Science

Hibou, chou, cheville...

«Comme nous visitons les parcs nationaux de l’Amérique du Nord, ma femme et moi, une question nous taraude : comment se fait-il que des espèces animales ont évolué pour changer la position de leurs genoux? L’être humain en position de quatre pattes a les genoux pliés vers l’avant et les coudes vers l’intérieur. Les chevaux ont les genoux pliés vers l’arrière et les coudes vers l’extérieur. D’autres mammifères leur ressemblent de ce point de vue. Les ours, quant à eux, ont des articulations semblables aux nôtres. Qu’est-ce qui a causé ces évolutions?» demande Paul-Yvon Blanchette, de Québec.

Voilà une très belle observation! Mais le fait est que contrairement aux apparences, ni les «genoux» du cheval, ni les nôtres ne se sont jamais renversés. Si les «genoux» des chevaux et d’autres mammifères comme le loup (et c’est la même chose pour les oiseaux) plient à l’envers par rapport aux nôtres, c’est parce que ce ne sont pas leurs genoux, justement. Nous les interprétons comme tels à cause, sans doute, de notre tendance à anthropomorphiser les animaux — nous voyons souvent des émotions/intentions humaines dans leur comportement, par exemple. Mais les «genoux articulés dans le mauvais sens» ne sont en fait rien d’autre que... des chevilles!

Chez les vertébrés, il y a essentiellement trois grandes manières de se tenir sur ses pattes. Chez l’humain, l’ours et quelques autres espèces, c’est le «talon» et la plante du pied (ou l’équivalent sur les pattes avant) qui soutiennent le poids. On les appelle plantigrades parce qu’ils se déplacent avec les métatarses (les os qui forment la plante du pied humain) à plat.

Cependant d’autres espèces, comme le chien et le chat, sont dites digitigrades parce qu’elles marchent sur leurs doigts/orteils, littéralement. Les os qui forment le «pied» d’un chat, par exemple, sont les phalanges, soit l’équivalent des orteils/doigts chez l’humain, ainsi que le bout des métatarses. Et d’autres espèces encore, comme les chevaux et les cerfs, se déplacent non pas sur les phalanges, mais sur la pointe des phalanges, souvent montées d’un sabot. On les appelle ongulés parce que les sabots sont l’équivalent des ongles/griffes chez ces espèces — et sont d’ailleurs faits des mêmes substances.

Maintenant, imaginons un instant ce qui passe quand, comme eux, nous marchons nous-mêmes sur la pointe des pieds. L’articulation qui touche au sol est alors celle entre les phalanges (orteils) et les métatarses (plante du pied). Et en remontant plus haut, la première articulation que l’on rencontre n’est plus le genou, mais bien la cheville — et elle plie justement à l’inverse du genou.

C’est ça que l’on voit chez le cheval, le chat, et tant d’autres animaux. Les segments que nous interprétons chez eux comme des tibias sont en fait des métatarses, comme le montre la figure ci-contre (le squelette est celui d’un loup). Et l’articulation entre les métatarses et le tibia n’est pas le genou, mais bien la cheville. Leur vrai genou, lui, est plus haut, mais chez beaucoup de ces espèces il est plus ou moins «caché» par les muscles de la cuisse/fesse.

Maintenant, quels sont les avantages et les inconvénients de ces différentes postures ? Pourquoi certaines espèces ont évolué dans un sens plutôt que dans un autre ? La posture plantigrade est celle qui offre la plus grande surface de contact avec le sol, et donc le plus de stabilité et de puissance, mais cela vient avec un coût : plus de frottement avec le sol (pas idéal pour courir de longues distances) et, à cause d’un jeu de leviers entre les os, une course moins rapide.

Selon l’habitat et la place d’une espèce dans un écosystème, il peut être avantageux de sacrifier la vitesse de pointe et/ou l’endurance pour avoir plus d’équilibre et de puissance. L’écureuil, par exemple, est un plantigrade, ce qui lui donne la stabilité requise pour ne pas tomber des arbres et la puissance qu’il faut pour sauter d’une branche à l’autre, lit-on dans l’Atlas d’anatomie comparée en ligne du chercheur Terry L. Derting. Dans le cas de l’humain, c’est moins clair, d’après une étude parue l’an dernier dans Open Biology. La plupart des primates se déplacent sans que leur talon touche au sol, les seuls vrais plantigrades de cette famille étant les grands singes (nous, les chimpanzés, les gorilles et les orang-outangs). L’article en question note que lesdits grands singes sont aussi les seuls primates à s’asséner des coups de poing lorsqu’ils se battent, les autres se contentant de se mordre. Ses auteurs font donc l’hypothèse que la plus grande stabilité de la position plantigrade permettrait aux grands singes de se taper dessus de la manière la plus efficace possible, pour ainsi dire. Ce serait cohérent avec le fait que les grands singes sont plus agressifs entre eux (les mâles, du moins) que les autres primates, mais c’est un sujet assez controversé.

Quoi qu’il en soit, à l’autre extrémité du spectre, on retrouve les onguligrades, auxquels la posture confère moins d’équilibre et de puissance que celle des plantigrades, mais qui sont (en règle générale) bien équipés pour la vitesse et/ou l’endurance. Et entre les deux se trouvent les digitigrades, qui sont (toujours en règle générale) des espèces ayant besoin d’un compromis de vitesse, d’équilibre et de puissance.

Ce n’est pas un hasard, note M. Derling, si les onguligrades sont presque tous herbivores (avec de rares exceptions omnivores comme le porc) et si beaucoup de digitigrades sont des prédateurs. Cela correspond aux besoins de chacun!

Sciences

Nombres dénombrables (et autres morceaux de poésie)

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «C’est une question improbable, mais elle me laisse perplexe… Supposons que nous ayons une route d'une longueur infinie dont les voies sont séparées par des lignes jaunes discontinues. Imaginons aussi que leur espacement n’est pas égal : pour l’une des deux routes, il y aurait 1 trait à tous les 2 mètres alors que pour l’autre, ce serait 1 trait à chaque mètre. Laquelle des deux routes contiendrait le plus de traits, sachant qu'elles ont toutes les deux une longueur infinie ?», demande Benoît Rouleau, de Québec.

