela peut avoir des effets sur la santé (voire la viabilité) du porteur mais pas toujours, d’une part parce qu’une protéine peut avoir plusieurs variantes fonctionnelles, et d’autre part parce que la partie «recettes de protéines» ne représente que 2 % du génome (le reste n’est pas inutile, loin de là, mais ses fonctions demeurent en bonne partie obscures pour l’instant). Dans la mesure où cette mutation n’est pas trop délétère, elle pourra ensuite se répandre dans une population, de génération en génération.

Les généticiens appellent SNP (pour single-nucleotide polymorphism, prononcé «snip») ces petites variations sur un seul maillon et c’est de ces SNP dont les tests génétiques se servent pour retracer l’origine de nos ancêtres. Au lieu de séquencer tout le génome, ce qui serait trop coûteux pour ce genre de test, on assemble un grand nombre de SNP — jusqu’à quelques centaines de milliers dans le cas de compagnies comme 23andMe, ce qui à la fois beaucoup et peu quand on songe au fait que le génome humain compte autour de 3 milliards de «maillons».

En principe, n’importe quel SNP peut survenir dans n’importe quelle population mais, en pratique, ils ne sont pas uniformément répartis partout dans le monde. Ces tests d’ADN partent donc du principe qu’une personne qui a surtout des SNP plus répandus en Europe, par exemple, et peu de ceux qui sont fréquents en Asie, a bien plus de chances d’être européenne qu’asiatique.

«Avec cette information-là, avertit M. Girard, on n’est pas capable de prendre votre génome et de dire : Telle partie de vos gènes vient de France. Mais ce qu’on peut faire, c’est de comparer ça aux mêmes SNP de 100 Français, 100 Britanniques, 100 Africains, 100 Latinos, et ainsi de suite. Et quand on fait ça, là on peut dire qu’il y a, disons, 80 % de votre génome que vous partagez avec des Français, 15 % avec des Britanniques et ainsi de suite. Alors c’est assez fiable, mais il reste qu’on n’est pas dans des résultats qui ont une certitude absolue, au sens où rien ne nous dit que la partie qu’on associe au Français ne vient pas d’ailleurs, mais qu’on ne l’a pas encore documenté.»

D’une compagnie à l’autre, les résultats peuvent varier un peu parce qu’elles n’utilisent pas les mêmes point de comparaison, pas tout à fait les mêmes «populations de référence», si l’on préfère. Certaines compagnies peuvent aussi avoir, jusqu’à un certain point, des sortes d’«angles morts», c’est-à-dire des régions du monde au sujet desquelles elles n’ont pas beaucoup d’information. Cela peut être problématique pour des gens qui ont des racines africaines : comme l’Afrique est le berceau de l’humanité, les SNP s’y accumulent depuis beaucoup plus longtemps qu’ailleurs. À un point tel d’ailleurs que, dans certains cas, une population africaine donnée peut être plus éloignée génétiquement d’une autre population du même continent que d’une population européenne ou asiatique !

Par ailleurs, dit M. Girard, la valeur médicale de ces tests n’est pas particulièrement bien établie. Sans dire qu’elle est nulle, il faut rappeler que le gouvernement américain a interdit en 2013 à la compagnie 23andMe de vendre ses «kits» médicaux. L’entreprise pouvait seulement offrir des tests généalogiques parce que la valeur médicale de ses informations n’était pas bien établie, et parce que les autorités américaines craignaient que les gens interprètent eux-mêmes leurs informations.

L’interdiction a été levée en 2017, mais il demeure que ces informations peuvent être un brin délicates à interpréter. «Moi même, témoigne M. Girard, j’ai failli me laisser prendre quand j’ai fait un test comme ça, récemment, même si je suis un spécialiste. Le test m’est revenu avec un gros voyant rouge [à côté d’un risque pour un cancer particulier], et c’était écrit «14 %». D’emblée, j’ai pensé que j’avais un risque de 14 % de développer ce cancer-là, mais c’était en fait un risque relatif : s’il y a 1 chance sur 1000 de l’avoir, alors ça veut juste dire que je suis à 1,14 / 1000.»

Bref, ces tests fournissent des informations bien intéressantes, mais qu’il faut parfois prendre avec des pincettes.

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Chronique

Des jumeaux pas du même âge?

CHRONIQUE / «Vous avez sûrement entendu parler du scénario dans lequel un jumeau demeure sur la Terre tandis que son frère quitte à bord d’un vaisseau filant à, disons, 10% de la vitesse de la lumière. Ce dernier revient sur Terre 20 ans plus tard. Il a bien entendu vieilli de 20 ans, mais son frère resté sur Terre est beaucoup plus âgé que lui — ou même mort si la vitesse du vaisseau et/ou la durée du voyage sont plus grandes. J’ai cherché une explication sur le web pour, mais je n’en trouve pas. Pouvez-vous m’expliquer de quoi il s’agit», demande Stephen Pilotte, de Montréal.

En biologie, il est évidemment impossible, par définition, que deux jumeaux soient d’âges différents. Mais d’un certain point de vue, on peut dire qu’en physique, ça se peut — du moins, théoriquement.

