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Marc Allard
Le Soleil
Marc Allard
Jacinthe puise son énergie dans le calme et l’introspection.
Jacinthe puise son énergie dans le calme et l’introspection.

Jacinthe ne s’ennuie pas de vous

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CHRONIQUE / Vous savez, quand le ronron du frigo s’arrête et que vous vous sentez étrangement soulagé? Eh bien, Jacinthe se sent comme ça en confinement.

Après quatre mois de zone rouge, plusieurs paieraient cher pour aller boire du vin chez des amis, bruncher avec toute la famille à la maison ou trinquer dans un 5 à 7 avec les collègues. Pas Jacinthe. 

Au fil du confinement, elle a réalisé que les rassemblements ne lui manquaient aucunement. Avant la pandémie, je «faisais des plans ou j’acceptais les invitations parce que j’avais l’impression que c’était ce qu’on attendait de moi», m’explique-t-elle. Maintenant que personne ne peut l’inviter à son party de fête, elle se sent libérée. 

Jacinthe est loin d’être la seule à éprouver ce sentiment pendant le confinement. À des degrés différents, on est plusieurs à avoir ressenti la JOMO (pour joy of missing out, «joie de rater quelque chose»), antithèse de la FOMO (fear of missing out, «peur de rater quelque chose») en zone rouge. 

Dans sa version la plus clichée, la FOMO renvoie à ces millénaux qui saturent leur temps libre de rencontres superficielles, juste être sûrs de ne rien rater. Leurs téléphones bourdonnent de notifications sur les allées et venues de leurs amis. Quoi, Matteo et Myriam vont voir un artiste émergent dans un bar clandestin à l’autre bout de la ville?! Moi aussi d’abord! 

Vous ne vous reconnaissez peut-être pas là-dedans. Mais, à plus petite échelle, on est sûrement plus nombreux qu’on pense à succomber aux sirènes du FOMO. On accepte des invitations à contrecœur par peur de décevoir, on remplit nos fins de semaine de la triade brunchs-5 à 7-soupers par crainte d’être laissé de côté.

À force de s’éparpiller comme ça, certains réalisent qu’ils ont du mal à s’engager dans les relations qui comptent vraiment pour eux, à commencer par leur couple, leurs enfants, leurs parents. Ils prennent aussi conscience qu’ils ont plein d’amis avec qui aller prendre un verre, mais personne pour les aider à déménager. 

Avant la pandémie, Jacinthe avait déjà amorcé un ralentissement social. «J’avais une vie sociale moyennement active, genre un souper amical occasionnel, peut-être une fois par mois, m’a-t-elle décrit. Plus jeune j’étais beaucoup plus active socialement, mais ça s’est calmé graduellement.» 

Avec le confinement, elle s’est rendu compte qu’elle ne s’ennuyait même pas de ces soupers occasionnels. Elle était comblée par sa bulle, bien contente de passer son temps libre avec son fiancé, ses deux ados et elle-même.

Non, Jacinthe n’est pas une ermite qui tardait à sortir du placard. Elle aime les gens, mais pas en groupe. Quand elle va dans un souper d’amis, elle sent monter son anxiété sociale. Elle craint le jugement des autres. En revenant à la maison, elle finit toujours par ruminer ses déclarations : ah! j’aurais pas du dire ça, j’ai eu l’air conne. 

«Avec comme résultat que je consommais pratiquement toujours trop d’alcool en situation sociale pour étouffer mon malaise, et que je traînais des doutes et des angoisses les heures et les jours suivants ces événements», m’a expliqué Jacinthe. 

Jacinthe, vous l’aurez compris, est une introvertie, comme 30 à 50 % de la population. Elle a une préférence pour les environnements faiblement stimulants. Elle puise son énergie non pas dans le contact avec les autres, mais dans le calme et l’introspection. 

Mais être introverti n’est pas synonyme d’anxiété sociale. Il y a un grand nombre d’extravertis qui sont aussi anxieux socialement. Cela dit, il est courant que les introvertis soient aux prises avec un certain niveau d’anxiété sociale, comme Jacinthe. 

Dans la pièce Huis clos, de Jean-Paul Sartre, l’un des trois personnages dit à la fin : «Tous ces regards qui me mangent. […] Pas besoin de gril, l’enfer c’est les autres». En confinement, l’enfer ne brûle pas, il crépite. Et c’est peut-être pour ça qu’il semble si apaisant pour les gens qui préfèrent se soustraire au regard des autres. 

Alors oui, Jacinthe profite du JOMO ces temps-ci. Mais un jour ou l’autre, la vie normale va reprendre. Et quand l’enfer va brûler de nouveau, que fera-t-elle? 

Je lui en reparlerai à ce moment. Mais je me demande si elle ne devrait pas en profiter pour apprendre à atténuer son anxiété sociale. On a tous besoin d’amis en dehors de notre bulle. Et les amis sont contents qu’on soit là à leur fête, même si on leur dit qu’on va se reprendre en tête-à-tête. 

En même temps, si Jacinthe ressort du confinement avec plus de JOMO et moins de FOMO, tant mieux. Comme elle, plusieurs choisiront peut-être leurs rassemblements avec plus de parcimonie après la pandémie. Ou ils seront peut-être moins girouettes. Et ça, qui s’en plaindra?