Confronté à un problème comme celui-là, à peu près tout le monde est d’emblée tenté de penser que l’une des deux routes compte deux fois plus de traits que l’autre. Et c’est tout à fait compréhensible. Après tout, sur chaque tranche de 1000 mètres, se dit-on, l’une compte 500 traits (1 à tous les 2 m) alors que l’autre en a 1000 (1 par mètre), et comme c’est vrai pour toutes les tranches de 1000 mètres jusqu’à l’infini, il s’ensuit forcément que la seconde a deux fois plus de traits que la première, non ?

Eh bien non, dit le mathématicien de l’Université Laval Jean-Marie de Koninck : en fait, les deux routes ont autant de traits.

«Ces deux routes-là sont des ensembles infinis qu’on appelle «dénombrables». Dénombrable, ça veut tout simplement dire qu’on a une méthode pour énumérer tous les éléments. Par exemple, si tu vas dans une soirée et que tu dis «Nous étions 12 hier soir», mais que quelqu’un te demande comment tu le sais, tu peux énumérer tous les invités : moi, Claude, Paul, etc. Alors tu fais ce qu’on appelle une bijection entre les personnes présentes et les nombres de 1 à n.» Essentiellement, cela signifie que l’on attribue le nombre 1 à un invité, puis le nombre 2 au second invité, et ainsi de suite jusqu’à 12.

Il en va de même avec les lignes jaunes des routes infinies, et les ensembles infinis dénombrables comme ceux-là ne sont pas plus grands l’un que l’autre, dit M. de Koninck. Évidemment, si l’on ne tient compte que d’un bout de route de 1000 mètres, alors ce n’est plus vrai. Mais pour des routes infinies, oui.

Une bonne façon de se représenter le problème est ce que les mathématiciens appellent le paradoxe de l’hôtel de Hilbert, du nom de son inventeur, David Hilbert, l’un des plus grands mathématiciens du XXe siècle. Il consiste à imaginer un grand hôtel avec un nombre infini de chambres, mais qui seraient toutes occupées. Si un nouveau client se présente, pourra-t-on trouver à le loger ? Notre expérience quotidienne des choses nous porte à croire que non puisque les chambres sont déjà toutes prises, mais c’est simplement parce que le cerveau humain n’est pas souvent (presque jamais, en fait) confronté à la notion d’infini.

Supposons en effet que l’on déplace le client de la chambre 1 dans la chambre 2, que l’on «décale» simultanément celui de la chambre 2 vers la 3, et ainsi de suite jusqu’à l’infini. Au bout de l’opération, la chambre 1 est libre et le nouveau client peut la prendre même si toutes les chambres étaient prises au départ. Comme le montre cet exemple, la notion d’infini peut mener à ce qui nous apparaît intuitivement  être des aberrations, mais c’est comme ça.

Il existe toutes sortes de déclinaisons de ce «paradoxe», mais il y en a une qui peut bien illustrer l’égalité du nombre de lignes entre nos deux routes. Le problème que pose M. Rouleau revient essentiellement à se demander s’il y a autant de nombres impairs (1, 3, 5, 7...) que d’entiers naturels (1, 2, 3, 4, 5, 6...), dit M. de Koninck. D’instinct, on se dit qu’il doit forcément y avoir deux fois plus d’entiers naturels que de nombres impairs, mais ce n’est pas le cas.

Retournons dans l’hôtel de Hilbert. Il y a un nombre infini de chambres, qui sont toutes occupées. Mais imaginons que cette fois-ci, nous n’avons pas affaire à un nouveau client qui arrive seul, mais un nombre infini de nouveaux clients qu’il faut accommoder. Est-ce possible?

Oui. Supposons que l’on déplace chaque client vers une chambre dont le numéro est le double de sa chambre actuelle. De cette manière, le locataire de la chambre 1 ira à la chambre 2, celui de la chambre 2 ira dans la chambre 4, celui de la chambre 3 finira dans la chambre 6, et ainsi de suite. Le résultat final est que toutes les chambres de nombre impair seront libres, et comme il y a une infinité de nombres impairs, alors l’opération nous donne assez de chambres pour accueillir le nombre infini de nouveaux clients.

C’est très contre-intuitif, mais ça marche : nous avions au départ de nouveaux invités que l’on pouvait numéroter de 1 jusqu’à l’infini, ce qui comprend tous les entiers naturels. Et même si seulement 1 entier sur 2 est impair, nous les avons tous logés en libérant uniquement les chambres impaires, parce qu’il y a une infinité de nombres impairs.

C’est par des raisonnements comme celui-là que les mathématiciens peuvent dire qu’il y a autant de nombres impairs que de nombres entiers. Et c’est pour cette raison que les deux routes imaginées par M. Rouleau ont un nombre égal de lignes jaunes.

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«Je me suis toujours fié au Soleil pour m’orienter lorsque je suis dans des lieux inconnus et sans autre point de repère : est au levé, sud à midi et ouest au coucher. Or il semble que cette règle ne vaille pas partout — pas chez moi, en tout cas. J’ai réalisé récemment en utilisant un boussole que le Soleil se lève à ce temps-ci de l'année [en juillet] au NNE et qu’il n’arrive à l'est que bien plus tard en avant-midi. Comment se fait-il?» demande René Magnan, de Gatineau.

Ce qui «crée» le mouvement apparent du Soleil dans le ciel, c’est la rotation de la Terre sur elle-même. Cette rotation est réglée comme une horloge, prenant invariablement 24 heures à se compléter, ce qui implique que le Soleil se déplace toujours à la même vitesse dans le ciel. Alors s’il se levait et se couchait toujours aux mêmes points, il se trouverait à parcourir toujours le même trajet à la même vitesse, et la durée du jour serait invariable : 12 heures d’ensoleillement par jour, hiver comme été.

Or ce n’est pas vrai, évidemment : les jours sont bien plus longs en été. Alors comment est-ce possible ?

C’est simplement parce que l’inclinaison de la Terre par rapport au Soleil change selon la saison. En été, le pôle Nord est pour ainsi dire «penché» vers le Soleil, si bien que celui-ci ne se lève pas exactement à l’est ni ne se couche exactement à l’ouest, mais plus au nord. Comme il passe toujours par le sud vers midi, cela allonge sa trajectoire apparente dans le ciel — d’où les journées plus longues. Et en hiver, c’est l’inverse.

Sciences

L'océan qui est mort au pied des Appalaches

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «Lors d’un récent séjour à Berthier-sur-mer, quelle ne fut pas ma surprise d’observer des dépôts calcaires sur le sol, comme s’ils étaient orientés verticalement et non horizontalement. Généralement, je m’attendrais à voir de telles stratifications une par-dessus l’autre en regardant une paroi, comme j’en voyais dans mon enfance — j’ai grandi à proximité du fleuve aux Grondines. Comment les dépôts ont-ils pu s’accumuler de cette manière? Ont-ils été retournés par un cataclysme?» demande Daniel Guilbault, de Saint-Augustin-de-Desmaures.