Imaginons que M. Pilotte se tienne debout sur le quai d’une gare. Un train passe devant lui à 100 km/h avec, à son bord, un enfant qui s’amuse à lancer une balle en l’air et à la rattraper. Aux yeux de l’enfant, la balle ne fait que monter et descendre, à peu près à la verticale. Mais M. Pilotte qui observe la scène, lui, ne voit pas la même chose. Il est immobile alors que le train file (et la balle aussi) si bien qu’à ses yeux, la balle a la même trajectoire que si quelqu’un l’avait lancée vers l’avant, et non vers le haut.

Maintenant, figurons-nous un scénario semblable, mais à une tout autre échelle. Au lieu d’un train, M. Pilotte regarde un vaisseau qui voyage, disons, à la moitié de la vitesse de la lumière, soit 150 000 kilomètres par seconde. Et au lieu d’une balle qui monte et descend, l’enfant s’amuse à actionner un laser vers le haut, vers un miroir qui le réfléchit tout de suite vers le bas.

Au yeux de l’enfant, encore une fois, la lumière ne fait rien d’autre que monter et descendre à la verticale (en supposant bien sûr qu’il ait de très, très, très bons yeux capables de voir la lumière voyager). À cause de l’extrême vitesse du bolide, M. Pilotte voit de nouveau une trajectoire différente, soit une sorte de pointe de triangle, comme le montre le graphique ci-contre.

Et c’est ici que les choses se corsent. Le parcours en pointe de triangle implique qu’aux yeux d’un observateur immobile, le faisceau laser parcourt une plus grande distance que pour l’enfant à bord du vaisseau, le tout dans le même laps de temps. Ce qui signifierait forcément que du point de vue de M. Pilotte, sa vitesse totale est plus grande… si seulement c’était possible. Or ça ne l’est pas : le laser voyage déjà à la vitesse de la lumière aux yeux de l’enfant et il est physiquement impossible de voyager plus vite que la vitesse de la lumière. Cela a été amplement démontré.

Sciences

Les tunnels d'Elon Musk: pas demain la veille

BLOGUE / Elon Musk a présenté un (autre) projet aux ambitions technologiques frôlant la folie, récemment, avec comme objectif de régler les problèmes de congestion de Los Angeles. Juste ça... Venant de n'importe qui d'autre, le projet ne serait rien de plus qu'un joli rêve éveillé, mais comme on avait dit ça à propos des fusées-réutilisables-qui-atterrissent-en-tandem-après-un-vol-spatial, on se contentera de dire : on verra. Mais dans l'intervalle, le magazine «Wired» vient de pondre une petite liste de questions fort éclairante pour quiconque veut se faire une idée des défis qui attendent M. Musk.

Essentiellement, M. Musk propose de creuser un réseau touffu de tunnels sous Los Angeles et d'y faire circuler des voitures pouvant accomoder 16 personnes — en plus de filer à 150 km/h — au coût absurdement modique de 1 $ le trajet. Mais il y a un petit hic : pour y parvenir, l'entreprise lancée par M. Musk, la bien nommée Boring Company, devra améliorer suffisamment les technologies actuelles de creusage pour, tenez-vous bien, couper par 10 les coûts de 1 km de tunnel et multiplier par 15 la vitesse de construction.

Sans dire que j'y crois (ni que j'ai envie de parier contre Musk), voici quelques-uns des points soulevés par Wired :

  • La Boring Company veut garder le diamètre de ses tunnels relativement petit. Cela peut aider beaucoup, selon les experts cités par Wired.
  • Musk veut automatiser la construction, un peu comme une chaîne de montage. Et sur ce point, les experts ne s'entendent pas sur les avantages à en tirer...
  • Une autre façon par laquelle la BC veut réduire les coûts est de transformer les rebuts de creusage et en faire des briques, que l'on pourrait ensuite vendre. Mais il s'agirait alors de briques dont la qualité ne serait pas aussi bien contrôlée que celles que l'on fabrique de nos jours, et donc pas particulièrement intéressante pour l'industrie de la construction, prévient Gary Brierley, un ingénieur civil qui a passé toute sa carrière dans la construction de tunnels.
  • Dernier point que je soulèverai ici, mais non le moindre : c'est une chose de bâtir des tunnels et d'y faire circuler des navettes à grande vitesse. C'en est une autre de le faire de manière suffisamment efficace pour transporter, potentiellement, des millions de personnes par jour. Faire monter et descendre les navettes dans les tunnels prendra du temps, et à seulement 16 personnes par voyage, les experts cités par Wired ont un peu de mal à saisir comment ce genre de système peut être intéressant à très grande échelle. De ce que je comprends, ou bien le système transformerait les embouteillages en longues files d'attente pour prendre la capsule (et on ne serait pas bien avancé), ou bien il faudrait construire un très, très grand nombre de points d'accès distribués partout sur le territoire afin d'éviter qu'un trop grand nombre de gens s'agglutinent en un même point, mais alors cela impliquerait un très grand nombre d'arrêts. À chaque fois, la navette devrait remonter jusqu'à la surface, puis redescendre dans les tunnels, ce qui ralentirait énormément le système, peut-être au point de lui faire perdre tout intérêt.

Bref, tant mieux si Musk remporte ce pari-là. Mais il semble qu'on est encore bien loin du compte...