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Isabelle Légaré
Le Nouvelliste
Isabelle Légaré
Hodri Eugère Mountali a quitté son pays pour se sortir du cycle de violence conjugale.
Hodri Eugère Mountali a quitté son pays pour se sortir du cycle de violence conjugale.

Prendre la fuite et se reconstruire

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CHRONIQUE / Hodri Eugère Mountali a fui son pays pour échapper à la violence conjugale.

«C’est comme une voix qui s’animait en moi, une voix qui me disait: ‘‘Vas-y! Fais-le! Tu dois y aller!’’»

Elle est partie. Sans regarder en arrière.

Hodri vient d’avoir 42 ans. Originaire du Congo-Brazzaville, elle a préparé son départ dans le secret absolu afin de ne pas éveiller les soupçons de celui qui a été son époux pendant près de quinze ans.

«Le connaissant, s’il avait su, il aurait déchiré mon passeport.»

C’est à Trois-Rivières que la femme et son fils ont posé leurs valises le 3 juillet 2019. Tout leur plaît ici. Le calme du fleuve en été, la douceur de la neige en hiver, mais avant toute chose, le sentiment de liberté retrouvé.

Là-bas, Hodri a d’abord été la fille adoptive d’un couple qui lui a offert une vie très aisée. Sa mère était notaire et son père, entrepreneur.

«À la maison, nous avions des femmes ménagères, un chauffeur... J’ai vécu dans la ouate. Je ne manquais de rien.»

Hodri avait 18 ans et étudiait dans un collège d’Abidjan, en Côte d’Ivoire, lorsqu’elle a appris le décès de ses parents. Ils ont perdu la vie dans un accident de voiture dont les circonstances demeurent mystérieuses à ce jour.

«Le choc a été immense. Ma vie a basculé. Je ne savais plus quoi faire. J’étais laissée à moi-même.»

Sans héritage...

Avec le peu d’argent qu’Hodri recevait de la famille pour subvenir à ses besoins, l’étudiante en informatique se rendait au Mali où elle se procurait des pièces de tissu indigo qu’elle revendait en faisant du porte-à-porte.

«Ça m’a permis de m’en sortir pendant une année. Après, j’ai croisé mon gourou…»

C’est comme ça qu’Hodri présente son ex-mari, celui à qui la jeune femme de 21 ans a relaté les événements entourant la mort tragique et inexplicable de ses parents.

Cet homme, un ingénieur informaticien de dix ans son aîné, la comprenait.

«J’ai besoin de toi», a-t-il dit en lui proposant de poursuivre leur route ensemble.

Elle a accepté sans pousser plus loin sa réflexion.

«Comme si je cherchais protection auprès de lui...», ajoute Hodri qui a tôt fait de réaliser qu’elle était plutôt soumise à son autorité tyrannique.

Elle lui devait obéissance et dépendance.

«Pourquoi tu raisonnes comme cela?», lui a demandé Hodri le jour où, enceinte, elle a dû interrompre ses études à la demande de son époux qui ne s’intéressait pas à ce qu’elle vivait, qui n’en avait que pour son travail.

«C’est comme ça. C’est moi l’homme.»

«Il était comme un général qui refuse qu’on enfreigne à ses commandements», dépeint Hodri dont le mari occupait des fonctions importantes et bien rémunérées dans une organisation internationale.

«Mais je mangeais des croûtes dans mon foyer.»

Hodri Eugère Mountali et son fils prénommé Saint Lazarre, 17 ans, ont choisi Trois-Rivières pour refaire leur vie.

Une prison dorée où son conjoint lui interdisait de travailler.

«L’argent est là. Fais le marché, mets la table, point final.»

Un jour, Hodri s’est confiée à un oncle, croyant qu’il allait intervenir en sa faveur, lui tendre la main. Il a plutôt normalisé le comportement de celui qui exerçait un plein contrôle sur sa nièce.

«Dans notre culture africaine, on obéit à son homme. Quand il te dit de faire cela, il faut le faire», lui a-t-il conseillé.

Hodri a compris qu’elle ne pouvait compter sur personne d’autre que sur elle-même.

«J’allais me battre toute seule pour sortir de cet engrenage. Seule contre tous!»

Elle a été victime de violence psychologique, verbale, physique et économique. Peu importe la forme, les conséquences sont autant destructrices.

«Il passait son temps à me rabaisser, à m’insulter, à cracher sur moi…»

Sans parler des coups reçus, parfois même devant leur garçon impuissant devant la violence de son père envers sa mère.

Hodri se souvient d’avoir pensé: «J’en ai assez! Il est temps de peser sur le bouton rouge. Il y a des choses merveilleuses qui sont devant moi. Ma vie compte avant tout. Elle est belle et je dois la sauver. Il est temps.»

La femme a mis six mois à préparer leur départ, à elle et son fils qui avait alors 15 ans.

Hodri ne parlait de rien à personne, même pas à des amies qu’elle n’avait pas de toute façon.

«Mon mari avait fait en sorte que je sois isolée. J’étais à sa merci. Il pouvait plus facilement me manipuler.»

Hodri a demandé un visa en prétextant vouloir venir visiter le Canada avec son garçon, en touristes, pour des vacances.

La femme pleurait de joie le jour où elle a mis la main sur le précieux document livré dans une boîte postale dont le conjoint ignorait l’existence.

La suite est digne d’un roman qu’Hodri Eugère Mountali a écrit. Paru chez Essor-Livre Éditeurs, «Espérance, la boréale des tropiques» est un livre de quelque 85 pages qui s’inspire en grande partie de son histoire qui se termine bien.

«Ce fut une thérapie pour moi qui souffrais beaucoup. J’étais seule dans la barque. Ce livre m’a donné la force de parler.»

Hodri espère que son récit rejoindra celles qui se reconnaîtront en elle.

«Les femmes du monde entier sont concernées par la violence conjugale.»

Amorcée – en cachette - dans son pays d’origine, la rédaction s’est conclue à Trois-Rivières où Hodri et son fils aiment par-dessus tout leur nouvelle vie qu’ils ont eu le courage de s’offrir.

Le duo a obtenu le statut de demandeurs d’asile. Sa demande de résidence permanente a été déposée et suit son cours.

À l’emploi du CIUSSS de la Mauricie et du Centre-du-Québec, Hodri a répondu à l’appel lancé au début de la pandémie en devenant aide de service dans un CHSLD. Elle adore ça. On apprécie sa bonne humeur contagieuse.

L’ex-mari sait qu’Hodri et leur garçon se trouvent au Canada. L’homme a d’abord refusé le divorce que la femme a finalement obtenu par défaut, il y a tout juste quelques mois.

Le sourire d’Hodri est radieux et sa voix, posée et assurée.

«Il n’a plus aucun pouvoir sur moi.»