Cela peut effectivement paraître étonnant puisque les roches que l’on voit à Berthier-sur-Mer — comme dans toutes les Appalaches — sont des roches dites sédimentaires: elles se sont formées par l’accumulation de débris divers (sable, coquilles, cadavres, algues mortes, etc.) au fond de l’océan, et ces sédiments ont par la suite été transformés en roche par la pression continue de l’eau. Alors forcément, les couches que l’on voit sur la photo ci-bas que m’a envoyée M. Guilbault se sont à l’origine empilées les unes sur les autres, pas une à côté de l’autre. Que s’est-il donc passé depuis?

Les roches des environs de Berthier-sur-Mer font partie d’une formation géologique nommée groupe de Saint-Roch, indique le chercheur en géologie de l’Université Laval Georges Beaudoin. Il s’agit de roches qui se sont formées il y a environ 500 millions d’années. À l’époque, note M. Beaudoin, les Appalaches n’existaient pas encore, et c’est justement ce qui s’est passé par la suite qui explique pourquoi les couches sont superposées autour de Grondines et juxtaposées à Berthier.

Comme on l’a déjà vu dans cette rubrique, les continents sont faits de plaques tectoniques, que l’on peut se représenter comme des espèces d’immenses «radeau» de pierre qui flottent sur la roche en fusion située sous la croûte terrestre, à plusieurs dizaines de kilomètres de profondeur. Comme il y a des mouvements dans cette roche en fusion, cela fait dériver les plaques tectoniques. Très lentement, soit, mais sur des centaines de millions d’années, les changements sont spectaculaires.

Ainsi, les roches de Berthier se sont formées au fond d’un océan ancien, Iapetus, qui était bordé (entre autres) par deux anciens continents nommés Laurentia et Baltica. Le premier, comme son nom l’indique, est grosso modo la plaque du Bouclier canadien avec les Laurentides actuelles, et le second forme maintenant le nord-ouest de l’Europe. Et quand on vous dit que la tectonique des plaques peut être spectaculaire, voyez plutôt: il y a un peu plus de 500 millions d’années, ces continents étaient situés sous les tropiques (!) de l’hémisphère sud (!!), c’est vous dire comme ils ont dérivés…

Sur une période d’environ 150 millions d’années, lit-on sur le site du Parc national de Miguasha, les continents qui entouraient Iapetus se sont rapprochés jusqu’à refermer complètement l’océan. Dans le processus, Laurentia et Baltica sont entrés en «collision», et les fonds marins qui gisaient entre les deux s’en sont trouvés (très) déformés, jusqu’à en relever hors de l’eau. C’est de cette manière que les Appalaches sont «nées», ou du moins ont «commencé à naître», puisque cette chaîne de montagnes s’est formée en plus d’une étape — mais c’est une autre histoire.

L’essentiel à retenir, ici, est qu’au cours de ce processus, certaines couches sédimentaires qui s’étaient jusque là tenue bien sagement à l’horizontale ont été soulevées jusqu’à en devenir verticale. C’est ce qu’a observé M. Guilbault à Berthier-sur-Mer.

En ce qui concerne la couleur des couches sur la photo (ci-bas), M. Beaudoin indique que «dans les strates rouges, on a simplement des couches qui se sont formées dans de l’eau plus oxydées ou qui se sont oxydées par la suite, et les couches plus grises semblent être des calcaires [moins riches en fer] ou des grès [ndlr: une roche faite de sable comprimé]».

Maintenant, cela peut sembler étonnant, mais ces redressements de roches sédimentaires ne sont pas particulièrement rares, du moins pas aussi exceptionnels qu’on serait tenté le penser a priori. Il suffit simplement pour s’en convaincre de prendre l’exemple du Rocher Percé: si l’on regarde attentivement la photo ci-haut, on se rend vite compte que le plus célèbre caillou du Québec est fait d’une série de strates orientées à la verticale. Ces couches se sont elles aussi formées à l’horizontale dans le fond d’un océan avant que la tectonique des plaques ne les soulève et ne les ré-incline à la verticale. Attention, avertit M. Beaudoin, ça ne s’est pas passé en même temps que la roche autour de Berthier-sur-Mer: la pierre du Rocher Percé est plus récente par plusieurs dizaines de millions d’années et s’est soulevée plus tard (ce fut une autre «étape» de la naissance des Appalaches). Mais le principe est le même et cela montre qu’il est relativement commun de voir des roches sédimentaires dont les couches sont orientées à la verticale.

Enfin, explique M. Beaudoin, les strates de la roche autour de Grondines sont à l’horizontale parce qu’elles font partie d’un autre ensemble géologique, les basses terres du Saint-Laurent. Ce sont elles aussi des roches sédimentaires, mais elles n’ont presque pas subi de déformations. «Le front de déformation [en ce qui concerne la formation des Appalaches], c’est ce qu’on appelle la faille de Logan», dit-il. C’est cette fameuse faille qui remonte le Golfe Saint-Laurent et bifurque vers le sud en amont de Québec.

Les roches sédimentaires au sud de cette faille ont été soulevées et peuvent être à la verticale dans certains secteurs (mais c’est loin d’être le cas partout); celles des basses terres, comme à Grondines, se trouvent au nord de la faille Logan n’ont pas subi de «cataclysme» et reposent toujours à l’horizontale.

Science

Cet étrange délai à la télévision...

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «J’aimerais que l’on m’explique comment il se fait qu’il y a souvent un délai, parfois important, dans les échanges au téléjournal lorsque le chef d’antenne parle à un journaliste qui n’est pas en studio. Si on peut parler et se comprendre instantanément au téléphone, il doit bien y avoir moyen d’éliminer cet agaçant délai, non ?» demande Yvan Dion, de La Malbaie.

Il est effectivement bien étonnant qu’en cette ère de connexion ultra-haute-vitesse, une technologie datant du même millénaire que le Moyen Âge transmette la voix plus rapidement (enfin, parfois) que le Web. Mais c’est pourtant bien ce qui se passe, du moins à l’occasion.

