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Isabelle Légaré
Le Nouvelliste
Isabelle Légaré
Immobilisée dans son lit en raison d’une nouvelle fracture, Jessyca Marchand réussit à garder le moral.
Immobilisée dans son lit en raison d’une nouvelle fracture, Jessyca Marchand réussit à garder le moral.

Os de verre et moral d’acier

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CHRONIQUE / Jessyca Marchand casse à rien. Ses os, pas son moral. Il y a cependant des limites à ce qu’elle peut tolérer, même après plus de 300 fractures à sa douloureuse collection. Clouée dans son lit, la jeune femme de 27 ans en a plein le dos de ceux qui se plaignent sans arrêt d’être contraints de rester à la maison pour cause de pandémie.

«Avant de chialer que vous n’en pouvez plus du confinement, que vous voulez avoir des vacances payées dans le sud ou que vous êtes juste tannés, je tiens à vous dire quelque chose.

Ça fait maintenant trois semaines que je suis alitée, 24 heures sur 24, sept jours sur sept, à cause d’une fracture du fémur. Et au cas où ce ne serait pas assez clair, je fais TOUT dans mon lit: me laver, aller au petit coin, m’habiller, manger, etc. JE NE SORS PAS DE MON LIT, alors chialer parce que vous ne pouvez pas sortir de chez vous ou ne pas aller magasiner, je suis désolée, mais ça me dépasse.

Je ne veux pas dire que je suis pire que vous, mais sérieusement, il y a des gens qui sont dans des situations bien pires que les nôtres (moi compris, je vous l’assure).»

Voilà, c’est dit.

Jessyca n’a pas l’habitude de se tourner vers les réseaux sociaux pour exprimer tout haut ce qu’elle pense tout bas, mais cette semaine, elle s’est permis de partager le précédent message à ses amis Facebook dont je fais partie.

Notre première rencontre remonte à 2008. Elle avait 14 ans et cumulait alors quelque 200 fractures...

«J’ai l’ossature d’un bébé naissant», m’avait confié l’adolescente atteinte d’ostéogenèse imparfaite de type 3, une maladie génétique rare qui empêche la formation d’os solides.

À bord de son fauteuil roulant, l’adolescente de petite taille m’avait décrit son parcours entrecoupé d’innombrables hospitalisations en raison d’interventions chirurgicales, de traitements et de périodes de réadaptation physique.

Rencontrée à son école secondaire, elle m’avait expliqué pourquoi il lui fallait éviter la cohue dans les corridors. Si le sac à dos d’un élève accrochait par mégarde son fauteuil roulant, elle risquait de faire un faux mouvement susceptible de provoquer une autre fracture. Même une petite tape d’encouragement sur son épaule n’était pas sans risque.

Je me souviens de l’avoir comparée à une poupée de porcelaine qui avait su se forger un moral d’acier.

Une douzaine d’années plus tard, cette image lui colle toujours autant à la peau.

La fragilité osseuse de Jessyca est à ce point sévère qu’un simple éternuement peut lui briser une côte. Ça s’est déjà produit à l’université où la jeune femme de Trois-Rivières a récemment terminé une maîtrise en communication sociale. Plutôt que de hurler de douleur en pleine classe, l’étudiante a serré les dents jusqu’à la fin du cours.

Pas question d’attirer l’attention sur elle. L’apitoiement, ce n’est pas son truc. Contre-productif.

Aussi, c’est en direct de son lit que Jessyca a accepté de me donner de ses nouvelles.

Le haut du corps légèrement relevé et soutenu par des coussins, elle est apparue de bonne humeur dans l’écran de l’ordinateur même si son quotidien se résume à attendre que l’os de sa cuisse se ressoude.

Plus jeune, Jessyca pouvait subir de dix à quinze fractures annuellement. Ces dernières années, ses os se brisaient trois ou quatre fois par an. Belle amélioration.

«Mes fractures étaient moins sévères aussi. Le temps de récupération était moins long.

Depuis plusieurs mois, la jeune femme bénéficiait d’un répit appréciable lorsqu’est survenue, il y a cinq semaines, cette mauvaise torsion de la jambe gauche.

Jessyca s’est fracturé le fémur en se transférant du fauteuil roulant à la toilette. Aussi bête que ça.

La pandémie n’est pas étrangère à cette blessure.

Depuis la première vague du printemps dernier, Jessyca est moins sortie de chez elle par respect des consignes sanitaires. De plus en plus inactive, elle a pris un peu de poids et son corps s’est ankylosé. Ajoutez à cela l’annulation et le report de traitements pour renforcer ses os, des rendez-vous considérés non urgents dans la situation actuelle.

Jessyca a limité le plus possible ses mouvements et déplacements à la suite de sa fracture.

«Je m’assoyais dans mon fauteuil le temps que ma mère aille travailler, mais dès qu’elle revenait, je me couchais dans mon lit.»

Un autre craquement s’est fait entendre deux semaines après le premier. Cette fois, la brave Jessyca n’a pu retenir un cri.

«Habituellement, la douleur, je la contrôle très bien, il n’y a aucun problème, mais cette douleur-là a été l’une des plus violentes que j’ai eue ces dernières années. Le cœur t’arrête. Tu as beau vouloir retenir tes larmes, elles coulent toutes seules.»

Ça a été extrêmement difficile de la sortir de son fauteuil roulant pour la déposer dans son lit.

Dans un contexte autre que pandémique, Jessyca aurait sans doute appelé l’ambulance, mais le dernier endroit où elle souhaitait se retrouver, c’est à l’hôpital où on en a déjà plein les bras avec la COVID.

Une tante et une cousine qui habitent à proximité sont venues prêter main-forte à sa mère. Jessyca a guidé les trois femmes du mieux possible. Une mauvaise manipulation, aussi délicate soit-elle, aurait pu empirer son cas.

Depuis trois semaines, Jessyca n’a pas quitté son lit.

Après quelque 300 fractures, la jeune femme connaît son corps mieux que quiconque. Elle sait ce qu’elle a à faire. Rester immobile et attendre que les jours passent pour permettre à l’os cassé de guérir, de se solidifier.

Tout ce qu’elle voit à longueur de journée, ce sont les quatre murs de sa chambre. Jessyca ne va même pas dans le salon, la pièce d’à côté.

Personnellement, la prochaine fois que j’aurai envie de pester contre la pandémie et ses effets collatéraux sur mon quotidien, je vais sortir marcher, prendre un pas de recul et une grande bouffée d’air frais en ayant une pensée solidaire pour Jessyca dont l’endurance devrait nous servir d’exemple.

«Tout le monde est tanné, tout le monde n’en peut plus, ajoute-t-elle. On a tous des moments où on aimerait que ça se termine afin qu’on puisse revoir la famille et nos amis. Mais plus on déroge aux règles, plus ce sera long avant que ça redevienne normal.»

Prendre son mal en patience, ça vaut pour nous tous. Pas seulement pour elle.