Le programme d’autoexclusion de Loto-Québec existe depuis 1993, soit depuis l’ouverture du Casino de Montréal. Annuellement, il y a plus de 10 millions de visiteurs dans les quatre casinos et les deux salons de jeux de la province.

Linda, l’autoexclue

CHRONIQUE / Linda a stationné son véhicule, est montée dans l’ascenseur, a poussé la porte s’ouvrant sur le tintamarre des appareils de loterie vidéo, mais n’a jamais eu le temps de les atteindre. Un agent de sécurité s’est approché pour lui demander poliment: «Madame Lafrenière, vous savez que vous n’avez pas le droit d’être ici?»

Évidemment que la femme était parfaitement au courant. Un an plus tôt, le 20 mai 2016, c’est elle qui avait pris la décision de s’inscrire au programme d’autoexclusion de Loto-Québec. Dès lors, et pour une période d’au moins cinq ans, la joueuse endettée jusqu’au cou s’engageait à ne plus remettre les pieds dans les casinos et salons de jeu de la province.

Mais ce jour-là, Linda a eu envie de tenter le diable en se présentant incognito au Casino de Montréal, ici même où son quotidien paisible de «nounou» à domicile a tourné au cauchemar, en 2014.

Est-ce qu’on peut parler de rechute? Sans doute. De curiosité? Aussi. «Je voulais vérifier si le programme fonctionne ou pas.»

En posant sa signature sur le contrat d’autoexclusion, Linda avait également accepté de se faire photographier et de transmettre la combinaison de sa plaque d’immatriculation.

Ce qui devait arriver arriva. La femme n’était pas sortie de sa voiture que des caméras de surveillance l’ont repérée dans le stationnement du casino. Ce fut une question de minutes avant qu’un employé l’intercepte gentiment alors qu’elle se dirigeait d’un pas décidé vers les machines à sous.

«C’est un peu gênant, mais que veux-tu...?»

Sur le coup, Linda a tourné les talons avec déception. Réflexion faite, elle était soulagée de rentrer à la maison. Le programme s’est avéré efficace et c’est tant mieux.

Même si Linda avait eu l’idée d’aller changer discrètement de vêtements ou de porter une perruque pour déjouer le système, on l’aurait reconnue. D’autres ont essayé avant elle. Sans succès.

Linda Lafrenière a accepté d’être identifiée, mais a préféré ne pas apparaître sur la photo accompagnant cette chronique. Une étape à la fois pour celle qui espère que son histoire suscitera une sérieuse prise de conscience chez ceux et celles pour qui le jeu n’est plus un jeu.

Originaire de Montréal, la femme de 58 ans est maintenant établie en Mauricie où le bourdonnement urbain lui manque parfois.

Linda a quitté la métropole avec des dettes totalisant 30 000 $, un sentiment de honte et des deuils à faire, dont celui d’une famille à qui elle a consacré une grande partie de sa vie.

«J’ai été une nounou pendant 35 ans.»

Elle était cette Mary Poppins rêvée de beaucoup de parents et de leurs enfants, la gardienne aimante et l’aide ménagère dotée d’un talent de cuisinière. Cette célibataire a vu grandir un garçon et une fillette avant de continuer de veiller aux bons soins de leur propre progéniture.

Linda travaillait jusqu’en début de soirée et passait devant le Casino de Montréal pour rentrer chez elle. Un soir d’ennui, la nounou a décidé de s’y arrêter comme ça, à l’improviste, question de se changer les idées. Elle a mis quelques dollars dans une machine qui lui en a recraché un peu plus, juste assez pour lui procurer une puissante poussée d’adrénaline dont Linda n’a plus été capable de se priver.

«Est-ce que tu connais le médicament Mirapex?», me demande la femme à brûle-pourpoint avant d’ajouter qu’elle en prend depuis quelques années pour soulager le syndrome de jambes sans repos. Son médecin venait d’augmenter la dose lorsque Linda s’est laissée tenter par une soirée au casino.

«Tu iras voir sur Internet. Cherche les mots Mirapex et effets secondaires. Tu vas voir, c’est fou! Il y a même eu un recours collectif.»

Effectivement, en 2012, Mirapex a versé près de 2,8 millions $ à des patients québécois qui sont notamment devenus des joueurs pathologiques. Linda n’était pas au courant des risques quand son médecin a cru bon d’augmenter la dose en raison de ses douleurs persistantes aux jambes.

«Tout ce qu’il m’a dit, c’est de ne pas prendre le volant en soirée. Je pouvais m’endormir.»

Linda ne peut pas affirmer hors de tout doute que le Mirapex est à la source de sa dépendance au jeu, mais elle est en droit de se poser la question. Sa vie s’est mise à dégringoler à ce moment-là.

La nounou quittait son travail à 19 h, passait la soirée et une partie de la nuit au casino, dormait une heure ou deux dans sa voiture, allait s’entraîner et se doucher au gym de l’immeuble où vivait la petite famille qu’elle retrouvait par la suite, comme si de rien n’était.

Tout le monde n’y a vu que du feu jusqu’au jour où la femme s’est mise à voler ces gens qui lui accordaient leur confiance.

Linda a été congédiée, mais sa patronne ne l’a pas dénoncée à la police. Elle lui a plutôt tristement conseillé: «Je sais que tu es une bonne personne, mais tu as un problème. Va chercher de l’aide.»

Ce jour-là, Linda est entrée au casino, a dilapidé les 250 $ qui lui restait et s’est rendue à l’étage où elle pouvait s’engager par contrat à ne plus y revenir.

Trois ans après avoir apposé sa signature sur un contrat d’autoexclusion, la femme avoue que rien n’est gagné.

Même si elle a pris les grands moyens pour ne plus avoir accès aux établissements et au site de jeux en ligne de Loto-Québec, rien ne l’empêche d’entrer dans un bar ou une salle de quilles où les appareils de loterie vidéo sont nombreux. Et ces établissements, on en croise partout.

«Quand je vais en ville, je ne traîne plus mes cartes de guichet ou de crédit. J’ai un peu d’argent dans les poches, le strict minimum, ou je paie avec mon téléphone. Je ne veux pas me tenter.»

Une fois par mois, Linda Lafrenière reçoit l’appel d’un conseiller du programme d’autoexclusion. Au besoin, elle peut également contacter une intervenante du centre de réadaptation en dépendance rattaché au CIUSSS de la Mauricie et du Centre-du-Québec où la femme a séjourné en 2016.

«J’ai des hauts et des bas, c’est normal, mais aujourd’hui, j’ai plus d’outils.»

La nounou a fait le pari de reprendre sa vie en main et elle est en train de le gagner.