«En gros, c’est ce qu’on appelle la latence dans les réseaux, et elle peut venir de quatre sources différentes», explique Florent Parent, professionnel de recherche en informatique à l’Université Laval qui s’occupe également du réseau reliant les superordinateurs de Calcul Canada.

Le premier type de délai et sans doute le plus simple à comprendre, dit-il, est la propagation du signal. Même dans un réseau de fibre optique ou un réseau sans fil où les signaux voyagent essentiellement à la vitesse de la lumière, soit près de 300 000 kilomètres par seconde, cela peut faire une différence dans certaines circonstances.

«Par exemple, illustre l’informaticien, dans le réseau qui relie les universités [ndlr : la recherche implique souvent l’envoi d’énormes fichiers de données], si je me branche ici à l’Université Laval et que j’envoie un ping [ndlr : un petit signal qui fait un aller-retour afin de vérifier l’état d’une connection] à Montréal, on parle de 7 millisecondes (ms) de temps de retour. Ce n’est pas assez pour être perceptible dans une conversation puisque en bas de 100 ms, on ne s’en rend pas vraiment compte. Dans le cas des conversations à la télé, il doit y avoir d’autres sources de délai. Et une hypothèse qui me vient en tête, c’est que peut-être que quand les journalistes sont sur le terrain, ils utilisent un réseau sans-fil, et là la communication se fait par satellite. Et ça, ça va allonger le délai de propagation.»

Souvent, en effet, les satellites de télécommunication sont placés sur des orbites géostationnaires, ce qui signifie qu’ils mettent exactement 24 heures à faire le tour de la planète — par conséquent, ils demeurent toujours au-dessus du même point sur Terre, d’où le nom de géostationnaire. Or ces orbites sont situés à une altitude de près de 36 000 km, si bien que même à la vitesse de la lumière, l’aller-retour prend (36 000 km x 2) ÷ 300 000 km/s = 240 millisecondes. Dans le cas d’une conversation au téléjournal qui passerait par ce genre de satellite, c’est un délai suffisamment long pour qu’on s’en rende compte.

Mais il peut aussi y avoir autre chose, poursuit M. Parent : le délai de traitement. «C’est bien beau la vitesse de la lumière, dit-il, mais il faut compter aussi le fait qu’on a des appareil qui reçoivent la voix, qui la convertissent en numérique, (…et) il y a un traitement de ça et une compression qui vont être faites, ça va ensuite être mis dans des sortes de «paquets» sur des commutateurs [un appareil qui est le point de convergence d’un réseau, ndlr], et souvent il va y avoir une redondance qui va être ajoutée au cas où des paquets seraient perdus, C’est ensuite envoyé, et chaque commutateur qui se trouve dans le chemin, entre le point de départ et le point d’arriver, doit traiter ça, et tout ça  prend du temps, alors ça va ajouter un délai de traitement.»

Ces délais sont généralement minimes, mis pas toujours, et ils s’ajoutent aux autres.

Une troisième source de délai est la «mise en file d’attente», indique notre informaticien. «Ça, on ne peut pas vraiment l’estimer d’avance parce que ça dépend de la quantité de trafic sur le réseau. Quand tout va bien, le délai à peu près nul. Mais s’il y a un gros événement où beaucoup le monde veut des données en même temps (…) où s’il y a un sursaut ponctuel (burst, en anglais) d’activités sur le réseau, alors tout ne peut pas être traité instantanément, alors le système fait une file d’attente. Habituellement, c’est traité selon le principe du premier arrivé, premier sorti, mais il peut y avoir des priorités.»

Enfin, le dernier type de délai est celui de la transmission, qui dépend de la qualité de la carte réseau d’un ordinateur, explique M. Parent. Les meilleures disponibles permettent de transmettre autour de 100 gigabits (et même plus) par seconde, mais une carte de mauvaise qualité peut introduire des délais dans la communication.

En plus de la carte, le protocole de transmission peut aussi faire une différence. «Le protocole internet le plus utilisé et que les gens connaissent le plus, c’est le fameux TCP/IP. Ce qu’on sait moins, c’est que dans ce protocole-là, à chaque petit paquet de données qui est envoyé [ndlr : les données sont toujours divisées en «petits paquets» qui sont envoyés séparément], TCP doit avoir un accusé qu’il a été bien reçu pour assurer une fiabilité de transmission. Ça date des années 80, une époque où les réseaux étaient beaucoup plus lents que maintenant, et c’est pour ça que des modifications ont été apportées au TCP/IP pour augmenter la performance, mais ça reste un travail d’ingénierie à chaque bout du réseau pour maximiser la vitesse.»

Bref, c’est la somme de tous ces délais qui fait la «latence» dans les communications. D’un système à l’autre, d’une situation particulière à l’autre, ils peuvent varier énormément, si bien qu’il est impossible de dire exactement qu’est-ce qui s’est passé dans les cas qui ont tant agacé notre lecteur de La Malbaie. Mais quand on les additionne, on comprend pourquoi il arrive, de temps à autre, que la discussion entre les journalistes et les chefs d’antenne se fasse avec un petit délai.

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ÉCRIVEZ-NOUS Vous vous posez des questions sur le monde qui vous entoure? Qu'elles concernent la physique, la biologie ou toute autre discipline, notre journaliste se fera un plaisir d'y répondre. À nos yeux, il n'existe aucune «question idiote», aucune question «trop petite» pour être intéressante! Alors, écrivez- nous à  jcliche@lesoleil.com

Jean-François Cliche

De bombes et d'icebergs...

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «Comme les ouragans prennent vie à partir des côtes africaines et gagnent en puissance en se nourrissant de la chaleur des eaux chaude de l’Atlantique, serait-il possible de les «intercepter» lors de leur formation pour à tout le moins, les affaiblir ? Par exemple, en s’inspirant des Émirats arabes qui songent à remorquer des iceberg pour s’approvisionner en eau douce, est-ce que de remorquer des mastodontes gelés au début de la trajectoire de formation des ouragans pourrait avoir une incidence quelconque ? C’est un peu farfelu j’en conviens, mais ça m’intrigue quand même», demande Simon Côté.

Supposons que l’on soit capable de remorquer un grand iceberg en forme de cube et de 100 mètres d’arête. Ce serait une sacrée commande, même en y mettant plusieurs remorqueurs, puisque notre «glaçon» pèserait environ 910 millions de kg, mais passons. Et supposons aussi que l’on parvienne à amener le colosse intact jusque dans les eaux tropicales à une température de –10°C.

