Émanuel Caron a accepté de faire le portrait de sa sœur, Maya Bérard, qui a récemment perdu la vie dans des circonstances dramatiques.

Maya, l’abeille envolée

«Tu travailles ici, toi?»

Maya Bérard ignorait que son frère s’était récemment trouvé un emploi dans cette station-service où elle venait d’entrer. Depuis le début des vacances estivales, l’adolescente de 16 ans n’était pas beaucoup à la maison, dormant chez une amie et une autre. Dans sa famille, on ne la surnommait pas «Maya l’abeille» pour rien. Comme le personnage du dessin animé, la jeune fille avait soif d’indépendance et de liberté. Les règles de l’école ou de la maison avaient le don de la piquer. Elle préférait s’absenter de la ruche pour aller s’amuser.

Maya Bérard, 16 ans, est l’une des deux victimes du grave accident de moto qui a eu lieu le 7 août dernier, à Shawinigan.

Ce jour-là, Maya est passée en coup de vent dans le dépanneur, mais juste avant d’en sortir, elle a tout de même pris le temps de traverser de l’autre côté du comptoir-caisse pour faire un câlin au jeune commis habitué à l’exubérance de cette cliente pas comme les autres.

C’est la dernière fois qu’Émanuel a vu sa petite sœur. Deux jours plus tard, il y a eu cet accident. Passagère d’une moto, Maya s’est envolée à jamais.

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Émanuel Caron m’invite timidement à entrer. Il n’a que 18 ans et vit déjà en appartement. Le ménage est impeccable. Un vase rempli de fleurs blanches rappelle que les funérailles ont eu lieu dimanche dernier.

Le jeune homme a décidé de rapporter chez lui cet arrangement «qui va bien avec ma cuisine»... Sortant son cellulaire, il me montre les autres bouquets qu’il y avait autour de l’urne ornée de papillons.

Une épinglette représentant une colombe est fixée sur sa chemise. Elle leur a été remise au salon funéraire, à lui et aux autres membres de la famille, pour recevoir les condoléances. Émanuel continue de la porter, y compris au travail qu’il a repris pour payer des études en informatique qu’il souhaite entreprendre au cours de la prochaine année.

«J’ai fait un petit coin pour elle dans ma chambre.»

Sur sa commode ont été soigneusement placés une bougie, un singe en peluche - «Je lui avais offert à Noël» - et un cahier de notes.

«Il est rose, mais ce n’est pas grave», souligne le garçon qui l’a choisi en raison des abeilles dessinées sur la page couverture. «Chaque jour, j’y écris mes pensées, ce que je fais de mes journées, des messages que je veux lui dire... Ça me fait du bien.»

Une petite sœur est décédée tragiquement et un grand frère amorce courageusement les étapes du deuil.

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L’accident est survenu le 7 août dernier, en soirée, sur l’autoroute 55, à la hauteur du secteur Grand-Mère, à Shawinigan. Maya Bérard prenait place sur une moto sport conduite par Denis Lesieur qui a également perdu la vie.

La présence de l’adolescence en compagnie de l’homme de 60 ans demeure aussi inexpliquée que la cause de l’accident. Tout ce qu’on sait pour le moment, c’est qu’il y a eu perte de contrôle avant que la moto traverse le terre-plein et se retrouve sur l’autre voie. Éjectés, les deux motocyclistes n’ont eu aucune chance.

«Maya a subi de multiples fractures. Elle a eu la nuque cassée... On sait qu’elle n’a pas souffert.»

Cette pensée adoucit le choc d’Émanuel qui tient à préciser que l’enquête a démontré que l’alcool ou un problème mécanique sur la moto n’est pas en cause ici.

«Est-ce qu’il y a eu une mauvaise manœuvre dans un virage ou un animal est passé sur l’autoroute? Ce sont des hypothèses. On est dans le noir.»

Les membres de la famille de Denis Lesieur sont également dans le néant et de tout cœur avec les proches de Maya.

«Ils sont avec nous. Ma mère et Étienne, le père de ma sœur, sont allés aux funérailles de Monsieur Lesieur et on a reçu un gros bouquet de leur part.»

Le mardi soir 7 août, l’adolescente venait de quitter un bar pour se rendre chez une amie. La connaissant, Émanuel l’imagine en train de demander un «lift» à cet homme qui, en plus de lui paraître gentil, avait une rutilante moto.

«Ma sœur était toujours comme ça. Elle ne se gênait pas.»

Émanuel sourit tristement en décrivant Maya comme «une p’tite maudite aimable».

La jeune fille, qui faisait souvent à sa tête, avait le don de l’exaspérer, mais il aimait la voir arriver sans avertissement à son appartement, avec sa frimousse espiègle et le goût de jaser.

Maya aurait dû reprendre le chemin des classes ces jours-ci, à l’école secondaire des Chutes où son absence se fera sentir. Sur la page Facebook de l’institution, on a décrit cette élève en adaptation scolaire comme la «très souriante, pétillante et enjouée Maya»...

Émanuel n’est pas surpris. «Maya, c’est ta sœur?», lui demandait-on parfois avec étonnement. Le tempérament calme et réservé du grand frère détonnait avec le caractère bouillant de celle qui aimait chanter à tue-tête dans la maison.

«Je m’ennuie de ça... De ses jokes pas drôles aussi. Elle me manque.»

Face à cette épreuve, Émanuel passe beaucoup de temps avec les siens, notamment avec sa mère. Patricia Ouellette a préféré ne pas se joindre à notre rencontre durant laquelle l’aîné de ses enfants dit la réconforter du mieux qu’il peut.

Mère et fils aiment parler de Maya, revoir un film qu’ils écoutaient en famille, rire et pleurer ensemble.

«J’essaie tout simplement d’être là pour ma mère.»

La voix étreinte par l’émotion, le jeune homme ajoute qu’il aurait voulu être un grand frère plus présent pour sa petite sœur, mais dans un même souffle, admet qu’il n’aurait pas pu l’empêcher de monter sur la moto ce soir-là.

Émanuel a l’intention de se faire tatouer une petite abeille sur chaque avant-bras. «L’une pourrait être rouge et noire avec des cornes de démon et l’autre, jaune et noire avec les ailes d’un ange.»

Maya la rebelle. Maya l’éternelle.

Sa mère songe également à se faire graver le signe de sa fille sur la peau. La dame se fera probablement tatouer une minuscule abeille derrière l’oreille.

Émanuel trouve que c’est une excellente idée.

«C’est comme si Maya lui parlait toujours.»