Isabelle Légaré
Le Nouvelliste
Isabelle Légaré
Mélanie Gélinas et son fils François-Xavier, bientôt 14 ans.
Mélanie Gélinas et son fils François-Xavier, bientôt 14 ans.

Un losange parmi les carrés

CHRONIQUE / François-Xavier est assis au bout de la table de cuisine, penché au-dessus de son manuel scolaire, un crayon à la main. Depuis trois semaines, il fait l’école à la maison. Ça se passe bien, mieux qu’en classe, mais il s’agit d’une solution provisoire, le temps d’une trêve. Le garçon de 13 ans en a besoin, sa mère aussi.

«Est-ce correct ou non? Je ne sais pas. Mais pour sa santé mentale et la mienne, c’est une bonne décision.»

En me disant cela d’un ton posé, Mélanie Gélinas tient à préciser qu’elle n’a rien à reprocher à l’école de son fils, ni au personnel qui intervient auprès de lui. Tout le monde est dévoué et rempli de bonnes intentions. Force est d’admettre cependant que cela n’est plus suffisant.

Retour en arrière, à la fin du mois d’octobre, lorsque Mélanie Gélinas a décidé de se tourner vers les réseaux sociaux pour lancer un cri du cœur. Elle venait de consoler François-Xavier, d’essayer du moins.

La femme de Shawinigan s’est installée ensuite devant son ordinateur pour écrire à chaud ce qu’elle venait de vivre. Son texte, un premier jet, commençait ainsi… «J’en peux pu maman!! M’entends-tu, j’en peux pu!!!!» Ça, ce sont les mots que mon fiston m’a hurlés par la tête, ce midi, en venant dîner à la maison! L’intimidation! La cr&?&%*! d’intimidation! Encore!!!!».

Mélanie n’est pas le genre à s’emporter inutilement, à critiquer pour le plaisir de critiquer, à se laisser décourager au premier coup dur, encore moins à s’ériger en victime. Plutôt le genre à se montrer proactive devant les difficultés, à se dire qu’il doit bien exister une solution quelque part, à demander conseil même.

Ce jour-là par contre, la mère de famille a senti l’épuisement la gagner. C’était la fois de trop.

Dans son commentaire aussi sensible que percutant, elle s’est permis d’ajouter: «Être la maman d’un enfant différent, facilement repérable par les plus vicieux, malicieux, malheureux en quête d’exprimer la rage qui les habite, c’est avoir le sentiment, chaque matin, d’envoyer son enfant à l’abattoir.»

La dysphasie fait partie de la vie de François-Xavier. À ce trouble d’origine neurologique, qui affecte l’expression et la compréhension du langage, s’ajoute le déficit de l’attention avec hyperactivité et, spécifie sa mère, une prédominance d’impulsivité. L’an dernier, le diagnostic du trouble de l’anxiété généralisée est venu se greffer à tout cela.

À bout de bras... Mélanie Gélinas n’aime pas particulièrement cette expression à consonance «tragique», me glisse-t-elle, mais c’est l’image qui lui vient à l’esprit en repensant au parcours scolaire de son garçon.

Orthophoniste, ergothérapeute, psychoéducateur et psychologue ont gravité autour de François-Xavier dès sa tendre enfance. Intégré dans des classes régulières lorsqu’il était au primaire, l’adolescent qu’il est devenu chemine maintenant au sein d’un petit groupe d’élèves qu’on dit atypiques en raison de leurs troubles variés et besoins particuliers.

François-Xavier est également ce qu’on appelle «une victime provocatrice de l’intimidation». Le rejet, les railleries, les paroles désobligeantes ou gestes agressifs à son endroit sont la conséquence de ses comportements et agissements considérés comme étant dérangeants.

«Oui, mais arrête de chercher le trouble!»

Contrairement à ce que certains vont lui reprocher, le garçon ne cherche pas les ennuis lorsqu’il s’oppose, se met en colère, agit sans réfléchir, bouge tout le temps ou parle quand ce n’est pas le temps ni à propos.

Mélanie Gélinas souhaite que la société investisse dans l’éducation émotionnelle des enfants.

Mélanie rappelle que les habiletés comportementales et émotionnelles des élèves qui ont un TDAH peuvent être déficientes. Ils ne se lèvent pas le matin en se promettant d’achaler leurs compagnons de classe et d’en payer le prix.

«Ce sont des enfants qui ont besoin qu’on les aide à vivre dans leur corps et dans leur tête avec les particularités qu’ils ont», soutient Mélanie qui estime que la rigidité actuelle du système scolaire ne facilite pas leur intégration.

«Chacun a un développement émotionnel, comportemental et intellectuel différent. Ils n’ont pas tous besoin du même encadrement.»

Désemparés, des parents ne voient pas le jour où leur garçon ou leur fille rencontrera les exigences du milieu scolaire. Plusieurs ont reconnu leur enfant à travers François-Xavier et leurs propres émotions dans les mots de celle dont le texte a été partagé quelque 850 fois à ce jour.

«Il faut que ça serve à quelque chose», espère Mélanie avant de me montrer un dessin trouvé sur Internet.

On y voit un carré avec des yeux et une bouche. C’est le système de l’éducation. Il fait face à trois cercles portant, chacun, une étiquette: garçon, anxieux et TDAH.

«Il va falloir rogner le contour pour vous faire entrer», leur dit le carré. Ce à quoi les cercles rétorquent: « Et pourquoi on ne changerait pas plutôt ce système pour qu’on puisse y participer sans nous amputer nous-mêmes?»

«Cette image vaut 1000 mots», laisse tomber Mélanie en regardant affectueusement son fils absorbé par ses travaux scolaires qu’il complète à la maison.

«François-Xavier est un battant, un guerrier, un petit homme plein de détermination!»

Et un losange...

Sa mère reprend à son tour cette figure de style nous permettant de mieux comprendre le défi que l’école représente pour lui. «Il faut le faire entrer dans le carré... mais ça ne marche pas.»

D’où la fatigue accumulée et cette trêve que mère et fils ont décidé de s’accorder avec l’approbation de la direction de l’établissement scolaire. L’adolescent y retournera après le congé des Fêtes.

Mélanie n’a pas la prétention d’avoir des solutions à une situation complexe. Elle espère cependant que sa voix permettra de faire avancer la cause des enfants comme son François-Xavier.

«La société doit accueillir les cercles et les losanges dans un système parfois un peu trop carré.»

Cette ouverture d’esprit peut certainement prévenir des comportements menant à l’intimidation.

Sa mère ose y croire, tout comme de rêver à une école où les compétences émotionnelles seront enseignées au même titre que le français et les mathématiques. À tous les élèves, peu importe leur forme géométrique.