Pour faire fondre toute cette glace, puis en chauffer l’eau jusqu’à 26 °C (on ne veut pas atteindre 26,5, rappelons-le), il faut de l’énergie. Beaucoup d'énergie : ce sont des montagnes de chaleur, littéralement, que notre iceberg drainerait autour de lui.

D’abord, chaque gramme de glace prend 2 joules d’énergie pour gagner 1°C (pour comparaison, une ampoule de 100 watts brûle 100 joules par seconde). Alors pour chauffer nos 910 millions de kg de glace de –10°C jusqu’à 0°C, il faut un total de 18 200 gigajoules (Gj). Ensuite, pour que la glace fonde, il ne suffit pas de l’amener à 0°C, contrairement à ce qu’on pense souvent. Il faut aussi lui fournir un petit surplus d’énergie nommé chaleur latente de fusion, qui sert grosso modo à rompre les liens qui tiennent les molécules d’eau ensemble dans la glace. Facture énergétique : 333 joules par gramme, pour un total de 303 000 Gj. Et enfin, pour chauffer cette eau de 0° jusqu’à 26 °C, il faut compter 4,2 joules par gramme, ou près de 100 000 Gj en tout.

Au final, notre cube de glace de 100 mètres de côté drainerait à peu près 420 000 Gj en fondant, puis en se réchauffant jusqu’à 26 °C. Ce qui serait suffisant pour refroidir de 1°C la température de 100 millions de m3 d’eau.

Maintenant, la question est : est-ce que cela suffirait à faire une différence ? Et la réponse est clairement «non, même pas proche». Les ouragans prennent généralement forme dans les eaux tropicales (de 8 à 20° de latitude) entre l’Afrique et l’Amérique du Sud, quand la température de surface est de plus de 26,5 °C. Il faut aussi que d’autres conditions soient réunies, notamment des caractéristiques de vent et d’humidité en altitude, mais concentrons-nous sur la température de l’eau.

Cette semaine, d’après les cartes de température [https://bit.ly/2QdSSzx] que l’on trouve sur le site de la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA), les eaux de surface de l’Atlantique dépassaient le seuil de 26,5 °C entre approximativement 8 et 13° de latitude et entre 60° et 30° de longitude ouest. Cela nous fait donc, de manière conservatrice, une superficie de près de 1,5 million de km2. En partant du principe que la «surface» inclut le premier mètre, on parle ici de 1500 milliards de mètres cubes d’eau à refroidir.

C’est donc dire qu’il faudrait 15 000 icebergs comme celui de notre exemple pour abaisser la température de toute cette eau de seulement 1°C. Et c’est sans compter le grand pan d’océan autour des Caraïbes, où les ouragans peuvent prendre beaucoup de force. Et cela fait abstraction du fait que les eaux de surface dépassent assez souvent les 26,5 °C par plusieurs degrés.

Bref, même en prenant un scénario très optimiste où notre iceberg ne fondrait pas avant d’arriver dans les Tropiques, il ne serait pas grand-chose de plus qu’une goutte d’eau dans l’océan…

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«Je me demande pourquoi on n’est pas capable de briser un ouragan lors de sa formation, avant qu’elle ne devienne très forte. Y a t-il des sortes de bombe que l’on pourrait faire sauter dans l'œil dès sa formation pour la briser», demande Claude Duchesne, de Stoneham.

L’idée n’est pas neuve, loin de là. Elle a même fait l’objet de quelques travaux d’un chercheur américain dans les années 50, qui estimait qu’une petite bombe nucléaire bien placée pouvait faire le travail. Il a étudié l’effet atmosphérique de certains essais nucléaires de l’époque et fait quelques calculs, mais l’idée n’a jamais eu de suite vraiment concrète.

Et ce n’est peut-être pas une mauvaise chose, d’ailleurs. Au-delà du fait (assez gênant, merci) que ce «plan» impliquerait de saupoudrer des grandes quantités de radioactivité dans l’atmosphère et dans l’océan, il y a ce petit détail technique que cela a très, très peu de chances de fonctionner, pour deux raisons, lit-on sur le site de la NOAA.

D’abord, comme pour l’iceberg, il y a une question d’échelle : l’énergie relâchée par un ouragan équivaut grosso modo à faire exploser une bombe nucléaire de 10 mégatonnes… à toutes les 20 secondes. Alors on peut difficilement penser qu’en faire sauter 2 ou 3 changerait grand-chose.

Ensuite, ce qui fait la force d’un ouragan, c’est l’intensité de la basse pression dans son «œil» : plus cette pression est basse, plus l’air des alentours sera aspiré fortement, et plus les vents seront puissants. Pour affaiblir un ouragan, il faudrait donc ajouter de l’air en son centre. Encore une fois, on parle de quantités si astronomiques qu’elles interdisent l’espoir d’y arriver un jour : de l’ordre de 500 millions de tonnes d’air qu’il faudrait souffler dans l’œil d’un cyclone de force 5 pour qu’il tombe à une force 2, selon les calculs de la NOAA. Mais de toute manière, ce n’est pas ce que les bombes font. Une explosion ne déplace pas d’air, ou en tout cas pas tellement. Cela envoie surtout une onde de choc qui, une fois passée, laisse les pressions inchangées derrière elle.

Sources :

  • Central Pacific Hurricane Center, Myths About Hurricanes, NOAA, s.d., https://bit.ly/2xy2CdB
  • Mark Strauss, Nuking Hurricanes : The Surprising History of a Really Bad Idea, National Geographic, 2016, https://bit.ly/2MaW9w2

Jean-François Cliche

De la poudre de perlinpimpin en phase liquide

SCIENCE AU QUOTIDIEN / J’ai entendu dire que l’argent colloïdal était employé il y a quelques années, comme antibiotique et pouvait guérir quelques maladies. Mythe ou réalité?» demande Yolande Plamondon, de Pont-Rouge.

De manière générale, on sait que l’argent et certains de ses composés ont des propriétés antiseptiques, et il semble y avoir effectivement eu un usage historique en médecine, avant l’invention des antibiotiques. Par exemple, quand un bébé naissait d’une mère qui avait la gonorrhée, on versait quelques d’une solution d’argent dans les yeux de l’enfant afin d’empêcher la bactérie ne le rende aveugle. Il semble aussi que des jarres d’argent aient pu être utilisées dans certaines cultures anciennes comme moyen de désinfecter l’eau — par ceux qui en avaient les moyens, en tout cas. Mais notons que l’argent a été remplacé, depuis, par des méthodes plus efficaces.

