Isabelle Légaré

Le poids de la solitude

Est-ce que ta mère est arrivée?

J’ai eu beau lui faire mon plus grand sourire en lui posant cette question, Olivier Pagé n’est pas dupe. Il a vite détecté la petite panique dans mes yeux. Avant même de m’ouvrir la porte, il savait que j’aurais un choc en constatant de visu la lourdeur de son cas.

Olivier Pagé a 28 ans et est atteint de la paralysie cérébrale. Des complications à la naissance. Quelques secondes sans oxygène et le mal était fait: handicapé à vie. 

Le jeune homme qui m’accueille dans son logement adapté de Trois-Rivières ne présente aucun déficit intellectuel, sauf que tout son corps est à la merci de mouvements involontaires et incontrôlables. Pour empêcher ses bras d’aller de tous bords, tous côtés, comme une marionnette désarticulée, Olivier emprisonne ses mains entre ses jambes qui, elles, sont totalement immobiles. 

Seul son gros orteil réagit au doigt et à l’œil. Il s’en sert pour diriger son fauteuil roulant électrique et activer les manettes, souris d’ordinateur, télécommandes, sonnettes et autres boutons de commande qui ont été placés ici et là dans son appartement, à la hauteur de son pied droit. Olivier pitonne avec une agilité déconcertante, mais ce n’est pas pour me faire une démonstration qu’il a accepté que je me présente chez lui.

Olivier a décidé de mettre son orgueil de côté pour alléger le poids de sa solitude. Comme une bouteille lancée à la mer, il vient de jeter pas un, mais deux messages dans l’océan des réseaux sociaux. Le jeune homme espère trouver celui qui l’aidera à sortir de ses quatre murs et, aussi, celle qui l’aimera tel qu’il est.

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«Je suis tanné.»

C’est Olivier qui parle, mais c’est sa mère qui traduit. 

Dans un échange de courriels, Olivier m’avait avertie de ses importants problèmes de langage. De deux choses l’une: ou nous poursuivions la conversation via nos claviers respectifs, ou il faisait appel à celle qui le connaît mieux que quiconque pour déchiffrer ses réponses.

Michèle et Olivier Pagé sont fascinants à regarder dialoguer entre eux. Elle saisit du premier coup chacun des mots que son fils arrive à prononcer, devinant même le non-dit.

«Toi aussi tu serais capable au bout d’une semaine», assure la dame en me faisant remarquer que l’immersion reste la meilleure façon d’apprendre une langue qui nous est totalement étrangère. Un truc avec Olivier? Lui poser des questions qui amènent des «oui» ou des «non». 

Le principal concerné semble parfaitement d’accord avec cette théorie. Ses yeux rieurs en disent long sur sa volonté de nous démontrer qu’avec patience et humour, on peut surmonter les obstacles de la communication. 

«Lorsqu’on est avec Olivier, on entre dans un autre monde. Moi-même, avant de mettre le pied ici, il faut que je me parle», explique Michèle Pagé qui, comme nous tous, court après le temps. En présence de son fils par contre, elle ajuste son rythme au sien. 

Olivier vit avec la paralysie cérébrale, mais il n’est pas différent des autres hommes de 28 ans qui aiment se retrouver entre amis et autour d’une bière, partir en week-end et improviser selon l’humeur du moment.

Confiné à son appartement où il reçoit des services de maintien à domicile 24 heures sur 24, Olivier se sent bien seul à travers ce va-et-vient. Pour échapper à sa monotonie, il a besoin d’un coup de main.

«Je suis à la recherche d’un gars fort, qui aime rire, qui a une auto, qui n’a peur de rien...», a-t-il énuméré dans son message Facebook où le Trifluvien s’est engagé à rembourser les frais de déplacement de celui qui acceptera de le suivre bénévolement dans sa quête de liberté.

Tout comme lui, Michèle Pagé espère que quelqu’un quelque part se portera volontaire, même si cet appel à tous lui ramène en plein visage la réalité de son fils.   

