En plus des contraintes géographiques ou anatomiques, les tendances socio-historiques ont une influence dans la diversité de sons prononcés dans les langues du monde.

L’ABC du «kh»

CHRONIQUE / «Comment se fait-il que l’être humain utilise des sonorités qui varient tellement d’une langue à l’autre? J’ai des amis amérindiens qui ne prononcent pas de sons «v» ou «r». Je pense aussi au son «ng» en vietnamien et aux sons gutturaux des langues arabes. Qu’est-ce qui fait qu’une langue priorise des sons qu’une autre va complètement ignorer?» demande Pierre Gendron, de Québec.

Quand on parle, explique la phonéticienne de l’Université Laval Johanna-Pascale Roy, il se passe deux choses différentes. D’abord, nous faisons vibrer nos cordes vocales. Et ensuite, nous modulons les sons produits en les faisant résonner avec les cavités buccale et/ou nasale — cavités dont nous changeons la forme avec notre langue et nos lèvres. Notons que l’on utilise également des sons dits sourds, qui se prononcent sans y mettre de la voix (les cordes vocales ne vibrent pas). Le son «s», en est un exemple, de même que les «sons gutturaux arabes» dont parle M. Gendron, sons qu’on écrit souvent par les lettres «kh» et que les linguistes appellent poétiquement les consonnes fricatives vélaires.

Évidemment, cela nous fait une très vaste gamme de sons disponibles pour parler, mais il y a tout de même des contraintes qui interviennent dans les sons qui finissent par être utilisés dans une langue donnée. D’abord, la base de la base avec les langues, c’est qu’elles servent à communiquer et qu’elles cherchent généralement à le faire aussi efficacement que possible. D’un point de vue phonétique, cela implique que les sons que nous utilisons pour parler (les phonèmes) doivent idéalement être bien différents les uns des autres puisqu’autrement, le risque de confusion entre deux mots est plus élevé.

Par exemple, illustre Mme Roy, «dans la plupart des langues du monde, on a trois voyelles qui reviennent tout le temps. C’est d’abord le “i”, que l’on prononce avec la langue très à l’avant. […] Ensuite, contraste total, quand on recule notre langue complètement, on va séparer le conduit vocal en deux cavités, une en arrière et une en avant, et la résonnance dans ces deux cavités, en plus du fait qu’on va projeter les lèvres vers l’avant, va faire “ou”. Et enfin, on peut ouvrir complètement la cavité buccale, et c’est “a” qui va sortir.»

Il y a bien sûr d’autres sources de contrastes entre les phonèmes, mais l’idée demeure la même : faire des mots distincts les uns des autres.

Au-delà de ça, cependant, il reste qu’aucune langue ne retient tous les phonèmes possibles. Chacune n’utilise qu’une partie des sons que l’humain est capable de faire, et il y a deux choses à considérer, ici.

La première est qu’il est possible que des langues privilégient certains sons plutôt que d’autres pour des raisons… comment dire… disons «objectives». Ainsi, on sait qu’un air chaud et humide favorise la transmission des fréquences plus basses (des sons plus graves), ce qui favorise les voyelles, dont la fréquence est plus basse que celle des consonnes. Et des études ont trouvé que les langues parlées dans ce genre de climat utilisent, en moyenne, plus de voyelles, dit Mme Roy. De même, en étudiant des populations khoïsan, une famille de langues dans le sud de l’Afrique caractérisées par des sons de claquements de langue (des «clics», littéralement), on s’est rendu compte que beaucoup de ces gens-là ont une forme de palais particulière qui rend la prononciation du «t» plus ardue, mais qui facilite les «clics».

On a aussi trouvé des variantes génétiques impliqués dans le traitement de la hauteur des sons (aigu ou grave) ; les porteurs de cette variante sont également locuteur d’une famille de langue utilisant les tons, soit des langues où l’on peut faire varier la hauteur des syllabe pour produire des mots différents. Bref, il se peut que d’une langue à l’autre, la géographie, la génétique et l’anatomie aient fourni des terreaux plus fertiles pour certains sons que pour d’autres. Ce sont toutefois là des résultats assez récents et, même si certains sont assez bien appuyés, «il faudra voir ce qu’il restera de ces hypothèses dans 20 ans», avertit Mme Roy.

Systèmes en évolution

Et la deuxième chose à considérer, c’est que les langues sont des systèmes toujours changeants, sujets à toutes sortes de tendances socio-historiques. Il ne faut donc pas comprendre les contraintes géographiques ou anatomiques comme des restrictions absolues : une personne qui n’a pas un palet identique aux khoïsans peut quand même apprendre leurs langues, c’est une question de pratique. Et de la même manière, c’est souvent le prestige social qui va faire qu’une langue va retenir ou abandonner une prononciation, signale Mme Roy.

Le «r» roulé qui fut longtemps prononcé dans la région de Montréal en est une belle illustration. À mesure que le Québec a été plus exposé au français international à partir de la seconde moitié du XXe siècle, le «r» roulé (les linguistes l’appellent apical alvéolaire) a cédé la place au «r» qu’on prononce dans la gorge — pour les phonéticiens, c’est une vibrante uvulaire, quand je vous dis que ces gens-là sont des poètes, il faut vraiment me prendre au pied de la lettre.

D’ailleurs, nous avons d’autres belles illustrations, au Québec, du fait que la prononciation est une chose fort malléable. Je me souviens très bien avoir entendu des gens prononcer «h’hallucinais» ou même «kh’hallucinais» — avec un «son guttural» proche de l’arabe — au lieu de «j’hallucinais». Et qui n’a jamais entendu un Bleuet parler de «Honquière» ou même «Khonquière» pour signifier «Jonquière», alors que ni le «h» ni le «kh» ne font partie des phonèmes français!

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