Maintenant, ce sont là des remarques générales, et l’«argent colloïdal» est un cas particulier. Très particulier, en fait. L’adjectif colloïdal réfère au fait que l’argent, qui n’est pas soluble dans l’eau, se trouve en particules si fines qu’elles demeurent en suspension dans l’eau — ou alors que l’argent se présente sous une forme ionique qui est soluble, cela varie d’un fabricant à l’autre. À la limite, on pourrait penser que ces mixtures pourraient servir à désinfecter des blessures, un peu comme le peroxyde d’hydrogène. Mais les quelques études qui ont testé son efficacité n’ont pas donné des résultats très convaincants, et les fabricants d’argent colloïdal ne proposent pas que de l’appliquer sur la peau.

De toute manière, sur les sites de fabricants et de «santé naturelle», on ne parle généralement pas d’application «topiques» (sur la peau). On recommande carrément d’en boire. À tous les jours.

Et c’est ici qu’on quitte la «réalité» pour entrer dans la «mythologie», pour reprendre les termes de Mme Plamondon. Les fabricants prétendent généralement que l’argent colloïdal renforce le système immunitaire. C’est un grand classique dans la santé naturel, d’ailleurs, mais c’est du grand n’importe quoi : aucun aliment ou nutriment n’est connu pour avoir cet effet. Les sites de ventes avancent aussi une longue liste d’autres «bienfaits», assez disparates d’ailleurs : accélérer la guérison des plaies (faux), supplément alimentaire (faux), et ainsi de suite.

Si vous voulez le savoir, ma favorite se trouve sur le site du fabricant québécois Mirax, qui prétend (entre bien d’autres choses) que «l’argent colloïdal aide également à transformer les coups de soleil en un joli bronzage». Le site de Mirax précise aussi que les propriétés de son eau sont «rehaussées […] en la soumettant à de la musique holistique contenant la fréquence de guérison Solfeggio de 432 Hz». Ça ne s’invente pas…

Or toutes ces prétentions reposent sur du vent. Voyez plutôt ce qu’en disent quelques-unes des autorités scientifiques en la matière.

Santé Canada : «À l’heure actuelle, il n’existe pas de données scientifiques prouvant que l’argent colloïdal peut servir au traitement d’une maladie ou d’un trouble chez l’humain.»

Mayo Clinic : «L’argent colloïdal n’est considéré sécuritaire ou efficace pour aucun des bienfaits que les fabricants suggèrent.»

Institut américain de recherche sur les médecines alternatives : «Il n’existe pas d’études de bonne qualité sur les bénéfices qu’il y aurait à prendre de l’argent colloïdal, mais nous avons de bonnes preuves de ses risques.»

En faut-il davantage? C’est simple : l’argent colloïdal, ça ne fonctionne pas. Ça ne guérit aucune maladie, ça n’est pas un nutriment, l’argent ne joue aucun rôle connu dans le corps humain et l’organisme ne fait rien d’autre que l’éliminer. Ça n’est rien de plus qu’un placebo auquel on a fait jouer de la musique (je n’en reviens toujours pas, de celle-là) et qu’on doit, selon le site de Mirax et d’autres fabricants, laisser sous sa langue 30 secondes avant de l’avaler. Allez savoir pourquoi.

Comme l’indiquent les citations ci-haut, non seulement l’argent colloïdal n’apporte aucun bénéfice, mais il vient avec un risque avéré : l’argyrisme. Longtemps une maladie de mineurs et de joailliers, l’argyrisme est une coloration bleutée que la peau prend chez ceux qui sont trop en contact avec l’argent. Et, léger détail, cette coloration est permanente…

Entendons-nous, il faut prendre pas mal d’argent colloïdal, qui vient généralement à des concentrations de 5 à 10 parties par million. Mais on peut se rendre jusque là avec ces produits. L’an dernier, le Bulletin d’information toxicologique de l’Institut de santé publique du Québec a décrit un tel cas : «Une dame de 36 ans, sans antécédent médical, consulte parce que sa peau prend progressivement une teinte bleutée. […] Elle consomme depuis environ 3 à 5 ans une solution d’argent qu’elle s’est procurée dans un magasin de produits de santé naturels. Elle ingère quotidiennement 10 ml de ce produit, ce qui correspondrait aux recommandations indiquées sur le contenant.» Des analyses ont par la suite révélé qu’elle avait, dans le sang, plusieurs dizaines de fois plus d’argent que la normale. Alors l'argyrisme est un risque bien réel.

Enfin, mentionnons que les méthodes de fabrication et les produits finaux varient beaucoup d’une marque à l’autre, a trouvé une étude récente.

Chronique

Le corps humain, ce four

LA SCIENCE AU QUOTIDIEN / «Pourquoi avons-nous chaud quand nous allons dehors, l’été, et qu’il fait 30 °C? Pourtant, notre corps a une température d’environ 37 °C, alors il me semble que ce n’est que lorsqu’il fait plus de 37 °C que nous devrions commencer à avoir chaud, non?» demande Frédérique Duquette, 12 ans.

C’est parce que le corps humain produit lui-même beaucoup de chaleur. À chaque instant, l’organisme doit brûler de l’énergie pour faire battre le cœur, inspirer et expirer de l’air, digérer, envoyer des signaux nerveux, faire fonctionner le cerveau et ainsi de suite — et c’est sans rien dire de nos activités physiques. Mine de rien, tout cela génère pas mal de chaleur.

Éditorial

Projets éoliens: promesse facile

ÉDITORIAL / Pour un retournement, c’en est tout un: après avoir dénoncé la construction de nouveaux parcs éoliens pendant des années, voilà que le chef François Legault dit vouloir développer cette filière. Ou du moins, ce serait tout un revirement s’il n’avait pas toutes les allures d’une promesse facile, à la limite de l’irresponsable.

«Avec un gouvernement caquiste, Hydro-Québec pourrait avoir besoin de l’énergie éolienne. […] On va être beaucoup plus agressifs pour augmenter les exportations d’Hydro-Québec dans les autres provinces et le Nord-Est américain. On va se retrouver rapidement en déficit d’énergie et là, ça va devenir intéressant de développer l’éolien», a-t-il déclaré en début de semaine.

