À mesure que les techniques de séquençage ont progressé, elles ont permis de séquencer un grand nombre de gens et de séquencer de l’ADN ancien, trouvé sur des restes datant de milliers d’années.

Des racines et des gènes

«J’ai lu récemment une étude parue qui était très intéressante, au sujet de la génétique des populations en Amérique du Nord. Alors, j’aimerais savoir : qu’est-ce que les tests d’ADN effectués sur de larges populations nous apprennent à propos des migrations anciennes?» demande Nicolas Gagnon, de Rivière-du-Loup.

M. Gagnon faisait référence à un article paru dans la revue savante Nature Communications. Ses auteurs, presque tous à l’emploi de l’entreprise AncestryDNA, qui vend des tests génétiques au grand public, y expliquent les «structures» génétiques de la population américaine à partir de 770 000 séquençages que la compagnie a réalisés dans le passé. Ce qu’on apprend dans ce papier, grosso modo, c’est que, d’une région à l’autre des États-Unis, on peut encore voir des traces génétiques des migrations (récentes) qui les ont peuplées. 

Mais cet article-là ne nous apprend pas grand-chose à propos de ces mouvements de population-là, qui étaient déjà bien connus. Personne ne s’étonnera, par exemple, du fait qu’ils ont trouvé une concentration des gènes associés aux francophones d’Amérique en Nouvelle-Angleterre, où tant de Canadiens français se sont expatriés au XIXe siècle. Pas surprenant non plus qu’ils aient vu des signes d’isolement dans le génome de certaines régions des Appalaches, dont les populations étaient bel et bien isolées par la géographie jusqu’au XXe siècle. Mais il reste intéressant de savoir que les gènes de populations régionales portent encore les marques de l’histoire.

Cependant, cela ne veut pas dire que les derniers développements techniques en séquençage génétique n’ont rien amené, ou si peu, à nos connaissances sur l’histoire et sur les grandes migrations humaines. Bien au contraire.

Quand les archéologues trouvent des changements dans la culture matérielle d’un site, ils sont toujours confrontés à la question de savoir si la population a été remplacée ou si les «locaux» ont simplement changé leur façon de vivre. 

«On a quand même des manières de le savoir, en archéo, dit la paléoanthropologue de l’Université de Montréal Michelle Drapeau. Si c’est la population locale qui change, on va garder une couleur locale sur le site, alors que si la population est remplacée, ces particularités-là disparaîtront complètement.» Par exemple, si les chasseurs-cueilleurs d’une région adoptent l’agriculture, on peut imaginer que leurs rites funéraires resteront les mêmes et que les archéologues trouveront des sites où des fermiers sont inhumés comme des chasseurs-cueilleurs.

Mais cela a ses limites. Les preuves que l’on trouve sur les sites archéologiques ne sont pas toujours claires ou faciles à interpréter — et pour ce genre de chose, la preuve la plus directe reste l’ADN. À mesure que les techniques de séquençage ont progressé et que leur coût a (énormément) baissé, surtout depuis 10 ou 15 ans, elles ont permis deux choses : séquencer un grand nombre de gens; et séquencer de l’ADN ancien, trouvé sur des dépouilles vieilles de milliers d’années.

Nouvelle fenêtre ouverte sur le passé

Et cela a, littéralement, ouvert une nouvelle fenêtre sur le passé de l’humanité. Par exemple, illustre Mme Drapeau, on connaissait des sites archéologiques d’humains modernes (par opposition à des formes plus archaïques d’Homo sapiens) au Proche-Orient qui dataient de 100 à 120 000 ans. Mais dans l’Europe pourtant voisine, «on savait que l’humain moderne n’était arrivé qu’il y a environ 40 000 ou 45 000 ans, alors on se demandait pourquoi il y avait eu une si longue période entre les deux».

La génétique a montré qu’en fait, les «non-Africains» actuels descendent d’une vague de migrants qui sont sortis d’Afrique il y a environ 50 000 ans, dit Mme Drapeau, ce qui a réglé le problème. Il peut y avoir eu d’autres sorties d’Afrique auparavant, mais celle qui a «réussi», pour ainsi dire, date d’il y a 50 000 ans.

Et le séquençage massif d’un grand nombre de gens d’aujourd’hui a lui aussi permis de belles avancées, montrant que les populations actuelles sont des mélanges issus de plusieurs vagues migratoires. «Prenons l’Europe, dit Damian Labuda, un spécialiste de la génétique des populations de l’Université de Montréal. On a cette vague ancienne qui était sortie d’Afrique et qui arrive en Europe autour de 45 000 ans. C’est Cro-Magnon. Ensuite, pour faire simple, il y a l’époque glaciaire et les populations vont se réfugier au sud, puis remonter vers le nord quand les glaciers ont reculé, entre 18 000 et 11 000 ans. Mais ce n’étaient déjà plus tout à fait les mêmes gens. Ensuite, il y a l’apport de gens qui avaient une connaissance de l’élevage et de l’agriculture. Puis, il y a environ 5000 ans, il y a cette vague qui arrive des steppes d’Ukraine et de Russie, qui avait un génome plus asiatique.»

De même, lit-on dans un article paru en 2015 dans Investigative Genetics, la génétique a permis d’établir que les autochtones des Amériques sont arrivés grosso modo en trois vagues distinctes. Sans ordre particulier : ceux qui parlent les langues na-déné (présents surtout dans l’Ouest), les Inuits, et tous les autres. Fait intéressant, la génétique de groupes autochtones de Sibérie indique qu’une partie de ceux qui ont traversé le détroit de Béring sont retournés en Asie par la suite.

Bref, on en a appris beaucoup, ces dernières années, sur d’anciens mouvements de population, parce que les gènes gardent les traces de ces mélanges pendant très longtemps.

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