«J’ai 55 ans. Je ne peux quand même pas sortir dans les bars avec lui! Je suis sa mère, pas sa blonde...»

Celle qui a toujours répété «Je vais faire jusqu’au bout du maximum de ce que je pourrai» se rend à l’évidence. Olivier sera toujours un être fragile, mais ce n’est plus un enfant. Le jeune homme adore sa mère, mais c’est sur l’épaule d’une copine qu’il aimerait appuyer sa tête en regardant un film.

Olivier souhaite rencontrer l’âme sœur. 

«J’ai toute ma tête. C’est mon corps que je ne contrôle pas parfaitement. Je ne vous cacherai pas que j’ai besoin d’aide pour manger... Oui, peut-être que ça fait peur, mais à vous d’en juger seulement», écrit-il en toute franchise à l’intention de celle pour qui la paralysie cérébrale n’est pas une barrière à l’amour. 

Parfaitement conscient que cette personne pour le moins exceptionnelle ne sera pas facile à trouver, Olivier croit cependant qu’elle existe.

Et non, spécifie son message, il n’a pas de voiture. Mais est-ce si important au fond?

«J’ai un teint basané, des bras musclés et un grand cœur qui peut aimer malgré l’handicap.»

Isabelle Légaré

Éloïk, le plus beau cadeau de Roxanne

Peu importe comment la question lui est posée, Roxanne Dupont ne veut pas de cadeau du père Noël cette année.

«J’ai besoin de rien. J’ai déjà tout ce qu’il me faut. Ça se voit.»

Entre deux brassées de lavage, elle a pris le temps de faire des muffins dont la bonne odeur parfume le logement. Quelques boîtes emballées joliment sont déjà sous le sapin protégé par une barrière. Plus sage ainsi. Deux petites mains curieuses pourraient s’en donner à cœur joie avant le temps. 

Parlant du loup, Éloïk, 13 mois, avance vers sa mère d’un pas mi-assuré, mi-hésitant. Les deux s’esclaffent. Elle n’a d’yeux que pour lui. 

Roxanne aura 19 ans à la fin du mois de janvier, mais pour le moment, elle a toujours 18 ans et en avait 17 au moment de donner naissance à son fils. C’est la première fois qu’on se rencontre même si j’ai déjà raconté une parcelle de son histoire.

Isabelle Légaré

Un sourire, une fierté, un cliché

Les épaules légèrement voûtées, Carole Dumont s’assoit nerveusement sur la chaise de l’esthéticienne qui, telle une magicienne, s’exécute avec son pinceau à fard à joues. C’est la première fois que la femme de 49 ans se fait maquiller par une professionnelle. Tout en parlant pour chasser sa fébrilité du moment, elle jette un regard furtif dans le miroir qui lui renvoie un visage plus rayonnant qu’à son arrivée. La sinistrée est la première surprise du pouvoir d’un peu d’ombres à paupières sur son quotidien qui manque d’éclat ces jours-ci.

«Ah, mon doux!», répète-t-elle avant de prendre place sur le fauteuil de la coiffeuse qui s’est amusée à donner un effet bouclé à ses cheveux. 

Carole n’en revient pas. C’est Noël avant le temps pour celle qui, le 18 novembre dernier, a dû être évacuée en catastrophe de son logement. L’immeuble qu’elle habitait sur l’avenue Defond, à Shawinigan, a été la proie des flammes. Hébergée depuis chez un ami, la dame a participé lundi à la séance de photos gratuite pour les personnes à faible revenu, un événement organisé par le Centre Roland-Bertrand avec la complicité de la photographe Geneviève Trudel. 

«Ok, Carole, tu me regardes ici. Tu es heureuse! Vraiment heureuse! C’est ça, parfait. Tu ne bouges plus.»