Ce n’est pas un hasard s’il a montré cette «ouverture» lors d’un passage au Bas-Saint-Laurent : il s’agit d’une région, avec la Gaspésie, où beaucoup d’emplois dépendent des commandes d’éoliennes d’Hydro-Québec. D’ailleurs, sitôt sorti de là, son discours est revenu à la normale avec une étonnante rapidité : pas plus tard qu’hier, la Coalition avenir Québec (CAQ) décrivait le projet de parc éolien Apuiat, sur la Côte-Nord, comme un «sapin de 1,5 milliard $ [que le gouvernement Couillard tente de passer] aux Québécois».

Sur le fond, disons-le, la CAQ a raison de dénoncer les commandes que le gouvernement a longtemps passées à Hydro-­Québec en matière de développement éolien. Pas parce que c’est une source d’énergie particulièrement onéreuse, remarquez : d’après les dernières estimations de l’Agence américaine d’information sur l’énergie, un parc éolien que l’on commencerait à construire demain matin donnerait de l’électricité à 4,8 ¢ le kilowatt-­heure (kWh), soit le même prix que les centrales thermiques (historiquement l’option la moins chère aux États-Unis).

Cependant, comme l’expliquait la Commission sur les enjeux énergétiques il y a quelques années, pour exporter nos excédents d’électricité, il faut des lignes de transport, et celles qui existent sont déjà complètement saturées lors des périodes où la demande est grande et où les prix sont intéressants. Toute production additionnelle ne peut donc qu’être écoulée aux heures de faible demande, quand les prix glissent à 2 ou 3 ¢/kWh, voire moins. Alors même si le prix de l’éolien est compétitif par rapport aux autres formes d’énergie, il n’est pas rentable pour Hydro-Québec dans le contexte actuel.

Mais même s’il a raison sur le poids de l’éolien pour les finances publiques, il est déplorable de voir M. Legault promettre d’accroître les exportations d’Hydro-­Québec comme s’il suffisait de crier «lapin». Les nouvelles lignes de transmission qu’il faut pour exporter davantage sont des projets politiquement complexes et difficiles à faire lever de terre. En témoignent les difficultés toutes récentes du projet Northern Pass, par lequel Hydro devait livrer pour 10 milliards $ d’électricité sur 20 ans vers le Massachusetts. Après avoir obtenu l’approbation du Québec en décembre, il a été bloqué par le New Hampshire en février, puis abandonné par le Massachusetts lui-même. Le contrat signé avec cet État tient toujours en théorie, mais Hydro doit trouver une autre manière d’acheminer son énergie là-bas.

Avant que le Québec n’exporte assez d’électricité pour tomber en «déficit d’énergie», il aura coulé un sacré paquet d’eau dans les barrages. Et pour un politicien qui promet le changement depuis des années, M. Legault vient de montrer une manière remarquablement classique de faire des promesses en l’air dans le seul but de courtiser un segment d’électorat.

Chronique

Le vent n'est pas une bête de nuit

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «J’observe depuis longtemps un phénomène qui m’intrigue. À la belle saison, lors de journées de forts vents, il me semble que ça se calme souvent autour de l’heure du souper. Comme on dit : le vent est tombé. Y a-t-il une explication à tout ça ou n’est-ce qu’une vue de l’esprit? Et est-ce que c’est la même chose partout où seulement sur le bord du fleuve?» demande Ginette Leclerc, de Saint-Laurent-de-l’île-d’Orléans.

Voilà une impression que j’ai toujours eue, moi aussi. Alors je suis allé potasser dans les données météorologiques d’Environnement Canada pour en avoir le cœur net, ce qui a permis de prouver deux choses d’un seul coup : 1) un jour, il faudra bien que j’apprenne à passer à côté d’une job de moine sans m’arrêter, mais ce n’est pas parti pour arriver bientôt; et 2) non, cette histoire de vent qui tombe en soirée n’est pas une «vue de l’esprit». En tout cas, à l’aéroport Jean-Lesage, pendant le mois de juin dernier (et jusqu’au début de la semaine dernière), les vents ont soufflé en moyenne à 14,6 km/h en après-midi (de 12h à 16h). Pendant la nuit (de minuit à 4h), cette moyenne est tombée à seulement 6,3 km/h.

Évidemment, les données d’un seul mois forment un très (trop) petit échantillon qui ne veut pas dire grand-chose en climatologie, mais juin dernier n’a pas été une anomalie : la tendance au ralentissement des vents la nuit est bien réelle, confirme le météorologue Simon Legault, d’Environnement Canada. Le jour, explique-t-il, le Soleil chauffe beaucoup le sol et l’air immédiatement au-dessus. Plus chaud, celui-ci se met alors à monter, ce qui cause «un brassage de l’air de surface [juste au dessus du sol, ndlr] avec l’air situé au-dessus. Et plus la convection [l’air chaud qui monte, ndlr] est importante, plus on mélange profondément l’atmosphère», dit M. Legault — jusqu’à 1 ou 2 km les journées où la convection est la plus efficace.

Or, poursuit le météorologue, si on mélange l’air, on mélange forcément les vents aussi, «et on sait qu’en altitude, les vents sont souvent plus forts qu’au sol parce qu’il y a moins friction, alors l’air circule plus rapidement. En rabattant ces vents-là, plus forts, ça augmente la force des vents plus bas. D’ailleurs, quand il y a une rafale qui souffle, c’est souvent à cause de ces vents-là qui viennent de plus haut».

En soirée, cependant, le sol n’est plus chauffé par le Soleil et la convection s’affaiblit rapidement. Les vents plus forts qui soufflent là-haut ne sont plus rabattus vers le bas, et ils n’augmentent plus la force des «vents de surface». Il reste bien sûr encore de l’air qui se déplace juste au-dessus du plancher des vaches, explique M. Legault, mais ce vent-là est surtout produit par des différences de pression atmosphérique : l’air se déplace des zones de haute pression vers les zones de basse pression. Il peut, à l’occasion, arriver que ce vent-là soit plus fort que celui de la journée — le 7 juin dernier, par exemple, il soufflait à 16 km/h à minuit et 1h alors que les vents moyens ne furent que de 13 à 15 km/h à midi et 13h —, mais la règle générale reste que le vent est plus puissant le jour que la nuit.

«Une journée type, c’est une augmentation de la force du vent au matin, puis on atteint un plateau, et ça redescend en soirée», dit M. Legault.

