On dit que ça prend tout un village pour élever un enfant. Il semble que ça en prenne un aussi pour porter un deuil de cette ampleur. Peut-être qu’on se demande si on a failli. Et si oui, où?

Je sais, Rosalie

CHRONIQUE/ J’ai des frissons, Rosalie. Les larmes me montent aux yeux. Un mélange de colère et de tristesse infinies. Quand je pense à ce que tu as dû vivre. Quand je... Je ne veux pas y penser, Rosalie. Je ne veux pas imaginer ces horreurs. Je voudrais bien fermer le journal et la télé. Comme quand on arrête d’écouter un film parce que les images sont insoutenables.

J’ai deux filles, Rosalie. Je les revois à 2 ans. Comment? Comment on peut faire du mal à un enfant? Oui, on peut être à bout de patience. Quand ils pleurent beaucoup, des fois on a l’impression qu’on va virer fou. Mais ça passe. Et les millions de sourires et de petits bonheurs nous font vite oublier tout le reste. Ce n’est pas facile d’élever des enfants. On dit souvent qu’il n’y a pas de manuel. C’est vrai. Et en plus il y a des parents qui partent avec une ou deux prises. Avec moins de ressources. Avec des dépendances.

On ne choisit pas nos parents, Rosalie. Ta mère, je ne la connais pas. On entend toutes sortes de choses. Elle n’a pas l’air d’avoir eu une vie facile. Je ne ferai pas son procès. On doit laisser la justice suivre son cours. Elle est innocente jusqu’à preuve du contraire.

Une maman donne la vie, Rosalie. Elle n’est pas censée la reprendre. Mais parfois, il y a de cruelles exceptions. Tu sais, pratiquement en même temps que tu nous quittais, la semaine dernière, une mère a été reconnue coupable à Gatineau d’homicide involontaire sur son bébé de six mois. Une autre a assassiné ses trois enfants au début du mois, en France. En février, on parlait du cas d’une Montréalaise, une mère de trois enfants qui avait tué en 2016 son nouveau-né, alors qu’elle ignorait être enceinte.

C’est tellement difficile à comprendre. J’ai essayé de le faire. J’ai lu quelques textes sur le sujet. Des psychologues disent que souvent, ces mères sont isolées, qu’elles n’ont pas d’entourage proche et qu’elles n’ont pas accès à de l’aide, ou qu’elles la refusent. Elles peuvent être dépressives, se sentir dépassées.

Parfois, elles se rendent compte qu’elles ne cadrent pas dans le sacro-saint instinct maternel qu’on leur dit qu’elles devraient avoir et elles se sentent déboussolées, perdues. Certaines ont du mal à vivre le choc entre l’enfant idéalisé qu’elles pensaient avoir et la réalité.

L’image de Rosalie telle qu’elle restera gravée dans nos mémoires.

D’autres agissent par vengeance, dans des cas de séparation par exemple. Il y en a qui tuent leur nouveau-né. L’existence même du bébé est alors souvent niée. Et certaines ont déjà d’autres enfants, qu’elles semblent élever avec amour et affection. De «bonnes» mères... Ces cas restent heureusement rares, mais ils choquent. Je n’essaie pas d’excuser l’horreur. Juste d’expliquer.

Rosalie, tu auras toujours deux ans. Tu auras dans nos souvenirs la même petite bette que sur ta photo d’avis de recherche. J’ai espéré très fort qu’on te retrouve en vie quand j’ai partagé sur Facebook l’article sur ta disparition. Une sorte de prière, même si je ne suis pas croyante. Comme quand je vois une ambulance rouler près de moi, toutes sirènes allumées. Pour que tout se passe bien. Pour que le pire n’arrive pas.

Je ne suis pas la seule à avoir espéré. Si tu voyais à quel point les gens sont touchés par ton histoire. Ils se rassemblent, te laissent des toutous. Ils veulent que le parc où ta poussette a été laissée ou la rue où ton corps a été trouvé porte ton nom. Ils ont marché dans la rue pour que tu ne sois pas oubliée. Pour que justice soit rendue. Pour dire qu’il faut protéger nos enfants.

On dit que ça prend tout un village pour élever un enfant. Il semble que ça en prenne un aussi pour porter un deuil de cette ampleur. Peut-être qu’on se demande si on a failli. Et si oui, où?

Je pense à tes proches aussi. Qui t’aiment. Qui ne comprennent pas, eux non plus. Qui vivent maintenant avec une certaine honte, même s’ils n’ont rien à se reprocher. Celle d’être dans la famille de quelqu’un qui pourrait avoir commis le pire crime.

Je ne sais pas si on comprendra un jour pourquoi tu as été tuée, Rosalie. Pourquoi ton petit corps a subi une mort si violente, avant d’être abandonné comme un vulgaire déchet. Les citoyens et les politiciens demandent des réponses.

Pour toi, c’est trop tard. Mais les questions qui sont soulevées vont peut-être sauver un autre enfant. C’est un lourd sacrifice, je sais.

Je sais, Rosalie.