Quelques clics et c’était réglé. La prise de photos terminée, Carole Dumont n’en finissait plus d’afficher un air radieux. Oui, elle était joyeuse et pas seulement pour faire plaisir à la photographe. Elle a quitté le local le dos bien droit avec son portrait encadré sous le bras. Ça aussi, c’était une première.

Quelque 110 personnes ont fait comme elle. Hommes, femmes et enfants ont envahi les locaux de l’organisme pour y recevoir un coup de pouce autre que des denrées non périssables ou des vêtements à prix dérisoire. Seuls, en couple ou en famille, ils se sont présentés devant l’objectif de la caméra, la fierté gonflée à bloc. Le temps d’un cliché, ils ont flirté avec l’estime de soi, un besoin essentiel aussi.

Guylaine Gélinas ne s’est pas fait prier non plus pour immortaliser ce moment de grâce avec son amoureux. «C’est big!», a-t-elle laissé échapper en souriant la bouche fermée. «Je n’aurai pas mon partiel avant une couple de semaines...»

Isabelle Légaré

Plus rien à perdre

Robert Bouchard, 72 ans, croit au père Noël qu’il incarne depuis des années. C’est simple: chaque fois que des enfants s’assoient sur ses genoux, leurs rires en écho arrivent à étouffer le souvenir du bourdonnement enivrant des appareils de loterie vidéo.

Celui que tout le monde appelle «Bob» a déjà possédé six boutiques de golf dans la région de Montréal. Entouré de son épouse qui était aussi sa comptable, le commerçant prospère n’avait pas le temps de penser à la retraite. Il ambitionnait plutôt de travailler uniquement l’été pour mieux fuir l’hiver sur les dix-huit trous de la Floride. Le meilleur des deux mondes quoi.

Une série de vols par effraction - «Onze en deux ans» - a cependant mené l’homme d’affaires à sa perte. Incapable de trouver une compagnie prête à l’assurer et contraint d’embaucher des agents de sécurité, le Lavallois a fini par déclarer faillite en 1994. 

«C’est là que mes problèmes de jeu ont commencé, que tout s’est écroulé.» 

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Déménagé à Trois-Rivières depuis le début des années 2000, Robert Bouchard m’accueille dans son petit trois et demi qu’il quittera bientôt pour un loyer à prix modique. Cette nouvelle est reçue avec un soupir de soulagement. Son compte en banque va également respirer un peu plus.

Bien connu dans la région, l’enseignant et chroniqueur de golf aurait pu passer «Go» et réclamer la discrétion. Il n’a pas hésité une seule seconde à revenir sur son passé trouble avec les machines de vidéopoker. «Mon but est d’aider les gens», me dit-il, parfaitement conscient que plusieurs vont découvrir aujourd’hui que le jeu pathologique lui a déjà fait perdre la totalité de ses économies.

Robert Bouchard s’est mis à fréquenter les bars après avoir été forcé de mettre la clé dans la porte de son gagne-pain. Nouvellement divorcé, il n’y allait pas pour boire, mais pour essayer d’approvisionner son porte-monnaie qui se vidait deux fois plus vite. Loin d’être aussi généreuses que lui, les machines à sous tardaient à lui cracher le gros lot. Au mieux, le joueur gagnait juste assez pour garder l’espoir que la prochaine fois, ça allait être la bonne. 

Obsédé par l’écran scintillant et la certitude que la chance finirait par lui sourire, Robert Bouchard s’est mis à parier le moindre dollar dans les appareils de loterie vidéo qu’il considérait comme ses seuls amis. Isolé et pris au piège, il y a rapidement engouffré les 39 000 $ récupérés sur la vente de sa maison.

La chute libre s’est poursuivie de plus belle à Trois-Rivières. Le nouveau résident n’a pas tardé à identifier les endroits où il pouvait aller jouer sa leçon de golf ou ses petits gains à faire le père Noël dans les centres commerciaux. 

«Quand je gagnais un bon montant, j’en profitais pour payer mon loyer... ou la moitié.»