Comme l’a remarqué la perspicace Mme Leclerc, c’est surtout en été que le phénomène agit. En hiver, la différence jour-nuit dans la force des vents est beaucoup moins marquée. Pendant le mois de janvier dernier, par exemple, les vents d’après-midi (12h-16h) mesurées à l’aéroport Jean-Lesage furent de 14,1 km/h en moyenne, contre presque 11 km/h pendant la nuit (0h-4h). Encore une fois, il faut souligner ici qu’un échantillon d’un mois est climatologiquement insignifiant en lui-même mais, de nouveau, janvier dernier n’a pas été une aberration statistique. Alors on peut s’en servir pour illustrer le phénomène.

Deux choses différentes se passent en hiver, dit M. Legault. La première, c’est que la convection est nettement moins forte qu’en été : le Soleil chauffe le sol beaucoup moins fort et moins longtemps, et la neige renvoie une grande partie du rayonnement solaire vers l’espace. La température de l’air près du sol s’élevant moins pendant le jour, la convection est plus faible et les vents forts qui soufflent en altitude sont moins bien rabattus. Résultats : la différence jour-nuit est plus faible.

La seconde, poursuit le météorologue, c’est qu’en hiver les différences entre les zones de haute et de basse pression sont plus marquées qu’en été. Et des écarts de pression plus grands donnent des vents plus forts, alors «même si on mélange moins profondément l’atmosphère en hiver, on peut rencontrer des vents aussi forts que ceux qui seront apportés au sol par convection», dit M. Legault.

C’est ce qu’illustre le mois de janvier dernier, quand on le compare avec juin. Le jour, les vents moyens restent à peu près de la même force (entre 14 et 15 km/h) parce que la convection plus faible en hiver est compensée par les gradients de pression plus prononcés. Mais la nuit, alors qu’il n’y a jamais (ou presque) de convection, ces gradients de pression ne viennent rien «compenser», ils ne font qu’augmenter la force des vents — 11 km/h en janvier, comparé à 6 km/h en juin.

Enfin, pour répondre à la deuxième question de Mme Leclerc, mentionnons s’il est besoin que tout ceci implique que cette tendance vaut pour le bord du fleuve comme pour l’intérieur des terres.

Chronique

La gravité artificielle n'est pas pour demain

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «Mon petit-fils de 12 ans me demande pourquoi la Station spatiale internationale (SSI) n’est pas construite en rond et ne tourne pas sur elle-même pour générer un peu de gravité, comme on le voit dans les films de science-fiction? Et je dois dire que je me pose moi aussi la même question…» demande Pierre Gagné, de Gatineau.

Pour utiliser les termes exacts, on ne peut pas «générer» de gravité autrement qu’avec une énorme masse comme celle d’une planète. Ce dont parle M. Gagné, c’est plutôt de ce que les physiciens appellent force centrifuge, soit cette force qui fait que tout objet en rotation tend à s’éloigner du centre. On peut facilement se figurer de quoi il s’agit en songeant à ce qui se passe quand on prend un tournant en auto : on sent très bien qu’une force déporte tout ce qui est dans la voiture vers l’extérieur de la courbe. On peut aussi s’imaginer un seau rempli d’eau que l’on ferait tourner à bout de bras autour de soi. Si la vitesse de rotation est assez grande, le seau sera incliné à l’horizontale mais l’eau ne s’écoulera nulle part : la force centrifuge la maintiendra fermement au fond du seau.

C’est cette force qui, dans les films de science-fiction, crée un succédané de gravité dans les stations spatiales. En construisant une station en forme d’anneau et en la faisant tourner sur elle-même, cela peut donner l’impression aux occupants qu’ils sont «attirés» par la paroi externe de la station, comme nous sommes attirés par le sol terrestre.

Maintenant, si le principe est simple et facile à représenter dans un film, c’est une tout autre paire de manche que de le mettre en pratique dans la «vraie vie», principalement pour des questions de taille.

La partie habitable de la SSI est une sorte de cylindre droit d’une cinquantaine de mètres de long. Si on l’avait assemblé cette partie en anneau afin de le faire tourner, nous aurions eu une station de 50 mètres de circonférence et de 8 mètres de rayon, à peu près. La question aurait alors été : à quelle vitesse doit-on faire tourner un anneau de cette dimension pour que la force centrifuge soit égale à la gravité terrestre, où tout corps accélère vers le sol à 9,8 mètres par seconde carrée (donc pour chaque seconde de chute libre, la vitesse augmente de 9,8 m/s)?

Ceux qui en ont envie peuvent prendre connaissance du calcul (tout simple) dans l’encadré ci-contre. Ceux qui n’ont «pas la tête à ça» en ce moment n’ont qu’à savoir ceci : à 8 mètres du centre, la vitesse doit être de 8,9 m/s, ce qui signifie que notre hypothétique SSI ronde devrait faire une dizaine de tours sur elle-même par minute pour imiter la gravité terrestre.

C’est-là un rythme intenable pour des astronautes. Imaginez un peu la nausée qu’ils finiraient par avoir en regardant par la fenêtre la Terre qui ferait 10 tours à la minute! Et même dans une station sans fenêtre, ce ne serait pas beaucoup mieux. En effet, la force centrifuge varie selon la vitesse de rotation et le rayon, ce qui implique que le haut du corps (plus proche du centre de rotation que le bas) ne subirait pas la même accélération que le bas du corps, indiquait il y a quelques années le professeur d’astrophysique de l’université South Wales John Wales, dans un article de Popular Mechanics. Comme la taille normale d’un humain (autour de 1,60 à 1,80 m) représente une part significative du rayon de notre station imaginaire (8 m), les astronautes en sentiraient certainement les effets.

La seule manière d’éviter ce problème serait de construire une station beaucoup plus grosse : sa circonférence serait alors plus grande, si bien qu’elle n’aurait pas besoin de faire 10 tours par minute pour créer une force centrifuge acceptable. Ainsi, si l’on voulait que notre station circulaire ne doive faire qu’un seul tour par minute pour générer une force centrifuge de 9,8 m/s2, elle devrait avoir un rayon de… 895 mètres! D’un bout à l’autre, la structure mesurerait presque 2 km et un astronaute qui ferait son jogging dedans devrait courir plus de 5,5 km dans un sens pour en faire le tour!

Alors je vous laisse imaginer ce qu’il en coûterait d’assembler un pareil monstre dans l’espace…

Sources :

  • Ryan Anderson et al., «Can artificial gravity be created in space?», Ask an Astronomer, 2015, goo.gl/sCq1cF
  • Rachel Feltman, «Why Don’t We Have Artificial Gravity?», Popular Mechanics, 2013, goo.gl/oHroXg