Selon le physicien Normand Mousseau, il faut faire preuve d'un optimisme coupable pour penser que l'augmentation des prix de l'essence va ramener en masse les banlieusards au centre-ville, les convertir au transport en commun ou les résigner à acheter des voitures électriques à l'autonomie limitée.

Les «trous» dans la Bourse du carbone

«Pourriez-vous nous expliquer quels sont les tenants et aboutissants de la Bourse du carbone? Qui en assure la gestion? Qui contribue? Et qui en profite?», demande Pierre Fantinato.
Voilà qui tombe bien : il y a de très belles pages sur cette question dans Gagner la guerre du climat : douze mythes à déboulonner, le dernier livre du physicien de l'Université de Montréal Normand Mousseau, qui a coprésidé la Commission sur les enjeux énergétiques du Québec il y a quelques années. Voyons voir...
Pratiquement tout le monde convient qu'il faut, d'ici la fin du siècle (et idéalement avant 2050), réduire drastiquement nos émissions de gaz à effet de serre, au premier chef le CO2, qui sont responsables des changements climatiques. Si nous ne le faisons pas, le réchauffement dépassera les 2°C (il est déjà bien parti pour le faire, d'ailleurs) et risque d'avoir des conséquences très graves sur nos sociétés et nos économies.
Maintenant, comme c'est souvent le cas en politique, les buts sont relativement faciles à déterminer, mais les moyens de les atteindre sont une autre paire de manches. Dans le cas du climat, une des solutions les plus couramment mises en oeuvre est de fixer un prix sur le carbone que l'on rejette dans l'atmosphère. Et cela n'est certainement pas dénué de sens : en plus des avantages techniques multiples que le pétrole possède, une des raisons pour lesquelles nous brûlons tant de combustibles fossiles est que, historiquement, tout le monde a toujours fait comme si on pouvait rejeter tout le CO2 que l'on veut dans les airs sans que cela porte à conséquence.
Mais des conséquences, il y en a, et des coûts y sont rattachés. Une partie du problème était que ces coûts-là étaient assumés par tout le monde et personne à la fois : le rejet des GES était totalement gratuit pour tout le monde. Plusieurs gouvernements du monde se sont donc dit qu'il fallait mettre un prix sur le carbone, afin de forcer les entreprises et les particuliers à assumer les coûts de leur pollution - dans l'espoir que tout ce beau monde réduirait ensuite ses émissions de GES afin d'économiser.
Il y a essentiellement deux grandes manières d'y parvenir. La première est d'imposer une taxe sur le carbone, comme le fait la Colombie-Britannique depuis 2008 : pour chaque tonne de CO2 (ou l'équivalent) que vous émettez, vous devez payer un certain montant - 30 $ dans le cas de la province du Pacifique. 
La seconde manière, ce sont les «bourses du carbone». L'idée, ici, est que les entreprises se voient allouer un certain nombre de «crédits carbone», soit grosso modo des permis de rejeter une certaine quantité de GES. Mais le nombre de crédits diminue petit à petit, chaque année, si bien que les entreprises sont forcées de réduire leurs émissions ou d'acheter des crédits à des entreprises qui, elles, ont tellement amélioré leur bilan carbone qu'elles ont plus de crédits qu'elles en ont besoin. Et c'est bien sûr ici, pour ces échanges, que la notion de «bourse» prend tout son sens.
C'est dans cette formule que le Québec s'est lancé en 2013, avec la Californie (l'Ontario doit s'y joindre bientôt), avec le Système de plafonnement et d'échange des droits d'émissions (SPEDE). Les deux premières années, seules les grandes entreprises émettant plus de 25 000 tonnes de CO2 par année y étaient assujetties, mais depuis 2015 les distributeurs de carburants sont inclus, ce qui a une incidence sur le prix de l'essence à la pompe. De 65 millions de tonnes de CO2 en 2015, le plafond passera à 55 MtCO2 en 2020. C'est un OSBL créé par les gouvernements participants qui gère la bourse, et les sommes recueillies au Québec sont versées dans le Fonds vert.
Mais que ce soit par une taxe ou par une bourse, le but est le même : envoyer ce que les économistes appellent un «signal de prix». Ce qui permettra certainement de faire des progrès, puisqu'il n'est pas déraisonnable de présumer que les particuliers et les entreprises vont tenter de réduire leurs coûts autant que possible.
Cependant, souligne M. Mousseau dans son livre, il y a des «trous» dans ces histoires de prix. Et pas que des petits.
D'abord, pour prévoir qu'une hausse de prix va conduire à un changement de comportement collectif, la théorie économique classique présume que les acteurs en présence sont tous des êtres rationnels. Mais le hic, c'est qu'il a été abondamment démontré que ce n'est pas toujours le cas. On n'achète pas toujours la chemise la moins chère parce qu'on veut être à la mode, on n'achète pas toujours les logements les plus petits et les plus économiques possible parce qu'on veut faire comme les autres et vivre en banlieue, on n'achète pas uniquement ce dont on a besoin parce qu'on est exposé à la pub. Et ainsi de suite, les exemples sont infinis.
Dans ce contexte, argue M. Mousseau, il faut faire preuve d'un optimisme coupable pour penser que l'augmentation des prix de l'essence va ramener en masse les banlieusards au centre-ville, les convertir au transport en commun ou les résigner à acheter des voitures électriques à l'autonomie limitée.
Et c'est d'autant plus vrai que la théorie économique classique présume d'une autre chose : que tous les acteurs ont accès à une information complète. Or dans le cas du SPEDE, le gouvernement Couillard n'a fait que peu ou pas de campagne d'information à l'intention de M. et de Mme Tout-le-Monde, même si (et vraisemblablement parce que) ils payent désormais leur essence plus chère à cause de la bourse du carbone - environ 4¢ présentement et de 10 à 15 ¢ d'ici 2021. Et M. Mousseau n'est pas le premier à le constater, son collègue des HEC Pierre-Olivier Pineau, lui aussi un spécialiste des questions énergétiques, déplore depuis longtemps ce «manque de pédagogie».
Alors comment peut-on réagir rationnellement à un signal dont on ignore la nature?
Source :
- Normand Mousseau, Gagner la guerre du climat : douze mythes à déboulonner, Boréal, 2017.