Les moules zébrées sont arrivées dans le fleuve au début des années 90.

L'envahisseur envahi

«J'aimerais bien savoir ce qu'il est advenu de ces fameuses moules zébrées qui, disait-on à une certaine époque, menaçaient la vie du fleuve Saint-Laurent, obstruaient les conduites de toutes sortes et posaient des problèmes quasi insolubles. Étrangement, on n'en entend plus parler, mais un phénomène du même genre semble se produire avec la carpe asiatique. Est-ce un effet de mode?» demande René Simard, de Baie-Saint-Paul.
D'un point de vue strictement médiatique, oui, il y a sans doute un effet de mode dans tout ça. Les médias ont la réputation de se lasser rapidement d'à peu près tous les sujets - hormis le retour des Nordiques, bien évidemment -, et comme la moule zébrée est arrivée dans le fleuve au début des années 90, les journalistes ont eu amplement le temps de passer à un autre appel.
Et sur le plan écologique aussi, le fleuve est en quelque sorte passé à un autre appel. En quelque sorte...
Des gangs de motards
«Je compare souvent ces moules-là à des gangs de motards», dit Tony Ricciardi, biologiste de l'Université McGill. C'est lui qui a découvert que les moules zébrées étaient arrivées au Québec lors de ses travaux de maîtrise à l'île Perreault, en 1991.
«Ce qui s'est passé, dit-il, c'est que les moules zébrées sont arrivées et ont pris le contrôle du quartier, pour ainsi dire. Mais une autre espèce envahissante, la moule quagga, est arrivée peu de temps après et a fini par remplacer les moules zébrées.»
La quagga (Dreissena bugensis) est apparentée à la zébrée (Dreissena polymorpha) et les deux viennent de la même région du monde, soit l'Ukraine et le sud de la Russie. La zébrée est cependant une bien meilleure colonisatrice, explique M. Ricciardi : contrairement à la plupart des moules d'eau douce, dont les larves vivent sur le fond, celles de la zébrée sont planctoniques, c'est-à-dire qu'elles flottent dans la colonne d'eau. Cela explique pourquoi la progression de la moule zébrée est littéralement fulgurante - et pourquoi elle s'installe si souvent dans les prises d'eau potable, dans lesquelles les larves sont aspirées. «En 1991, à l'île Perreault, il y en avait encore très peu. Quand j'examinais une roche à la recherche d'autres invertébrés, j'en voyais peut-être une, ou pas du tout. Quelques années plus tard, vous souleviez une roche et vous en trouviez des centaines», se souvient notre biologiste.
Cependant, la moule quagga est un peu plus grosse et filtre l'eau plus efficacement que la zébrée, ce qui lui confère un avantage à long terme. C'est pour cette raison que les «quagga bikers» ont fini par remplacer en grande partie les «zebras from Hell»...
Mais pour le «quartier», être envahi et dominé par un gang de motards ou par un autre, c'est du pareil au même. Les effets n'ont pas été uniformes partout, nuance M. Ricciardi, parce que ces moules-là ont besoin d'une eau riche en calcium, au-delà de 20 parties par million (ppm). Dans l'ensemble, elles se sentent bien à l'aise dans le Saint-Laurent (36 ppm), mais plusieurs rivières provenant du Bouclier canadien leur sont très inhospitalières - la rivière Outaouais, par exemple, n'a que 10 ppm. Plusieurs de ces rivières et leurs embouchures dans le fleuve sont donc à l'abri.
Mais aux endroits, vastes et nombreux, où ces deux moules se sont établies, les conséquences ont été dramatiques et irréversibles, dit M. Ricciardi. Les premières espèces touchées furent les moules d'eau douce indigènes. «Elles vivent enfouies dans les sédiments en laissant dépasser un bout de leur coquille, pour filtrer l'eau. C'est ce qui a permis aux moules zébrées de coloniser les fonds sablonneux, où elles ont habituellement plus de difficulté à s'implanter que sur les roches. Elles se sont accrochées aux moules indigènes, se sont multipliées dessus et les ont asphyxiées ou affamées. [...] Ces moules indigènes-là étaient abondantes avant, mais il n'en reste presque plus aujourd'hui», dit le chercheur.
L'invasion des «motards» a aussi fait quelques gagnants, remarquez. Dans les colonies serrées de moules zébrées ou quagga, les interstices entre les coquilles fournissent à la fois abri et nourriture à beaucoup de petits gastéropodes (la «famille» des escargots). Un petit poisson nommé gobie à taches noires y trouve également son compte, au point où cette espèce, elle aussi introduite par accident dans les Grands Lacs en 1990, est maintenant le poisson de fond dominant dans le Saint-Laurent, dit M. Ricciardi.
Botulisme aviaire
Or forcément, l'introduction d'espèces aussi «dérangeantes» n'agit pas que de manière directe, mais engendre aussi une toile complexe et étendue d'effets indirects. Toutefois, on les connaît à peine, déplore notre biologiste, parce qu'ils sont difficiles à démontrer et qu'on les étudie peu. En voici tout de même un exemple possible.
«On a vu de fortes éclosions de botulisme aviaire dans les Grands Lacs au cours des 15 à 20 dernières années, qui tuent des oiseaux qui se nourrissent de poisson comme le huard, dit M. Ricciardi. Quand on ouvre ces oiseaux, on trouve des gobies à taches noires. Et quand on ouvre les gobies, on trouve des moules zébrées. Ce sont les moules qui abritent la bactérie ou ses spores [forme latente qui permet au microbe de survivre en attendant des conditions favorables, ndlr], et c'est une bactérie anaérobique qui ne croit pas en présence d'oxygène.
«Alors comment on obtient des endroits pauvres en oxygène, poursuit-il? Eh bien, si vous avez beaucoup de zébrées ou de quagga dans un endroit, elles vont filtrer beaucoup d'eau et la rendre plus transparente. Les plantes aquatiques vont profiter de la nouvelle lumière qui passe pour proliférer et qu'est-ce qui se passe à la fin de l'été? Les plantes meurent, vont couler au fond et commencer à pourrir, ce qui consomme de l'oxygène. Ça va créer des conditions anoxiques au fond de l'eau, les spores bactériennes vont alors sortir de leur latence en plein là où vivent les moules, qui vont attraper les bactéries en filtrant l'eau, et vous avez soudainement un effet en chaîne qui s'amorce : les gobies vont manger les moules, ce qui va les rendre malades et les faire nager d'une manière qui les rend plus vulnérables à la prédation. Les huards vont ensuite manger les gobies malades, puis mourir noyés parce que la bactérie en question secrète une neurotoxine qui les empêche de nager.»
Environ 180 espèces envahissantes ont été introduites dans l'écosystème des Grands Lacs et du Saint-Laurent. Et on ne sait pas grand-chose de ce qu'elles font, de leurs effets sur les espèces indigènes et des synergies qu'elles peuvent avoir entre elles, déplore M. Ricciardi.
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